HISTOIRE ET ANALYSE DE L'ALPHABET
Moïse, dit l'Écriture Sainte, avait été instruit dans toutes les sciences des Égyptiens : Et erudiius est Moyses omni sapientid Mgyptiorum , et erat potens in verbù, eic.—(kcl. Apost., cap. vu, vers. 22.)
Celte assertion de nos livres saints se trouve maintenant prouvée jusqu'à l'évidence , depuis que les découvertes providentielles de notre admirable Champollion sont venues répandre la lumière sur les ténèbres de l'antique Egypte > et faire rendre à ses monuments , jusqu'ici muets , un solennel témoignage à la véracité de l'écrivain inspiré.
Clément d'Alexandrie, commentant le passage que nous venons de citer, avait dit, au livre 1 er de ses
Stromates, pages 343 et 344, (édition de Paris 1641 , in-folio.) « Moïse, étant devenu grand, les plus habiles » des Égyptiens lui enseignèrent l'arithmétique et la » géométrie , la rhythmique et l'harmonie, la médecine » et la musique.
» Ils lui apprirent encore la philosophie par symbo- » les , celle qui est contenue dans les lettres hiérogly- » phiques.
» Il fut instruit par les Chaldéens et Égyptiens sur les » lettres des Egyptiens , et sur la science des choses * célestes ; c'est pourquoi il est dit aux Actes des Apô- » très qu'il fut instruit dans toutes les connaissances » des Égyptiens.
» Eupolème , dans le livre qu'il a écrit sur les rois » juifs , dit que Moïse fut le premier savant , et que le
» PREMIER il ENSEIGNA LA GRAMMAIRE Alft JUIFS. Les
» Juifs transmirent cet art aux Phéniciens, et les Phéni- » ciens aux Grecs. »
( Voir plu* loin le texte grec de ce passage si curieux et si important. )
Si maintenant nous comparons les lettres qui composent l'alphabet hébreu, soit celles de l'hébreu carré, soit celles du samaritain ou phénicien , avec les caractères démotiques attribués par Champollion aux articulations ou aux sons correspondants dans chacune des deux langues, hébraïque et égyptienne, nous trouvons, non sans étonnement , des signes graphiques d'une ressemblance frappante , souvent môme d'une identité parfaite. — Nous obtenons, du reste, le même résultat, si nous comparons les signes phonétiques égyptiens avec les lettres grecques et latines , et , à plus forte raison ,
avec celles des alphabets arabes et syriaques , ainsi que nous le verrons bientôt.
Si , non contents de cette première épreuve , et sans nous arrêtera cette ressemblance matérielle , nous voulons aller plus loin encore et pénétrer jusqu'à l'idée cachée de part et d'autre sous cette forme grossière et dégénérée , jusqu'à la raison qui des deux côtés a fait choisir telle forme de préférence à telle autre forme r nous trouvons , au terme de nos recherches , une idée commune , un hiéroglyphe commun aux deux langues , un seul et même système d'alphabet.
Les explications données par saint Jérôme et Eusèbo,. les sens attachés par les Anciens à chacune des lettres hébraïques , les noms mêmes de ces lettres se trouvent en parfait accord avec les explications des signes phonétiques égyptiens donnés par Champollion ; la démonstration alors est complète; une nouvelle et immense lumière s'est faite sur la langue sacrée ; l'ethnographie a acquis un fait nouveau ; l'unité primitive de la famille humaine a reçu une preuve de plus; une fois de plus aussi se vérifie le mot de Bacon : Peu de philosophie éloigne de la religion , beaucoup de philosophie y ramène.
Entrons dans l'examen si intéressant des différents alphabets sémitiques et européens comparés aux caractères phonétiques égyptiens. La suite de cet ouvrage fera voir quelle est l'importance majeure de cette première étude.
Analyse des éléments de l'Alphabet.
La lettre A, planche 1 rP .— La planche V e vous offre, dans une première colonne, tous les hiéroglyphes dans
lesquels Champollion a découvert la valeur phonétique de l'A.— Une seconde colonne donne les formes abrégées, ou démotiques , populaires, des mômes signes. —Un examen tant soit peu attentif vous fait bientôt apercevoir les rapports frappants qu'il y a entre ces signes de la seconde colonne et les lettres des alphabets hébreu , samaritain ou phénicien , arabe , syriaque , grec et latin qui sont tracés dans la troisième colonne.— Nous allons du reste entrer à ce sujet dans certains développements.
On sait comment Champollion a expliqué le système phonétique des Égyptiens, et le passage de l'écriture figurative , ou imitatrice des objets mêmes , a récriture phonétique , ou exprimant les idées par l'intermédiaire du son des mots.
