LXX. — PAYSAGE D*HIVER
Aiyourd'hui, !«' février, le temps a été admirablement beau et, comme l'auteur du Voyage autour de ma chambre ^ j'ai beaucoup voyagé de ma fenêtre. Armé d'une longue-vue, mon œil s'est promené dans toute l'étendue du vaste cirque de montagnes qui entoure Genève. Plaines et coteaux, gorges et cimes, villas endormies et villages éveillés, terre et ciel, lac et rivages, j'ai tout exploré par
toutes les issues, et discerné des détails infinis et charmants. Les microscopiques tableaux enfermés dans le cercle de ma lunette, brillants comme ces paysages qu'on peint sur l'émail des montres mignonnes , déliés et purs bomme les n^^vures qui s'entrelacent sur l'aile de gaze des libellules , nets comme le travail du burin, m'émerveillaient par leur grâce, et, sans pouvoir m'en rassasier, je crois être involontairement remonté trois fois dans la mansarde pour en jouir. Le Mont-Blanc, drapé dans sa robe de nacre, veinée de lapis et de rose, semblait assister, roi paisible, à ce spectacle qu'il dominait de sa sereine majesté. Miroir à peine onde par une lé^ gère brise du nord, le lac, d'une fraîcheur toute jmntanière, se déroulait à petits plis coquets entre la Suisse et la Savoie. Loin, bien loin, rêvait dans une brume bleuâtre je ne sais quel village vaudois surmonté de son clocher. A travers les rideaux d'arbres sans feuillage, je distinguais des chaloupes légères gonflant le triangle de leurs voiles latines et des brigantines aux mâts verts, à la noire carène, au blanc éperon, sillonnant, avec l'aide des rames, la vague froide et claire. Les aiguilles étincelantes des Alpes , les roches pelées du Salève, les pentes neigeuses et solitaires du Jura, dont les sombres sapins varient seuls la monotonie, formaient le cadre immobile de cette nature d'hiver. La lumière en faisait la beauté, les ombres lui donnaient du caractère, et la vibration atmosphérique autour des masses frappées par le soleil, rochers ou édifices, lui communiquait en quelque sorte la palpitation de la vie. — Un clair de lune à étdndre presque
toutes les étoiles est venu couronner cette brillante journée par une riante nait. Au bout de ma lunette, la lune aussi , qui approchait de son plein » prit un nouvel aspect. Avec son contour cailleboté au défaut de la courbe et gercé de cratères, Tastre, quittant la forme du disque pour celle de la sphère, m'apparut comme un aérostat glorieux, brillant dans la nuit d'une lumière intérieure et voguant en silence, vers un but inconnu, dans les champs bleus de l'espace étoile. Ah! pendant que nos yeux voient, que notre cœur sent , que nous sommes jeunes et que la maladie n'assombrit pas pour nous le ciel, regardons, sentons, admirons et n'amoindrissons pas , par négligence , notre part de bonheur!