‹ Grains de mil: poesies et penseesChapitre 87 sur 128 · LXXXT. — LES MONOLOGUES DE SCHLEIERMACHER · texte numérisé non relu

LXXXT. — LES MONOLOGUES DE SCHLEIERMACHER

Petit livre profond, puissant et grandiose ! je ne t'avais pas revu depuis onze ans, et tu m'as fait encore une impression extraordinaire, quoique j'aie déjà traversé et abandonné ton point de vue. — L'indomptable liberté, l'apothéose du moi spirituel s'élargis^nt jusqu'à contenir le monde , s'alTranchissant jusqu'à ne reconnaître rien d'étranger à lui-même ni aucune limite, se fortifiant jusqu'à recommencer la création, tel est le point de vue des Monologues, La vie intérieure: 1^ dans son affranchissement du temps ; â^" dans son double but , réalisation de l'espèce et de l'individualité ; d"" dans sa domination fière de toutes les circonstances ennemies ; At^ dans sa sécurité prophétique de l'avenir; 5<^ dans son immortelle jeunesse : tel est leur contenu. — Et les Monologues ne sont point une théorie, mais une confidence, un aveu, un secret dévoilé. — Par eux , nous entrons dans une vie monumentale, d'une originalité réfractaire a toute influence extérieure, étonnant exemple de l'autonomie du moi, type imposant de caractère, Zenon et Fichte combinés. Toutefois j'y vois moins un modèle magnifique à imiter qu'un sujet précieux d'étude. Cet idéal de la liberté absolue, infirangible, inviolable, se respectant par-dèssus tout elle-même.

dédaignant le visible et l'univers et se développant d'après ses seules lois, est aussi l'idéal d'Ëmerson, le stoïcien de la jeune Amérique. L'homme jouit ici de lui-même et, réfugié dans l'inaccessible sanctuaire de sa conscience personnelle , il devient presque un Dieu. Il est à lui-même principe, mobile et fin de sa destinée ; il est lui-même et c'est assez. Ce triomphe superbe de la vie n'est pas loin d'une sorte d'impiété, ou au moins d'un déplacement de l'adoration. En efiOsiçant l'humilité, ce point de vue surhumain a un grave danger; n'est-il pas la tentation même à laquelle succomba le premier homme, celle de devenir son propre maître en devenant semblable aux Eloîm? L'héroïsme du philosophe touche donc ici à la témérité, et, par là même, les Monologues prêtent le flanc à trois reproches : Ontologiquement, la position de l'homme dans l'univers spirituel est mal indiquée ; l'âme individuelle, n'étant pas unique et ne sortant pas d'elle-même, peut-elle se concevoir seule et sans Dieu ? Psychologiquement, la force de spontanéité du moi domine trop à l'exclusion de toute autre, et cependant, en fait, elle n'est pas tout dans l'homme. Moralement, le mal est à peine nommé, et le déchirement, condition de la vraie paix, n'y apparaît pas. Aussi , la paix n'y est ni une conquête de l'homme ni une grâce du ciel , c'est plutôt une bonne fortune.

Mais après m'être défendu contre les Monologues par la critique, je puis m'abandonner maintenant sans scrupule et sans danger à l'admiration et à la sympathie qu'ils m'inspirent. Cette vie si

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fièrement indépendante , cette conception souveraine de la dignité humaine , cette possession octuelle de l'univers et de l'infini^ cette émancipation parfaite de tout ce qui se passe, ce sentiment calme de sa force et de sa supériorité , cette énergie invincible de la volonté , cette infaillible clairvoyance en soi-même, cette autocratie de la conscience qui s'appartient, toutes ces marques d'tme vigueur de lion, tous ces signes décisifs d'une royale personnalité, d'une nature olympienne, profonde, complète, harmonique, pénètrent l'esprit de joie et le cœur de reconnaissance. Voilà une vie ! voilà un homme I Ces perspectives ouvertes sur l'intérieur d'une grande âme font du bien. A ce contact, on se restaure, on se retrempe, et quelle époque en eut plus besoin que la nôtre , âge sans convictions et sans caractères ? Le courage revient par la vue. Quand on voit ce qui a été, on ne doute plus que cela puisse être. Quand on voit un homme ^ on se dit : Oui! soyons homme!

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