LXXIII. — L'AMÉRICAIN ALLAN POE
Cette physionomie littéraire m'a extrêmement
flippé. Elle Ëdt ressentir tout rentrainement de la sympathie avec la souffrance de la pitié, mais elle instruit. Cette rage de curiosité, cette soif de science» cette âpre poursuite du vrai, cette ardente et intense contemplation intérieure qui transforme le monde en rêve et le rêve en réalité, ce partage entre la critique, la poésie, la psychologie et les sciences positives, cette passion de l'immense et du détail, ce besoin de percer les mystères, d'entrer dans les régions insondées et peut-être insondables, cette attraction pour l'inconnu, cette inclination véhémente à introduire le calcul dans la &ntaisie, à mesurer l'abime, à chiffirer l'analyse de l'infini, à rayonner en tout sens par toutes les méthodes, à supprimer graduellement toutes les limites de la pensée, et à étendre la conscience jusqu'aux limites de l'être, tout cela constitue une nature puissante , mais disproportionnée , tadie pour la gloire et l'infortune, et excite une attentive mais douloureuse admiration.
LXXIY. — EUGÈNE ARAM, ROUAN J)E E. L. BULWElt.
Après tout, Eugène Aram est un livre singulièrement intéressant et grave. L'histoire est sombre, les caractères sont vigoureux et nombreux. Quelques nobles âmes (Madeline, Roland Lester, Ellinor), une collection d'originaux divers (le caporal moraliste Bunting , le cabaretier psalmiste Pierre Dealtry, l'hypocondriaque Gourtland, le chirurgien fripon Fillgrave) , puis toute une cour romantique de vicieux, de coquins et de scélérats (Housemann,
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Clarke, la méchante Darkmans, etc. ), se meuvent autour des deux hommes essentiels : Aram^ l'âme profonde, le savant univei'sel, au caractère effrayant, et WcUter^ le jeune homme hautain, audacieux, passionné, instrument de la vengeance céleste. — Mais le roman est en général peu goûté, parce que la pensée directe de l'auteur est difficile à saisir.
La voici, je crois. cToute passion peut mener au crime, môme la passion de la science, et un seul crime suffît à détruire l'édifice de toute une vie éclatante de grandeur : donc terreur pour soi-même. Mais un crime ne foit pas tout l'homme criminel, et l'ange de la conscience ne se laisse pas chasser aisément ; nul bon n'est sans tache, aucun coupable n'est sans vertu : donc ( ceci sans doute à l'adresse de l'impitoyable sévérité des sociétés corrompues) donc charité pour les autres. »
Et dans cette pensée combien d'autres pensées ! — Plus une âme est haute, plus elle est tentée, et ses plus petites fautes prennent une gravité proportionnelle à sa propre valeur ; l'erreur de l'ange est le crime du séraphin. — ^La sérénité de la science if est pas encore une garantie de vertu, car l'intelligence grandiose d'Aram aboutit au fatalisme, et le fatalisme laisse commettre le crime. — Sans la croyance en un Dieu juste, et sans la soumission intérieure, l'homme le plus fort n'est pas assez fort contre la tentation. — ^am est un homme presque parfait, il a tous les dons les plus rares de l'intelligence, des connaissances sans bornes, une énergie de volonté indomptable, un cœur généreux,
désintéressé, universellement aimant ; il est digne d'être aimé de Madeline, la femme idéale, à la fois superbe et dévouée, enthousiaste et calme, hérojhque et tendre. Aram semble donc l'homme idéal et pourtant il meurt sur i'échafaud. Quelle est son unique faute ? il a voulu une fais juger à la place de Dieu, il a osé, de son chef, punir et récompenser, écraser une vermine publique, et donner à son propre génie le moyen d'accomplir sa mission parmi les hommes. C'est-à-dire que, pensant être plus sage que le Destin aveugle , il a méconnu la Providence. Cet orgueil est la cause de toutes ses catastrophes. L'orgueil a engendré le crime, et le crime a engendré la mort. Si Aram s'était incliné devant le mystère du crime heureux et de la vertu misérable , trois jours plus tard il recevait l'héritage qui le tirait de l'indigence, Housemann aurait tué Clarke et aurait été pendu ; le vice détruisait le vicieux , Aram aurait fourni en paix une grande carrière, Madeline et son père ne seraient pas morts de douleur, bref des torrents de félicité auraient remplacé les flots d'amertume qui ont jailli d'une seule erreur.
Y a-t-il un spectacle plus austère, plus éloquent, plus formidable ? Vigilance et soumission, énergie et foi en Dieu ! voilà ce que prêche cette funèbre histoire.