Pour parvenir a ce dernier résultat , ils inventèrent un moyen bien simple en apparence (les découvertes les plus sublimes de l'esprit humain paraissent faciles lorsqu'elles sont faites) ; ils convinrent que , pour représenter aux yeux une voix ou une articulation données , on représenterait un ou plusieurs des objets fort connus, dont le nom en langue égyptienne commençait par la voix ou le son qu'il s'agissait de noter. Dès-lors l'alphabet fut créé et la plus admirable découverte de l'esprit humain accomplie.
Dans la langue égyptienne , par exemple , un Roseau se disait ARE; l'image d'un roseau, ou plume à écrire , marqua la lettre A.
Un Lion se disait LAbo ; l'image d'un lion fut la lettre L ou plutôt la syllabe LA, car il est plus vrai de dire que l'écriture égyptienne aussi bien que l'écriture hébraïque, est syllabique, ainsi que le prouvent les voyelles généralement retranchées dans le corps des mots.
Une Bouche se disait Ro ; l'articulation R ou Ro fut figurée par une bouche , et ainsi de suite.
Comme les noms de beaucoup d'objets fort connus commençaient nécessairement par les mêmes voix ou articulations , on eut pour représenter chacun de ces sons un assez grand nombre de signes différents , parmi lesquels les scribes pouvaient choisir, de manière à conformer leurs signes aux sujets qu'ils traitaient , à les accommoder aux exigences diverses du champ sur lequel ils les gravaient , à les varier pour le plaisir de l'œil ou même selon les jeux de leur caprice.
Ainsi la lettre A (planche V e ) se représentait à la fois par un Roseau , par un Niveau , un Épcrvier , une Oie , un Aigle , un Doigt , une Arme de projection ou Trait , un Carquois , une Fleur , etc. , et cela , parce que dans la langue parlée les noms de ces objets commençaient tous par un A. 11 en était de même des autres lettres.
La lettre RI, par exemple (planche 4 3" e ) , avait pour notations diverses une Coudée , un Réservoir , une Muraille , une Chouette , une Racine , un Vautour , un Calam , un Bras humain tenant un globe , une Enceinte, un Anneau , une Arme de guerre , une Plume d'autruche , etc.
On ne sera pas surpris d'apprendre , après cela , que les signes phonétiques des Égyptiens , ou en d'autres termes le nombre des lettres de leur alphabet , s'élèvent , selon celui que jious a donné Champollion , à
Le système hébreu fut beaucoup plus simple , en ce qu'il ne choisit sur ce grand nombre de signes que les 22 caractères suffisant à rendre toutes les voix et tous les sous de sa langue. Ce sont ces 22 caractères, hé-
breux (ou phéniciens, peu importe), qui ont donné naissance à tous les alphabets européens, à quelques lettres spéciales près , comme nous nous réservons de l'expliquer ailleurs ; c'est de ces 22 caractères de choix que nous continuons l'examen.
Le signe démotique égyptien correspondant à YAkph hébreu, n'est, selon Champollion, qui ne marche jamais qu'appuyé sur les monuments , n'est que l'abrégé expédié du dessin de la première colonne , qui représente un Roseau ou plume de scribe.
Ce Roseau (n° 1 de la planche i n ) s'était trouvé transformé par les scribes égyptiens en un autre signe, abrégé du premier , qui se trouve en tête de la seconde colonne. Deux traits principaux avaient suffi pour noter les deux caractères généraux de cet objet: une ligne presque verticale et une autre tracée dans une direction oblique. — Or, nous retrouvons exactement ces deux lignes, presque sans aucune modification, dans les trois lettres phéniciennes du commencement de la troisième colonne. Nous en saisissons pareillement une réminiscence très-prononcée dans les deux caractères arabes qui suivent, dans les lettres syriaques de la seconde ligne ; enfin , l'alphabet hébreu de cette même ligne nous offre une reproduction très -peu altérée de cette forme , à laquelle on a simplement donné une autre position, pour la faire ressembler, par les dimensions et le quarré de la figure de cet alphabet hébraeochaldaïque , aux autres lettres qui composent ce même alphabet.
Il y a là quelque chose de tout-à-fait semblable à ce qui s'est passé dans récriture gothique, par rapport à l'ancienne écriture romaine des monuments et des manuscrits.
Le Mveau [ n° 2 ) a d'abord donné l'abrégé ou le tracé linéaire delà seconde colonne ; puis les six ou sept types samaritains, samnile, grec ou étrusque, latin et phénicien , qui se trouvent placés en regard dans la troisième.
Il en est de même des signes 3, 4 et 5, par rapport aux formes correspondantes de la troisième colonne ; toutefois la ressemblance et l'origine sont ici quelque chose de moins évident.
