CONSONNES SIMPLES OU ISOLÉES
1. Les liquides^ étant les consonnes les moins articulées, peuvent passer d'un oi-di'e à l'autre et se permuter entre elles (§21); mais dans la série r^ l, n, m, les mutations ne peuvent généralement avoir lieu qu'entre les sons les plus rapprochés, c'est-à-dire entre r et 1,1 et n, n et m, par ex. peregrinus pè/erin, hisciniolus rossignol, tUuliis titre, mappa ttappe; libella niveau. Le changement des liquides en spirantes ou voyelles, ou même leur disparition totale ne se présente que rarement.
2. A l'inverse des liquides, les spirantes ne s'échangent point entre elles ; h disparaît partout comme son, j se maintient avec sa valeur originelle de i consonne ou en prenant le son de la chuintante faible ;setf persistent presque toujours ; enfin v médial se maintient en général, mais tombe quelquefois : ha- Jere avoir, raja raîe, fnajaretn ma;eur, pausare poser, profondtis pro/bnd; l(rrare lecer, pavonem paon.
3. Quant aux mtiettes ou explosives, il faut tenir compte de la place qu'elles occupent.
a) A Vinitiale, elles persistent chacune à son degré d'articulation; les exceptions sont rares et disparaissent dans le grand nombre d'exemples qui confirment la règle.
b) A la tnédialey ces consonnes montrent bien moins de consistance, et l'on remarque ici un aflaiblissement graduel, une dégradation des muettes, qui passent de la forte à la douce, de la douce à la spirante faible, mais sans que le phénomène inverse se produise. Cette dégradation des muettes va jusqu'à la syncope, qui est immédiate pour l'explosive linguale, tandis que la gutturale n'y arrive qu'en passant par i ou y, et que la labiale s'arrête en général à la semi-voyelle v : ca^ra caira chèrre; — ^ecarcj^ré^garepreêer* prier; — aniaia amada aimée.
c) A la finale, l'explosive persiste, mais muette, ou bien elle tombe entièrement : foctis feu, legem loi, fuit fut, çedem piec/.
Il s'est établi entre les inédiales et les finales un échange de consonnes qui nous offre exactement Tinverse de la dégradation des muettes, c'està-dire Tascension de la médiale douce à la finale forte, la douce n'étant point d*ordinaire tolérée à cette dernière place. Parmi les langues romanes, c'est !e provençal qui a le mieux pratiqué cet échange de consonnes : dans cet idiom ', les consonnes faibles &, g, d, v, z, font place à la fin des mots aux fortes correspondantes p, c, ty f, tz : loba lop, segre sec, cauda caut, servar serf^ prezar pretz. Le vieux français se rapprochait beaucoup plus, sous ce rapport, du provençal que le français moderne, comme le prouvent les exemples suivants : Une cuve de marbre froit... Qui estoit froide plaine (Barbazan, Fabliaux vt Contes des anciens poètes français, II, 195). — De lait cors et de laide teste
(Brut, 1, 165). — Et je te serf et serxnrai (Ib., 32i). — On écrivait de mémo lonc^ sanc^ élanc^ ranc^ et non pas long^ sanÇy étang, rang, comme aujourd'hui. Le français moderne ne suit l'ancienne régie que pour le v et le f : vif viv€r serf servir ; on peut encore citer quelques exemples isolés pour les muettes : vert verdure, dont de de-unde, souvent de suhinde.
4. Les muettes c et g éprouvent une pernmtation particulière qui les dépouille de leur nature de gutturales pour leur donner, soit le son de la sifflante, soit celui de la chuintante. Mais ce changement n'a lieu dans les langues romanes que devant les voyelles latines i et e et les diphtongues ae et oe; il ne se présente pas devant a, o, u et la diphtongue au, excepté en français, où c et g devant a sont devenus chuintants (c sous la forme c/i), mais à l'initiale seulement, tandis que la syncope ou la résolution en / est de règle à la médiale. Ainsi dans la série des voyelles latines i, e, a, o, u, les deux premières font perdre aux muettes cet g leur son guttural, tandis que o et u conservent à ces consonnes leur articulation propre ; a tient le milieu entre ces deux sortes de voyelles.
5. Voici le tableau des principales permutations des consonnes dans les trois positions différentes où elles peuvent se trouver, comme consonnes initi<des (P colonne), ou niédiales (II), ou finales (III). Co vaut pour eu et ci pour ce; il en est de même de go^ gi; enfin qtia vaut pour quo, et qui pour que. Le signe + indique l'élision de la consonne ; si la consonne s muette, elle est placée entre ( ).
se conserve, mais
LIQUIDES ET SPIRANTES
co
^-Ng
ca
ch
nasal
ni
nasal
qua
qui
go
gi
1 . R initial et médial se conserve sans exception : racemus raisin, sorirem souris. Le r final se maintient également, mais le plus souvent muet : aurum or, audire ouïr, amare aimer, primarius premier. La chute de r est très rare et n'a lieu qu'à la finale : cicer chiche, soror sœur.
