DE L'HIATUS
646. Le mot hiatus veut dire bâillement. On appelle hiatus, en poésie, la rencontre, le choc de deux voyelles dont l'une termine un mot et l'autre commence le mot suivant, comme tu «imes, il a amassé.
Boileau, le législateur du Parnasse, a formulé la règle relative à l'hiatus dans les deux vers qui suivent :
Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
L'hiatus étant une faute en poésie , on ne pourra jamais faire entrer dans un vers les mots suivants : loi éternelle, vertu immortelle, charité évangélique.
Nota. — La conjonction et, suivie d'une voyelle, fait également hiatus, car le t ne se prononce pas ; ainsi on ne peut pas dire en vers, sage et aimable.
Si la voyelle qui termine le mot est un e muet, cette lettre se fondant avec la voyelle du mot suivant, il n'y a pas d'hiatus. Ainsi l'on peut dire :
La natur« et la mort ensemiZc ont fait un bail. Les mots qui ont une voyelle avant \'e muet final, comme vie, ravie, joie, proie, aimée, ne peuvent entrer dans le corps du vers, à moins que le mot suivant ne commence par une voyelle, devant laquelle Ve est annulé. Ainsi les vers suivants seraient faux :
Anselme, mon ami, crie Laurence à toute heure...
Ma parole est à vous, ma pensée m'appartient.
Qs deviennent bons si l'on dit :
Anselme, mon ami, crie Agnès à toute heure... Ma parole est k vous, ma pensée est à moi.
La lettre A, non aspirée, placée au commencement du second mot, n'empêche pas l'hiatus; on ne saurait dire en vers tu habites, le vrai honneur.
Le h aspiré rentre dans la loi commune à toutes les consonnes et peut suivre une voyelle :
Chacun s'arme au Aasard du livre qu'il rencontre.
Les anciens poètes ne s'assujettissaient pas à la règle de l'hiatus, mais elle est rigoureuse aujourd'hui. Toutefois elle a ses exceptions, ses licences. Ainsi certaines exclamations peuvent se placer plusieurs fois de suite, ou venir après des mots qui finissent par une voyelle :
Ah I ah ! c'est vous, seigneur Mercure I
MOLIBRB.
Oh, là, oh I descendez, que l'on ne vous le dise.
La Fontainb.
n en est de même de oui répété, et de certaines locutions proverbiales qui présentent des hiatus, comme à tort et à travers, il y a, suer sang et eau, etc. :
Le juge prétendait qu'd tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
La Fontaine.
Il y a plus d'un mois que je ne vous ai vu.
VOLTAIRB.
Je suais sang et eau pour voir si du Japon Il viendrait à bon port au fait de son chapon.
Racinb.
DE L'ENJABSBEMENT.
647. On appelle enjambement le rejet au vers suivant d'un ou de plusieurs mots indispensables au sens du vers précédent : C'était votre nourrice. Elle vous ramena, Suivit exactement l'ordre que lui donna Votre père.
Ces deux derniers mots forment un enjambement. Ces sortes de soubresauts sont proscrits comme nuisibles au rythme et à l'harmonie, principalement dans les vers de dix et de douze pieds, lorsqu'ils appartiennent à la haute poésie.
Les lois de la césure et de l'enjambement, qui étaient rigoureusement observées par nos poètes classiques, ne le sont plus guère par les écrivains de notre époque , par les poètes romantiques. Ceux-ci, ainsi que le mot l'indique, ont suivi les libres allures des poètes du moyen âge, qui écrivaient en langue roman'. Le morceau suivant est de M. Victor Hugo, le chef de cette nou velle école :
Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre Toute cette forêt dont la senteur rn enivre. Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison Be me plaindre, je suis le âls ds la maison.
Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence Et les haillons, je vis en bonne intelligence. Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin. Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim, Dans les arbres profonds où parle une voix douce, Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse, Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né. Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai Pas grande ambition, et pourvu que j'atteigne Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne, U est content de moi, je suis content de lui.