Nous trouvons encore un rapport très-frappant en Ire l'hiéroglyphe n° 8 et l'A latin ancien qui est en regard ; enfin la forme samaritaine , placée au-dessous , peut aussi bien venir de l'hiéroglyphe n° 13, que de la première figure à laquelle nous l'avons d'abord assignée.
Donc, dès maintenant nous pouvons considérer comme un fait acquis à la science , que les différents caractères qui expriment la voix A dans les alphabets hébreu , phénicien , arabe , syriaque , grec et latin , viennent des hiéroglyphes égyptiens qui servaient précisément à noter cette même lettre.
Mais nous pouvons aller plus loin que ce résultat tout matériel.
Si , en effet , voulant pénétrer jusqu'au sens que cachèrent les inventeurs de cette merveilleuse découverte sous l'écorcc grossière de ces lettres , nous interrogeons à la fois, et les Pères de l'Église et les modérnes égyptologues , nous recevons des deux côtés une même réponse , nous trouvons de part et d'autre un sens identique.
Saint Jérôme et Eusèbe, le premier dans la 3 e (al. 155) de ses lettres : ad Vaulam ; le second dans sa Préparation évangélique , livre 10 e , chap. 5", et livre
H', ch. G°, oui donné au mot Alvph le sens de doctrine, de science.
Or, quelles sont les images que nous présente Champollion comme désignant la même lettre ? C'est d'abord le Roseau à écrire , l'instrument de la doctrine , de la science , qui se transmet aux générations présentes et futures par le moyen de l'écriture. — Puis c'est l'Epervier, l'Aigle, qui de ses yeux hardis et forts entre tous , nous disent les Anciens, fixe le soleil, centre de lumière et symbole de la lumière incréée, de \& science. C'est encore le Trait, l'arme de projection, qui dans le sens symbolique admis par l'Egypte, signifiait un rayon, un trait, un jet de lumière , idée qui rappelle encore celle de la science qui illumine l'intelligence. En un mot la lettre À est, si on peut ainsi parler, une lettre de lumière, d'éclat, de clarté, et si nous observons attentivement grand nombre de mots où elle se trouve comme élément principal dans les langues primitives, nous verrons qu'en réalité elle y joue bien souvent ce rôle et représente celte idée.
Passons maintenant à l'examen de la seconde lettre.
La planche 2 e offre à vos regards les formes diverses de cette seconde lettre de l'alphabet, le B ou Iteth des Hébreux.
La première colonne contient les hiéroglyphes phonétiques égyptiens qui correspondent à celte articulation ; dans la seconde sont les abrégés démotiques, ou signes populaires, de ces hiéroglyphes; enfin vous trouvez dans la troisième les différents caractères alphabétiques orientaux et européens qui tirent leur origine de ces deux premières séries de signes graphiques.
Il suflit du reste de considérer quelques instants avec attention ces trois colonnes, pour se convaincre que ce sont bien les formes égyptiennes qui ont donné naissance aux formes alphabétiques destinées à marquer la lettre B.
Mais il y a plus. Si nous cherchons, ici encore, quel est le sens caché sous ces formes, nous trouvons une correspondance parfaite entre les significations données à cette lettre par les Anciens et les idées que nous présentent, même à la première vue, les hiéroglyphes marquant la lettre B.
D'après saint Jérôme et Eusèbe, le nom de la lettre B {lieth), signifie maison, intérieur; les hiéroglyphes vous offrent tous une idée d'intérieur. C'est un Vase, ou objet contenant , dans ses différentes formes. C'est le symbole du Cœur, de Yintérieur de l'homme (n° 5). C'est le symbole de l'Ame, de l'Esprit (n° 7). C'est le Bélier qui ouvre, qui pénètre à l'aide de ses cornes toujours aggressives , qui entre, et qui pour celte raison marque Ventrée ou le commencement de l'année dans les signes astronomiques de tous les peuples. C'est une Jambe (n° 4), qui nous donne aussi la même idée. En un mot l'idée d'intérieur, du sens de la préposition in ou dam , est tellement inhérent à la lettre B , qu'en hébreu cette lettre toute seule suffit pour exprimer celle préposition, et que, même quand elle enlre comme élément de composition dans des mots, elle imprime souvent à ces mots celle même idée. Il serait facile d'en citer de nombreux exemples.
La lettre G, le Ghimel des Hébreux, offre généralement l'idée iY élévation , de grandeur, et tout d'abord
nous pouvons reconnaître ce sens dans les hiéroglyphes de la première colonne de la troisième planche. Nous y voyons en effet : le Serpent royal , élevé ; un Siège ou Trône ; un Sceptre; la Queue du crocodile, animal vénéré comme symbole de la Divinité ; en un mot tous signes tendant à nous donner une seule et même idée de quelque chose d'élevé, de supérieur, de grand, d'accompli et de parfait.
