S 74-81. LOIS GÉNÉRALES DES PERMUTATIONS
§ 74. — La grammaire comparative, étant fondée sur l'observation, ne reconnaît d'autres lois que celles qu'on tire des faits observés. Mais pour faciliter l'étude à nos lecteurs et pour les diriger à l'avance dans le dédale des permutations, on trouvera bon que nous devancions ici le résultat de l'observation en indiquant, par leurs caractères essentiels, les principes qui président à la permutation des consonnes.
Le premier est celui que nous appellerons le principe de transition.
Il consiste en ce que la permutation ne marche que pas à pas et ne fait qu'un pas à la fois. Une lettre ne change pas d'un seul coup d'ordre, de degré et de famille; elle ne peut réaliser en une fois qu'un seul de ces changements. Quand on en
constate plusieurs d'accomplis, on doit supposer des intermédiaires, qu'on retrouve quelquefois, mais qui souvent aussi sont perdus et ne peuvent plus qu'être conjecturés. Par exemple, dans colloqui venant de cum-loqui, il n'y a pas de transition prochaine qui explique la permutation de m en /, car ces lettres n'étant ni du même ordre ni de la même famille, de l'une à l'autre il y a deux pas de franchis. Mais la forme archaïque conloqui donne l'intermédiaire cherché. Ici le m permutant avec n n'a changé que de famille (de labiale à dentale), sans changer d'ordre. Ensuite conloqui, en devenant colloqui , a changé d'ordre (de nasale à liquide), sans changer de famille (dentale). Au contraire dans accipere pour *adcipere, où c pour d a changé à la fois de famille (de dentale à gutturale) et de degré (de sonore à sourde), l'intermédiaire manque et ne peut qu'être conjecturé : * ateipere, cp. attenderc*.
Le principe de transition se vérifiera de lui-même lorsque nous étudierons les permutations en détail. Ainsi le k sanscrit permutant en cette langue avec le ç ne fait que changer d'ordre, mais non de famille, les palatales n'étant que des gutturales affaiblies. De même en grec, le k originaire permutant avec tt ou t ne change que de famille, non d'ordre ni de degré.
Mais on n'oubliera pas que le principe que nous essayons de dégager ainsi est une pure loi d'observation, qui n'a rien d'absolu (§1). Si quelques faits ne semblent pas s'y plier, nous ne devrons pas rejeter les
4 . Si cet intermédiaire *atcipere a existé, il n'a pu tenir, le atin repoussant le groupe te.
exceptions. Il suffît que la généralité des cas soit conforme, pour que nous ayons le droit de poser la loi K
Il ne suit cependant pas du principe que nous essayons de poser ici qu'on doive admettre indistinctement toutes les permutations qui respectent la loi de transition. Les langues procèdent autrement. Par exemple, bien que v et f soient tout à fait voisins, il n'existe pas en latin un seul passage de v à tandis que ce passage existe à chaque instant en français [actif, active). Chaque langue n'obéit qu'à un certain nombre d'affinités parmi celles que la proximité mettrait à sa portée, et l'observation des faits peut seule les déterminer.
Rappelons enfin que le principe de transition s'est déjà présenté à nous dans l'étude des voyelles, où nous avons vu qu'a, la plus forte de toutes, ne peut tomber sans l'intermédiaire de l'affaiblissement (§ 31 ).
§ 75. — Le principe de transition contient, pour ainsi dire, la condition des permutations, mais il n'en donne pas les causes. Elles doivent être cherchées dans une tendance générale du langage à se rendre plus facile à mesure que les mots passent au sens dit symbolique, qui les emploie pour exprimer une cer-
\ . Il serait en effet malaisé, au moins dans l'état actuel de la grammaire comparée, de ramener à cette loi certains cas d'assimilation, et des formes telles que le sanscrit classique pitus pour le védique pitras (patris). Ici encore, pourtant, on peut croire a priori que les intermédiaires seuls nous manquent. D'ailleurs le classement des continues par familles est loin d'être aussi rigoureux que celui des explosives. Les continues, surtout les liquides et les semi-voyelles, ont des affinités multiples, dont le classement nous échappe souvent.
taine idée, sans plus se soucier des éléments représentatifs qui les ont amenés a cette signification.
Pour rendre plus clair ce que nous avançons, prenons le nom du chien, en sanscrit çvan. Parmi les hypothèses sur l'étymologie de ce nom, acceptons comme la plus plausible celle de M. Pictet 4 , qui le lire de la yjkvan (sonare, clamare). Çvan serait donc à l'origine un nom d'agent signifiant « l'aboyeur. » Le nom fut sans doute *kvan, tant que l'onomatopée de bruit figurée aux oreilles par la y/ kvan fut présente aux esprits quand on le prononçait. Mais bientôt ce nom, étant appliqué spécialement à l'animal domestique que l'aboiement caractérise, fut employé sans souvenir de sa signification première'. Dès qu'il fut passé à l'état purement symbolique, la prononciation le simplifia et l'accommoda suivant les propeusions de chaque branche de la famille aryenne. Le sanscrit en fit çvan, le zend çpan, le grec kuwv, le latin canis, l'irlandais eu, le gothique hunds.
En résumé, comme il arrive pour tout acte humain, le langage livré à lui-même tend à s'exercer avec la moindre action, ou, ce qui revient au même, avec l'action la plus commode possible. A coté du principe de transition, représentant l'axiome des sciences naturelles : natura non facil saltus, il faut donc placer ici le principe de la moindre action ou du moindre effort, également du domaine de ces sciences.
Le principe de la moindre action se manifeste de