LXXIX. — TOCQUEYILLE: de la démocratie en AMÉRIQUE
Ce livre capital donne à l'esprit beaucoup de calme, mais lui laisse un certain dégoût. On reconnaît la néc^sité de ce qui arrive et l'inévitable repose ; mais on voit que l'ère de la médiocrité en toute chose commence, et le médiocre glace tout
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désir. L'égalité engendre Tunifonnité et c'est en sacrifiant Texcellent , le remarquable, Textraordinaire, que Ton se débarrasse du mauvais. Tout de* vient moins grossier, mais tout est plus vulgaire. Plus de monstruosité, mais plus rien d'étonnant ni de rare. L'ordinaire et le commun partout et toujours.
Le temps des grands hommes s'en va ; l'époque de la fourmillière, de la vie multiple arrive. Le siècle de l'individualisme, si l'égalité abstraite triomphe, risque fort de ne plus voir de véritables individus. Par le nivellement continuel et la division du travail', la société deviendra tout et l'homme ne sera rien.
Comme le fond des vallées s'exhausse parla dénudation et l'afiËdssement des monts, les moyennes s'élèveront au détriment de toute grandeur. L'exception s'effacera. Un plateau de moins en moins onduleux, sans contrastes, sans opposition, monotone, tel sera l'aspect de la société humaine. Le statisticien enregistrera un progrès croissant et le moraliste un déclin graduel ; progrès des choses , déclin des âmes.
L'utile prendra la place du beau , l'industrie de l'art, l'économie politique de la religion et l'arithmétique de la poésie.
C'est-à-dire que la Trivialité sera la reine, le Spleen la maladie et l'Ennui le démon de l'âge égalitaire. Tout culte impose des sacrifices, et le culte d'une formule abstraite les plus sévères de tous.
— Est-ce bien là le sort fatal réservé à l'ère dé-
mocratique ? N'est-ce pas acheter trop cher le bienêtre général que de le payer à ce prix ? La création que nous voyons d'abord tendre à dégager perpétuellement et à multiplier sans limite les différences, reviendrait-elle ensuite sur ses pas pour les faire disparaître une à une? et l'égalité qui» à l'origine des existences, est encore l'inertie, la torpeur, la mort, deviendrait-elle à la fin la foime naturelle de la vie ? Ou bien, au-dessus de l'égalité économique et politique à laquelle aspire, en là prenant trop souvent pour le terme de ses efforts, la démocratie socialiste et non socialiste, se formera-t-il un nouveau royaume de l'esprit, une église de refuge, une république des âmes, dans laquelle, bien au delà du pur droit et de la sordide utilité, la beauté, le dévouement, la sainteté, l'héroïsme, l'enthousiasme, l'extraordinaire, l'infini, auront un culte et une cité?
Le matérialisme utilitaire, le bien-être aride et symétrique , l'idolâtrie nauséabonde de la chair et du moi, du temporel et de Mammon, sont-ils toute la récompense promise aux labeurs de notre race ? Je ne le crois pas. U humanité-ruche et la sociétémanufacture sont un triste idéal, et l'idéal ne saurait être triste, car c'est la pensée de Dieu sur Jes choses. — Nous passerons par la ruche, mais nous n'y resterons pas. (1850.)