Or, celte même idée de perfection, de plénitude ou d'accompli, nous la retrouvons dans l'explication d'Eusèbe (Prép. Evang., liv. 10, ch. 5), qui dit positivement que Gimel signifie complément ou plénitude, et dans saint Jérôme , qui lui donne le môme sens.
11 est presque superflu , ce nous semble , de faire re- * marquer l'analogie si frappante qu'il y a entre les signes qui remplissent les trois colonnes de la planche que nous examinons en ce moment.
Ainsi le Dgiandgia des Cophtes (3 e colonne) est identique au signe correspondant de la seconde colonne ; il en est de même des G latin et arabe coufique , correspondant aux signes 8 et 9, ainsi que du G grec, en re- .gard du n° 14 ; la ressemblance des autres caractères avec les signes hiéroglyphiques, pour être moins grande, n'en est guères cependant moins évidente.
La lettre D, le Daleth ou Drlth des Hébreux (planche 4 e ), vient aussi évidemment des formes hiéroglyphiques et démotiques contenues dans les deux premières colonnes de cette même planche. — C'est à peine si l'on peut noter ça et là un tout petit changement. — Ainsi, à la première ligne delà colonne des alphabets, vous voyez le demi-cercle dans une position verticale, tandis que
l'hiéroglyphe de la première de ces colonnes vous le présente dans le sens horizontal.— A la troisième ligne, 1 pr caractère, la ligne verticale est un peu plus abaissée que dans le signe correspondant de la seconde colonne. (On reconnaîtra facilement dans ce signe notre chiffre 4, désigné, on le voit, par la 4 e lettre de l'alphabet ancien, comme notre chiffre 1 est aussi emprunté de la V e lettre de l'alphabet arabe ou syriaque. On sait que tous nos chiffres viennent de ces alphabets anciens ; mais les deux que nous citons sont particulièrement remarquables par l'identité de leur forme avec les formes primitives. On peut toutefois citer encore le chiffre 8, planche 8°, et aussi , mais à un moindre degré de ressemblance, les chiffres 7 et 9, planches 7 e et 0 e .)
L'hiéroglyphe qui a surtout fourni aux divers alphabets la 5 e de leurs lettres, la lettre E, nous offre une sorte de champ planté de lotus en fleurs , ou un bouquet de de cette même plante (planche 5 e , n 0 ' 13 et 14), et nous met ainsi dans l'esprit l'idée de fertilité, de culture, de vie. Or, dans l'hébreu, ainsi que dans le grec , et même dans le français , cette lettre est par excellence la lettre qui marque la vie ; c'est elle qui caractérise le genre féminin, que saint Augustin désigne aussi par l'idée de champ. [De civitate dei y lib. xiv, cap. 23. — Virgil., Georg., lib. 3, vers. 136.)
La lettre OU, V (en hébreu Ouau, ou Vau), est une de celles dont le sens est le plus précis et la notation graphique la plus diversifiée.
Quant au sens, tous les Orientalistes savent que c'est
la lettre de V union t de la liaison. Toute seule elle suffit ii désigner la conjonction cl , si fréquente dans les langues de l'Orient. C'est peut-être la lettre la plus employée, celle qui se rencontre le plus souvent sous les yeux du lecteur. Il est presque inutile de dire que saint Jérôme lui donne le sens de Et. Il n'y a pas en effet le moindre doute sur la destination , sur les fonctions de celte lettre. L'hiéroglyphe n° 4 (planche 6 e ), nous offre un Crochet, instrument d'union, de liaison. Les signes 1 et 1 3 se rapportent à un ordre d'idées dont nous parlerons lors de l'explication de la planche 10°, et reproduisent en dernière analyse exactement le même sens.
Quant à la parenté qui existe entre les signes des deux premières colonnes et ceux de la troisième de la planche n° 6 , il suffit d'avoir des yeux pour la constater à l'instant même. Nous y trouvons jusqu'à notre V , notre F , notre U , et même notre chiffre 6 , dans les formes nombreuses et variées, bien que les mêmes au fond, qui se partagent le rôle de représenter d'une manière visible à nos sens l'idée que renferme la lettre que nous venons d'étudier.
La lettre suivante (le Z, Dz, le Dzain, ou Zaï hébreu), bien que facile à expliquer quant aux formes extérieures, puisqu'il suffit de comparer entre elles les trois colonnes de la planche 7 e pour en préciser immédiatement l'origine hiéroglyphique , n'est pas aussi facile à déterminer quant au sens qu'elle recouvre.— Nous essaierons d'y revenir dans la revue d'ensemble que nous ferons après avoir terminé l'analyse à laquelle nous nous livrons en ce moment.