Cette consonne est intermédiaire entre les linguales et les gutturales ; mais elle a une plus grande aflSnité avec les premières, ce qui se montre dans la permutation de r en l ; àUave auteZ, ex-caratium* échalas, paraverediis palefroi, peregrinus pèlerin. On trouve dans le français moderne quelques mots où r médial a fait place à la sifflante s : adrovare arroger, heryllm béricle* bésicle, etc.
La liquide r, qui est de toutes les consonnes la plus mobile, se joint facilement à la consonne initiale, surtout lorsque celleci estf ou f; cette mètathèse est commune aux langues romanes : biberaticutn bouraige* bovraige* (prov. beuratge) breuvage ; berbicem berbis* brebis (en revanche le v. fr. avait bregiet- à côté de hergier), foi^naticum* fromage^ frimhia p. fimbria frange, fartaceus* fatras, torctdus treuil, temperare temprer* ti'emper, turbtd^re* troubler, tmiiare* trousser.
2. L initial ou médial reste : luptis loup, cdoretn couleur. Le / final se maintient également : coelum ciel, solus seul, mais muet dans quelques mots : sattdlus saoul* soûl; il s'est vocalisé en u dans caulis chou.
Cette liquide, qui est linguale, est la consonne qui se rapproche le plus de r; de là la permutation de l en r, qui est extrêmement rare à l'initiale : rossignol de luscinidus, diminutif de liiscinius (it. rossignuolo, pg. rouxinhol, pr. rossignol) (^) ; à la médiale, l se change en r après une consonne, lorsqu'il y a eu syncope de la voyelle intermédiaire : capiUdum, chapitre (v. § 38). — L se permute en n, comme n enl : à, l'initiale : libella niveau (it. libello, pg. pr. libel, nivel, esp. nivel), d'où le verbe nivder; à la médiale : colucida (dim. de colus) quenouille. — L se change encore en rf, mais cette permutation est rare, bien que le d soit lingual comme / : amylum amidon. — Quelquefois / se mouille, ce qui n'arrive en français qu'au milieu des mots : p7ar€ piller, salive saillir. — Quelques dialectes du sud de la France (et aussi le romand) changent Z en u : ^nau de 7nalum, tau de talis; mais cette métamorphose n'a lieu en français que devant une consonne (v. § 38).
La chute de I initial s'est souvent produite, sans aucun doute parce qu'on a confondu cette lettre avec l'article : lyncem once. Par la môme méprise, { a été fgouté et incorporé û des voyelles initiales ; ainsi nous disons le lendemain^ le lierre, le loriot^ la luette, îorSy tandis que Pancienne langue disait correctement Vendemain, Vierre (de hedera), loriot (de aureolugj, Vuette (dim. de tit'oj, l'or».
Il y a mètathèse dans haleine, formé de anhelare (§ 21).
(1) Cette singulière permutation de / en r dans le mot rosaigtwl est très ancienne et eommune aux langues romanes ; cependant on trouve encore en italien ItisignuoUt et même uaignuolo, v. fr. lousignul avec le verbe lousegnolffr; dans le dialecte bourguignon on dit encore aujourd'hui rosaignoler. Lousigriol a donné rossignol pardissimilaUon (• 21).
§ 34 SPIRANTES 69
3. N se maintient partout : nos nous, venire venir, manus main. Mais quand il termine la syllabe, c'est-à-dire à la fin des mots ou devant une consonne, la liquide n disparaît comme son articulé, non sans communiquer quelque chose de sa nature à la voyelle précédente, pour la rendre nasale : m<inm main, lentus lent.
Le n médial se change souvent : l^ enl : iinicornis licorne, arphanus orphenin* orphelin ; — 2° en r, après une autre consonne qui en a été rapprochée : diac(o)nm diacre (v. § 38).
4. H reste partout, mais comme consonne muette à la fin de la syllabe : inare mer, mnarus amer, famés faim.
Cette consonne appartient à l'ordre des labiales, mais elle tient à n comme nasale et se peimute avec elle quand, terminant la syllabe, elle nasalise la voyelle précédente : bUumeti béton, homo on, levamen levain, ligamen lien, mmm mon, rem rien, aeromen aii'ain. Le m se trouve dans quelques mots de la langue moderne : dmmts daim, famés faim, notneti nom, qui étaient dans le vieux français : dain (d'où le fém. daine)^ faitij nati. — Le m permute encore avec n dans les mots suivants : mappa nappe, matta natte, mespUum nèfle, catnes stabtdi (altéré dès le VnP siècle en comMabtdus) conestable* connétable.
I)ans duvet de dumetum^ m est devenu v par l'intermédiaire de 6, dubetiim,
H y a apocope de m dans jam jà (dans déjà), quam quem que, sum sui* suis.
2, Spirantes, § 34
1. H, qui, chez les Romains, était le signe d'une aspiration profonde, a perdu peu à peu sa valeur originelle et est devenu généralement muet dans les langues néo-latines, bien que quelques-unes d'elles le laissent encore subsister dans l'écriture.
