DE LA QUANTITÉ
§ 7. — Laissons de côté la question, non encore résolue, de savoir s’il existe des voyelles longues primitives dans les langues indo-européennes , ou si toutes les longues y sont dues à des allongements de brèves originelles. Prenant les choses au point où l’observation directe les peut atteindre, on reconnaît que les lois de la quantité ont été les mêmes dans le sanscrit, le grec et le latin. La prononciation y marquait des différences très-accusées dans la durée des syllabes. Cependant une appréciation artificielle a pu seule en fixer les rapports à l’équivalence stricte entre une longue et deux brèves 1 : la prononciation n’a jamais observé ces valeurs que librement et par approximation .
L’écriture sanscrite note expressément les longues et les brèves par nature. Il n’en est de même en grec que pour l’e-netro-u. Quant aux trois autres voyelles grecques a, i, u, ainsi qu’aux cinq voyelles latines, l’écriture n’indique rien et l’usage seul enseigne si elles sont brèves ou longues. On peut attribuer la différence entre ces écritures à une quantité de moins en moins distincte et perceptible. Cependant la grammaire comparée tient grand compte de la quantité grecque et latine, et elle s’en sert pour expliquer beaucoup de phénomènes.
i . La poésie védique compte des longues valant jusqu’à quatre brèves, et de son côté la métrique des comiques latins admet des brèves dites irrationnelles , dont la durée n’équivaut pas à un temps, la brève ordinaire étant prise pour l’unité. Voy. Corssen, Aussprache , t. II, p. 70 sqq.
Les langues germaniques ont eu sans doute aussi une époque où les voyelles avaient une quantité naturelle et indépendante de l’accent tonique. Mais dans leur état moderne, les seules voyelles longues sont celles qui portent l’accent et que la position n’abrége pas. Exemples : allemand, schnabël (bec), në'hmén (prendre), cp. stë'llen (placer); anglais, ti 'de (marée), bëhû'vë (se comporter) 1 , etc.
§8. — Il est une loi commune à la prosodie sanscrite, grecque et latine, c’est ce qu’on nomme la régie de position : une voyelle naturellement brève est comptée comme longue par position lorsqu’elle est suivie de deux consonnes, soit dans le même mot, soit par suite de la rencontre avec le mot qui vient après. Ainsi Ve naturellement bref de fêro compte pour une longue dans ferre (pour * ferere)’, Va naturellement bref d 'âgere compte pour une longue dans àctum ; Vu de süb, naturellement bref, compte pour une longue dans sübter.
Dans les langues germaniques, au contraire, la position, c’est-à-dire le fait d’être suivie de plus d’une consonne, loin d’allonger la voyelle, en rend la prononciation plus brève (sauf certaines exceptions), même lorsqu’elle porte l’accent. Comparez l’anglais sôre (peine) et sorry (peiné); l’ancien haut-allemand sünnu (soleil) et sünu (fils); l’allemand moderne nasse nàse (nez humide). Les langues néo-latines penchent
\ . Il est bien entendu que ces observations et les suivantes ne s’appliquent qu’aux voyelles simples et non aux diphthongues, lesquelles sont toujours longues dans les langues que nous examinons.
VOCALISME.
du côté des langues germaniques, quant à l’effet de la position. Comparez l’italien sôno = surit et sônno = somnus, le français patte et pdte; et notez cette circonstance, qu’il n’y a pas dans notre langue d’accent circonflexe qui soit suivi de deux muettes 1 . Les longues latines par position sont devenues brèves dans les idiomes modernes qui dérivent du latin. Exemple : ôbjeclum ; fr., Objet; espagnol, ôbjecto ; italien, ôggetto. L'orthographe s’est même servie de la gémination des consonnes pour marquer brève la voyelle qui précède. Ex. : sonner = sonare.
Cette antinomie entre des langues d’une même origine et si étroitement alliées est digne de remarque. Les faits directs manquent pour la résoudre : les langues où la position faisait des voyelles longues étant mortes, leur prononciation exacte sur ce point délicat nous échappe. Le problème a déjà été discuté par les savants, et pour expliquer les longues par position, M. Benloew a supposé fort ingénieusement que la consonne allongeait non la voyelle, mais la syllabe*. M. Corssen a développé comme il suit ce point de vue :
« La longueur de position n’est pas autre chose que la longueur naturelle, et de même elle dure deux temps, mais non sur la voyelle seulement. Elle s’étend sur la combinaison de la voyelle et des consonnes, et c’est cet ensemble qui dure comme une simple voyelle de deux temps. Les consonnes ont un accessoire de voyelle jusqu’à un certain point perceptible et mar-
1. Il en est autrement quand la seconde consonne est une liquide, comme dans pâtre, câble.