La lellre Ec double et aspirée ( le Jleelh hébreu ) , planche 8 B,C , nous offre au contraire un sens bien clair et que nous trouvons le même, soit dans les monuments hiéroglyphiques , soit dans l'enseignement des Anciens.
Ceux-ci nous disent en effet que cette lettre signifie la vie, non pas à l'idée simple et fugitive en quelque sorte , mais bien et surtout la vie prolongée , durable , vie et vie , comme diraient les Orientaux et comme le prouverait au besoin l'analyse des formes du verbe grec.
Or, il se trouve que le mot Hccth, nom de la lettre hébraïque , répond aux racines qui donnent les idée d'entourer, prendre, lier; il se trouve aussi qu'un des symboles destinés à représenter cette lettre , nous offre l'image d'un Tortis ou Corde (pl. 8" e , n° 4) ; il se trouve encore que cette même lettre est désignée par une Feuille de lotus, par une Maison , par une Face humaine , siège principal de l'âme , nous dit la Genèse , (inspiravit in faciem ejus spiraculum vitœ). Par les parties antérieures du lion (même sens) ; par le signe du principe féminin oumaternel, Eeva, laMère des Vivants ; Hei, épouse, femme; enfin par une croix, He, symbole universel de la vie future , c'est-à-dire durable , chez les peuples primitifs.
Cette lettre est donc un redoublement , un allongement plus aspiré de la cinquième lettre de l'alphabet.
Quant à l'origine des formes graphiques de YHeeth, elle est des plus faciles à constater. La simple inspection de la 8 e planche , où , comme dans les précédentes , nous avons pris soin de réunir les différents signes alphabétiques en les rapprochant chacun du signe hiéroglyphique qui lui a donné naissance , en dit plus que ne pourraient le faire les commentaires les plus dé-
taillés. Nous nous contenlerons donc d'y renvoyer le lecteur.
L'image qui nous frappe tout d'adord dans l'étude des origines delà lettre T, (le Teth hébreu) , est celle du Scarabée. Saint Jérôme en donne le sens par le mot bon, et Eusèbe par le moibeau. Or, un passage de Sanchoniaton ( dans Eusèbe ) , dit : « Le Cercle est de tou- » tes les figures la plus parfaite. C'est pourquoi les » Égyptiens, traçant la figure de l'Univers, le repré- » sentent par un Cercle aîlé d'une couleur de feu, et pla- » cent au milieu un Serpent à tête d'épervier, comme » renfermant l\4</af/iodaimon,le bon Génie. » Notez le Bonum de saint Jérôme et l'^a/Ziodaimon de Sanehoniaton. Lydus ajoute : « L'ensemble de cette figure » est tel qu'est pour nous la lettre Thêta. »
Ajoutons aussi que le Scarabée, selon que l'enseigne encore Champollion , est le symbole du monde , qui en égyptien se disait To , ce qui se rapporte à ce qui est dit plus haut, achève d'expliquer l'origine de la lettre Teth, et nous rappelle le passage de la Genèse où il est dit que Dieu , après avoir créé le monde , l'examina et vit qu'il était beau , ban , bien fait.
Cet emblème du Scarabée a donné naissance à la plupart des formes de la lettre T , ainsi qu'il est facile de le voir dans la troisième colonne de la planche 9*. Les autres hiéroglyphes exprimant la même articulation n'ont été que très-peu suivis, (à l'exception des n°* 2, 3, et 5). L'idée de stabilité que présente le signe n° 11 , nous reporte encore à l'idée de monde et de bien qui est l'attribut spécial de la lettre Teth.
îod signifie principe , d'après Eusèbe et saint Jérôme. C'est la première des quatre lettres qui composent le grand nom de Dieu : IEOL'E ou IEVE , que l'on est assez accoutumé maintenant à prononcer Jehovah.
Une courte digression à ce sujet montrera quel était le système tout hiéroglyphique sous lequel les prophètes aimaient à cacher le sens réel des choses qu'ils n'avaient ordre de montrer qu'à travers le voile d'une loi figurative. Cet exemple servira aussi à prouver combien notre mode d'interprétation des lettres est fondé en raison , puisqu'il repose à la fois sur les données scientifiques modernes et s«r la tradition des Anciens.
Les quatre lettres qui composent le grand nom , le principal nom -de Dieu , vous disent la plupart des commentateurs et des Pères de l'Église , renferment sous leur écorce matérielle un sens spirituel bien plus relevé. Le mvstère de la Sainte Trinité s'y trouve caché : le mystère de l'Incarnation du Verbe y est aussi contenu.
En effet , la première de ces lettres ( la lettre I ), signifiant Principe , désigne d'une manière heureuse Celui qui est le Principe sans principe , Dieu le Père , ou la première personne de la Sainte Trinité.
