LXXI. — AYKIL
Ce matin, l'air était calme, le ciel légèrement voilé. A mon lever, j'ai voulu suivre au jardin les progrès de la végétation ; j'ai fait la revue des iris et des lilas, des plates-bandes et des bosquets. Charmante surprise ! Au tournant d'une allée, à demi caché dans l'enfoncement d'un massif, un chorchorus à petites feuilles avait fleuri. Il s'était ouvert pendant la nuit sous un baiser des étoiles. Frais et pimpant comme un bouquet de noces, l'arbuste couromié brillait devant moi dans toui Taltrait séduisant d'une éclosion commencée. Je saluai du regard et du cœur ces fleurs nouveaunées Que ces corolles blanches, discrètement
épanouies comme des pensées qui vous sourient
au réveil, et posées sur ce Jeune feuillage, d*uii vert si virginal, comme des abeilles en course ou comme des gouttes de rosée, avaient de printanière innocence, d'élégante et pudique beauté! — Mère des merveilles, mystérieuse et tendre Nature, pourquoi ne vivons-nous pas davantage en toi? Les poétiques flâneurs de Tôpffer, ses Charles ses Jules, amis et amants passionnés de tes grâces secrètes , ces observateurs ravis et éblouis , se présentaient à mon souvenir comme un reproche et une leçon. Le modeste jardin d'un presbytère, l'horizon étroit d'une mansarde contiennent, pour ceux qui savent regarder et attendre, plus d'enseignements qu'une bibliothèque , même que celle de c Mon oncle, i — Oui, nous sommes trop affairés, trop encombrés, trop occupés, trop actifs! Nous lisons trop! 11 faut savoir jeter par-dessus bord tout son bagage de soucis, de préoccupations et de pédanterie, se refaire jeune, simple, en&nt, vivre de l'heure présente, reconnaissant, naïf, heureux ! Oui, il faut savoir être oisif, ce qui n'est pas de la paresse. Dans l'inaction attentive et recueillie, notre âme efface ses plis, se détend, se déroule, renaît doucement comme l'herbe foulée du chemin, et, comme la feuille meurtrie de la plante, répare ses dommages, redevient neuve, spontanée, vraie, originale. La rêverie , comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et p^ies par la chaleur du jour. Douce et fertilisante, elle éveille en nous mille germes endormis. En se jouant, elle accumule les matériaux pour l'avenir et les images pour le talent. La rêverie est le di-
manche de la pensée; et qui sait, de la tension laborieuse de la semaine ou du repos vivifiant du sabbat, lequel est le plus important pour l'homme et le plus fécond ? La flàneriey si spirituellement vantée et chantée par Tôpffer, n'est pas seulement délicieuse ; elle est utile. C'est un bain de santé qui rend la vigueur et la souplesse à tout l'être ; à l'esprit comme au corps ; c'est le signe et la fête de la liberté ; c'est un banquet joyeux et salutaire, le banquet du papillon qui lutine et butine sur les coteaux et dans les prés. Or l'âme est aussi un papillon! Va, joue, voltige, gentille Psyché, cueille un peu de bonheur, car la vie est sérieuse , et l'épreuve n'est pas loin ; va , et l'heure de loisir te soit légère !