1** H inlti/d s'est conservé partout en français : hères hoir, hinnire hennir, hirplcem herce* herse (d'où harceler), hodie hui* (dans aujonrcrhuî)^ hominem homme, hora heure, etc., sauf dans les mots : habere avoir, hordemn orge, hortnlanus ortolan, horridus ord* (d'où ordure), hora or, hoc iilud oui, ha7W oram encore, ^i^^tellariiis* atelier, hedims étique, hovw on, Jiaudare (fréquentatif de lianriré) ôter.
Il y a un certain nombre de mots français qui ont un h initial sans précédent latin : altus haut, anhelare halener* d'où haleine, ericionem* hérisson, octo huit,
70 SPIBÀNTES § 34
oleum huile, ostium huis, ostrea huître, augurium heur, armenius* (propr. fourrure d'Arménie, Thermine ayant été inaportée d'Arménie à Rome) hermine, ebalum hièble, ululare huiler* hurler, upupa huppe, agoletta ^de (xgolum) houlette.
2^ H midial se perd; les cas où il se présente appartiennent à des mots savants, comme cohorte, véhicule^ cohérence^ où il ne sert qu'à disjoindre deux syllabes, de même que dans les mots envahir de invadere, trahir de tradere, dont le h n'est pas étymologique.
2. J en latin se prononçait commet allemand dans Jahr et y français dans yeux. Dans les langues romanes, ce son, qui flotte entre la consonne et la voyelle, ne s'est maintenu que dans quelques mots, et en général il a pris une valeur nouvelle sans que la voyelle suivante ait exercé sur lui aucune influence : lejf originaire s'est uni à d pour former dj ou rfy, puis dy est devenu le dz palatal = it. gi, d'où par le rejet de l'élément dental, le i chuintant = fr.^' ; jurare dytirare diurare (it. giurare) iurare (fr. jurer).
1^ J iniiial des mots latins persiste, mais en prenant le son chuintant dont nous venons de parler : jactare jeter, jactdare jaillir, jejunare jeûner, jocti^ jen^ judicare juger. 'Dausjacere gésir, juniperus genièvre; junicem génisse, le j a été remplacé dans l'orthographe par g.
T J médial entre une voyelle atone et une voyelle tonique ne se présente que dans nmjoretn majeur, où il est devenu chiuntant, et dasisjepinus jeiin* jeun, où il a été supprimé. Après une tonique et devant une atone, le j se résout en / : rdja raie, trôja truie ; de même pour le j final dans nuijus mai.
3. En italien et en portugais la sifflante S (ou ss) a souvent pris un son qui en est fort rapproché, celui de la chuintante forte {ch fr.), que les Italiens rendent par se devant i, e, et par sci devant a, o, u (sceinpio de simjduSj scialiva de salhxi), et les Portugais par x = ch (rexiga de vesica\ tandis qu'en espagnol ce son, qui s'écrit aussi x, s'aspire comme le j, es la façon du ch allemand {xaban de sajyc^.Rien de pareil en français, où preste toujours sifflante forte ou faible (^).
1** S initial persiste : senior, seigneur, mais s'écrit quelquefois c : sicera cidre, sarcophagus cercueil.
2** S fnédial persiste également. Entre deux voyelles, il conserve parfois le son dur et s'écrit alors ss : vesica vessie; mais
(i) Un fait remarquable, c'est que le dialecte romand de la Gruyère ne connaît point U sifflante a telle qu'elle se prononce ordinairement; dans ce dialecte, le s a toujours le son de la chuintante forte ou faible, et les mots son, poaon (Cr. son, poison), se prononcent chon, pojon.
{ 84 SPIRANTES 71
le plus souvent il prend le son faible ou doux qui se rend aussi en français par z : basiare baiser, et devant e final = a latin :
causa chose.
3** S fimd se conserve comme consonne muette ou devient z ou X muet : visus vis* (d'où vis-à-vis, visage, visière)^ casa chez, d%tos deux.
z étant à l'origine un son composé de la dentale avec la siCQante, l'emploi de cette lettre se justifie après t dans ad-aaifijs assez, et dans la terminaison verbale ez = atis, itis : amatis aimez.
4. Le son composé Z (ds avec s doux) est devenu en français un son simple et se prononce comme s doux; du reste on ne peut citer aucun mot populaire où z latin se soit conservé, mais 2 a pris le son de la chuintante faible dans : zdosus jalowx, zizyphum jujube, zingiberi gingembre.
Comme signe orthographique, z s'emploie pour suppléer à s doux : douze, lézard, ou à « muet final : chez, assez, aimez.
5. Il y avait en latin dans la prononciation de F et de PHune nuance peu sensible, quoique réelle ; cette différence phonétique a disparu tout à fait en roman, où le^^Aprendlesonde/". Le français a maintenu j?A dans Torthographe, sauf dans quelques lAOts, comme faisan pour phaisan de phamanus, etc.
F ou PH se conserve presque toujours en français, qu'il soit initial : fabula îaible] — médial : graphium greffe; — ou fimd: typhus tuf (c'est le seul). — Il y a très peu d'exemples du changement de f initial en h, comme en espagnol haUar (d'où le fr. hâbler) de fabtdari; on peut citer toutefois le mot hors, autrefois fors {% de foras, — La syncope de f est très rare : scrofdlu* (forme secondaire de scrofidd) écrouelle.