La seconde de ces lettres, la lettre E, signifiant la Vie y désigne Celui par qui toutes choses ont été faites , Celui qui est la Vie par essence : In ipscr Vita erat, et
Vit a erat lux homînum Dieu le Fils , la seconde
personne de l'adorable Trinité.
La troisième lettre , OU , V , signifie Union, liaison. Elle marque aussi le souffle, le vent, et encore le germe , l'enfant , le produit de V Amour et de l'union.
A tous ces titres elle sert admirablement à désigner le Saint-Esprit , l'union , le souffle , l'amour substantiel du Père et du Fils , la troisième personne de la Sainte et indivisible Trinité.
Reste une quatrième lettre , qui n'est que la repro- . t duclion de la seconde. Cette lettre, toujours d'après les mômes Docteurs , car nous ne sommes ici que leur écho , signifiait que la seconde personne de la Sainte Trinité, le Verbe , Dieu le Fils, devait prendre et a pris une secondo nature , la nature humaine , et qu'il a joint la vie humaine à sa vie divine ; en un mot , elle désigne le mystère de l'Incarnation , et par suite de la Rédemption, en sorte que toute la Religion Chrétienne se trouve résumée dans cet admirable symbole, pour lequel les Juifs professaient un si grand respect que jamais ils n'osaient en articuler le son , qu'ils remplaçaient , dans leur lecture de la Bible , par un • autre des noms de Dieu , plus simple et moins mystérieux , moins sacré que ce grand nom.
Iod , avons-nous dit d'après saint Jérôme et Eusèbe , signifie principe. Un hiéroglyphe que l'on rencontre bien souvent sur les monuments et dont on peut voir l'abrégé démotique au n° 2 de la planche 10 e , est une des notations les plus fréquentes de cette lettre , et cet hiéroglyphe désigne le principe mâle , actif et fécondant. — Le môme signe, dépouillé d'une de ses parties, désigne la lettre E, ainsi que nous l'avons vu plus haut, et le nom d'£ psilon , c'est-à-dire dépouillé, que lui ont donné les Grecs, montre jusqu'à l'évidence la justesse de cette interprétation. — Ce signe, en effet, désigne quand il est complet les deux lettres El , confondues très-souvent par les Grecs en une seule. — Si à ces deux signes on joint le n° 1 de la planche 6 e , on a le
complément de la triple idée : le genre masculin, le genre féminin, le terme substantiel, le résultat de leur union.
On ne sera pas étonné de tout ce système de symbolisme , quand on saura que les Anciens aimaient à voir dans la famille, dans Y homme complet, ou l'humanité, la vive image de Dieu lui-même dans sa Trinité de Personnes et son Unité de Nature. — De même que le Fils est engendré du Père, la Femme sort du corps du premier Homme ; de même que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils , l'enfant humain vient à-la-fois d'Ève et d'Adam. Ainsi trouvait-on l'image de la Trinité céleste dans la Trinité de la terre , et les signes caractéristiques de celle-ci servaient , faute d'images plus parfaites , à représenter celle-là. — Clément d'Alexandrie , m chapitre-.rlixième du troisième livre de ses Stromates, est très-explicite à ce sujet. C'est aussi dans le même sens , et en même temps comme figure de l'union de Jésus-Christ et de l'Église , suite de la même idée , que saint Paul a déclaré qu'il y avait un grand mystère dans le mariage , que c'était un grand Sacrement.
La planche 10 e offre les différents hiéroglyphes d'où vient la lettre I.
On remarquera parfois une répétition , un duplicata dans ces signes , attribués tantôt à une voyelle , tantôt à une autre ; cela tient à ce que souvent les voyelles étaient vagues, ou non parfaitement caractérisées et définies. Toutefois certains de ces signes étaient affectés à telle lettre et jamais à telle autre ; ainsi en est-il des deux premiers signes de cette planche par rapport à la lettre I.
La planche 1 1 • offre l'image des diverses notations de la lettre C, le Caph des Hébreux.
Le caractère qui frappe tout d'abord à l'inspection de ces formes du C égyptien, c'est quelque chose de creux. Ce sont les Cornes du taureau, la Courbe prononcée du Klaft , coiffure égyptienne , le demi-Cercle de la corbeille , les Angles formés par les bras d'un personnage levés d'une manière propre k former un creux , les mêmes Angles formés par des tiges de roseaux et le champ dans lequel ils sont plantés. — Au reste les dérivés, ou alphabets sortis de ces hiéroglyphes, sont plus explicites encore , s'il est possible. TOus sans exception offrent une ligne courbe se repliant sur elle-même , un creux. —L'idée attachée par saint Jérôme à cette lettre est : le creux de la main , la paume de la main, rola manâs.
Le Lion couché , telle est l'origine hiéroglyphique de . de la lettre L dans nos divers alphabets, ainsi qu'il est facile de le voir par la planche 12 me . Il n'est pas aussi facile de donner le sens de cette lettre , à moins toutefois que nous voulions reconnaître une idée analogue dans une des interprétations de saint Jérôme , qui donne , entre autres , au mot Lamed ou Labd , le sens de cœur , de courage , ce qui se rapporte assez bien au lion.
La lettre M , le Mem hébreu, est beaucoup plus claire.
Partout les hiéroglyphes qui la notent offrent à l'esprit une idée de force protectrice, d'entourage. C'est d'abord la Coudée , symbole de justice , puis la Muraille crénelée, puis le Vautour, le symbole par excellence de la maternité , le signe d'une protection attentive et aimante , enfin la ligne Circulaire ou Brisée , mais tou-
jours entourante, la Plume d'autruche symbolisant encore la vérité , la justice protectrice du faible et de l'opprimé.
Les formes alphabétiques , si diverses , si étrangères l'une à l'autre en apparence, se rapportent cependant toutes aux formes primitives de l'Égyptien. Quelquesunes de ces ressemblances sont frappantes. Citons seulement les formes n°* 3 , 4,8; cette dernière offre un grand caractère double , hébreu des médailles, qui est presque identique à l'hiéroglyphe auquel il correspond.
La lettre N , le ÏS'oun hébreu , est plus facile encore à saisir quant au sens. Partout, en effet, elle offre une idée très-marquée de fluidité ; partout l'eau entre comme élément essentiel dans sa représentation.
Ainsi , le premier signe nous donne d'abord la peinture directe de l'Eau, telle que la figurait l'Egypte. Le second signe reproduit l'abrégé du même dessin. Puis vient la série nombreuse des Vases remplis d'eau. Puis des signes de domination sur le Pays de l'eau. Puis des Oiseaux aquatiques, puis encore le Vase d'eau, cette fois porté sur deux jambes humaines. Enfin l'eau est évidemment le caractère spécial de cettre lettre, dont il est facile de suivre les transformations et l'histoire, en comparant entre elles les colonnes qui composent la H ne planche de notre travail.
Il n'est pas aussi facile de trouver le vrai sens de la lettre suivante, l'S, le Samech hébreu, que saint Jérôme et Eusèbe traduisent par aide, secours.
Dos Sceptres, le Syphon, l'OEuf, dos Couvercles de
carquois, des Instruments d'art, des Schacals, tels sont les objets auxquels l'Egypte a attaché l'idée de cett# articulation.
Disons toutefois que , pour la partie purement graphique , on reconnaît tout d'abord l'origine de cette lettre en jetant les yeux sur la planche 1 5"* , et on s'explique aisément , par la diversité primitive des symboles hiéroglyphiques, la diversité ultérieure des signes alphabétiques adoptés par les différents peuples qui ont été puiser à cette source, à la fois une et si variée dans son abondante richesse.
Quant a la lettre 0, YOïn ou Autii hébreu , nous y retrouvons parfaitement l'analogie que tant de fois déjà nous avons signalée entre la forme graphique et le sens indiqué par les Anciens.
En effet, les deux auteurs ecclésiastiques si souvent cités donnent au nom de cette lettre le sens de source ou à'OEil ; or , nous retrouvons précisément Y œil , comme signe principal , comme celui qui a fourni seul presque toutes les formes de tous les alphabets. Il n'y a guéres à excepter de celle provenance que les deux ou trois lettres syriaque estranghelo, syriaque vulgaire, et arabe coufique, répondant aux n 0 ' 4 et 5; tous les autres 0 peuvent parfaitement se rapporter au signe œil , le n° 2 de la planche 16™.
La lettre P ou PII, le PHé hébreu, est aussi une lettre dont la signification est on ne peut plus claire.
Elle offre une idée de Pénétration, d'Intérieur avec mouvement , d'Entrée , et il nous serait -fort facile de
la montrer jouanl ce rôle dans une foule de mois de l'hébreu et d'autres langues moins anciennes. Au reste , les hiéroglyphes de la planche 17 ae nous montrent, entre autres symboles expressifs , l'Oiseau volant, entrant, passant, pénétrant.produisant le son même de cette lettre , nous disent les anciens Grecs. Ils nous donnent encore l'image du Vase penché d'où l'eau s'échappe et passe, à la différence de l'eau tranquille qui nous désignait' la lettre N. Ici ce n'est pas l'eau qui caractérise la lettre , mais c'est l'idée de passage , de mouvement , de pénétration , de sortie d'un lieu pour entrer dans un autre. Nous trouvons aussi l'image de Porte , at ici nous sommes tout-à-fait d'accord avec saint Jérôme et Eusèbe , qui donnent formellement à cette lettre le sens de bouche y d'ouverture , déporte, d'entrée.
Il serait superflu de «nous arrêter à montrer les rapports qu'il y a entre les deux premières colonnes de cette planche et la troisième qui contient les signes des alphabets Avers ; ces rapports sont évidents.
La planche 18"* offre les différentes formes destinées à représenter l'articulation Ts, le Tsadé hébreu. On peut souvent assigner à cette lettre le rôle de représenter à l'esprit l'idée de quelque chose qui pousse, d'un Germe qui sort , d'une Fleur qui va s'épanouir. Or, nous trou- ' vons celte idée assez bien indiquée dans deux hiéroglyphes de la planche que nous examinons : le n° 2, et le n° 5 , la Plante et l'Enfant encore tendre. — Inutile de faire remarquer les rapports, si frappants qu'il y a entre le signe n° 1 de la seconde colonne et les signes correspondants de la troisième , 'surtout le Tsadé hébreu. Saint Jérôme et Eusèbe donnent au nom de cetu
lettre, qu'ils écrivent Sadt\ le sens de Justice. Nous trouvons parmi les hiéroglyphes de la classe des symboliques une plante , le jeune Oignon , qui chez les Égyptiens signifiait aussi h justice, à cause de sa rectitude et de sa blancheur. Peut-être y a-t-il là quelque rapport.
La lettre Q, le Qouf des Hébreux, lettre forte , lettre (V appel par un coup de marteau ou le choc d'un corps dur , et qui répond parfaitement à celte idée , qui est l'interprétation, môme d'Eusèbe et de saint Jérôme , se trouve représentée sous toutes ses formes dans notre planche lO" 1 *. — C'est à peine si l'on peut observer une toute petite différence entre les formes de la seconde colonne et celles de la troisième. La ressemblance est frappante , c'est une identité presque partout complète. On y retrouve , du reste,» notre K et notre G , n 01 6 et 3 , ce qui ne doit pas étonner , à cause dir'grand rapport qu'il y a entre ces lettres du même organe.
L'origine de la lettre R n'était pas aussi facile à constater.. Nous retrouvons toutefois parmi les hiéroglyphes l'image de la tête, sens que nos deux écrivains ecclésiastiques ont attribué au nom de cette lettre. ■•
En revanche, celle de la lettre Sch, le Schin hébreu, est évidente. Il suffit de jeter les yeux sur les premiers signes de la planche 21""' pour s'en convaincre. Saint Jérôme et Eusèbe rappellent Scn et lui donnent le sens de denh.
La lettre Th, le Thau hébreu, planche 22 me , ve al dire signe , ou marque , d'après les mêmes auteurs. Elle est représentée chez les Égyptiens par une main tenant le triangle ou signe j elle est aussi figurée par une croix , circonstance très-remarquable et qui nous rappelle le texte de l'Apocalypse : Signa Thau in frontibus eorum, mettez un signe (une croix) sur leurs fronts. Ce signe de la croix se retrouve encore dans le Chinois, et là , comme dans l'hiéroglyphe égyptien ( n°* 1 , 2 et 3) , il veut dire aussi la main.
Sl'ITE Dl MÊME SUJET. —DOCUMENTS DIVERS.
La doctrine grammaticale émise dans le chapitre précédent semblera au lecteur attentif et non prévenu chose suffisamment démontrée. Nous avons cru toutefois que de nouveaux exemples et de nouvelles preuves ne seraient pas inutiles, .afin d'enlever jusqu'à l'ombre du doute , et de forcer l'adhésion de ceux même qui , par suite de préoccupations gue nous comprenons. parfaitement, auraient jusqu'ici refusé d'admettre nos conclusions.
. La planche 24', pensons-nous , est de nature à dissiper complètement ces doutea, s'il en était resté après l'examen comparatif auquel nous venons de nous livrer.
L'inscription que porte cette planche , et qui parait si .extraordinaire au premier abord, n'est rien autre chose
que l'Oraison dominicale, le Pater en langue latine , mais écrit en caractères phéniciens ou samaritains , sans aucune altération , et copiée sur les alphabets que nous avons rencontrés si souvent dans l'examen qui fait l'objet du premier chapitre Seulement ce Pater est écrit de droite à gauche , conformément à l'usage des Orientaux , ou pour mieux dire de presque tous les peuples anciens.
Or, il se trouve que si vous retournez cette planche , et que vous la lisiez alors de gauche a droite, grâce à la transparence parfaite du papier sur lequel nous l'avons fait imprimer, même sans avoir la moindre notion de l'écriture phénicienne vous pouvez la lire avec la plus grande facilité, et vous y retrouverez sans effort les mots latins de cette divine prière, tracés en caractères presque latins, dans l'ordre suivant :