‹ Grammaire de la curiositeChapitre 3 sur 133 · I. L;cimonJ Je GoncouU, La Maisun U'iiii Artiste · texte numérisé non relu

I. L;cimonJ Je GoncouU, La Maisun U'iiii Artiste

l'art INTIMli. I

l'art intime.

quoique fort éclairés d'ailleurs, éprouvent, au contraire, un embarras pénible à les choisir, à les grouper et à les fusionner, pour ainsi dire, autour d^eiix, dans un ensemble harmonieux et savant. De là, ces erreurs regrettables, ces fautes de goût déjà signalées, dont on a malheureusement que trop souvent à déplorer les fâcheux exemples.

Nous avons donc cru utile, tandis que l' art se multiplie sous toutes les formes, qu'il entre partout, qu'il attire, intéresse et convertit tout le monde, lorsque tant de gens intelligents s entourent de curiosités de toutes sortes, nous avons cru utile de publier L'Art intime et le Goût en France, ouvrage destiné à servir de guide à ceux qui, pour se délasser des exigences 7natérielles de la vie, veulent en jouir par son côté paisible et agréable.

M. Spire Blondel a complété son travail par une « Grammaire de la curiosité », qui sera un guide sûr et une source de connaissances indispensables aux amateurs et aux gens du monde.

En ce qui concerne l'exécutioyi matérielle de L'Art intime et le Goût en France, 7^ous nous sommes assuré le coiicours d'artistes spéciaux, dont le talent est à la hauteur de la tâche qui leur incombe.

Paris, yi janvier i88^.

LE GOÛT APPLIQUÉ A l'aRT IXTI.ME.

t^l^pl^^ chaque instant on rencontre clans la vie, des natures ^^»)^V '' ! ingrates qui demeurent insensibles aux charmes des ■'V^^"?^ belles choses. Plusieurs, très braves gens du reste, dit V ToplTer, voient lout ici-bas, comme l'arbre voit le ciel, comme le mouton voit le pré ; ils n'ont pas conscience de ce qui leur manque et se moquent ingénument des jouissances qu'ils ne peuvent comprendre.

Mais il en est d'autres par bonheur, — et c'est le plus grand nombre, — que pénètre la secrète intuition du beau, et qui éprouvent une véritable Jouissance intellectuelle à s'entourer des productions de l'art intime. C'est pour ceux-là que nous avons écrit ce livre. Les jeunes gens désireux de s'instruire et qui débutent dans la vie y trouveront d'utiles renseignements ; les personnes de l'âge mûr y renoueront leur commerce avec la littérature et les arts, et les vieillards eux-mêmes y rencontreront d'aimables souvenirs. Tous, en un mot, en le méditant à loisir, apprendront à cultiver leur esprit et à développer leur goût.

« Le goût, selon Jean-Jacques Rousseau, est en quelque sorte le

l'art intime

microscope du jugement ; c'est lui qui met les petits objets à sa portée. Il faut donc, pour cultiver le goût, s'exercer à voir, ainsi qu'à sentir, et à juger du beau par inspection, comme du bon par sentiment».

Cette jolie définition montre que le goût, c'est-à-dire le sentiment prompt d'un esprit bien fait, est un don de nature qui se perfectionne par l'étude et l'exercice. Une fois le goût formé, l'oeil s'habitue à voir juste, l'esprit juge avec plus de rectitude.

C'est seulement alors que l'initié commence à acquérir de véritables connaissances, que la contemplation raisonnée des belles choses développe et élève particulièrement son aptitude intuitive. Pour en arriver là, il est absolument nécessaire qu'il ne voie que de beaux ouvrages. Autrement, entraîné par sa passion naissante à admirer, acheter et réunir une foule d'objets d'origine et de valeur contestables, cette passion le dominerait au point de lui fermer les yeux sur leurs imperfections, comme la passion d'Ovide les lui fermait, selon son ingénieux aveu, sur celles de toutes les femmes, il trouverait charmants tous les objets, quelque médiocres qu'ils fussent, pour peu qu'il put y découvrir un point louable, qui ne manquerait jamais de l'aveugler sur le reste. Aussi, moins clairvoyant encore sur les prodactions de l'art qu'Ovide sur le beau sexe, serait-il plus en droit de dire :

Centum sunt causœ, cur ego semper amen ! Pour aimer tout cela, j'ai mille et un prétextes !

Mais peu à peu, la vue du débutant s'éclaircit ; il remarque quelques objets de choix qui lui servent de comparaison. Il distingue le laid du médiocre, le médiocre du beau. Il apprend à se modérer et à se contenir. La recherche patiente, habilement dirigée, devient une de ses qualités. « A chaque nouvelle étape, explique un curieux distingué', son goût s'épure, il ne veut plus que des objets parfaits, typiques, intacts. Il préfère la qualité à la quantité, et révisant sans cesse sa collection, il en chasse sans pitié tout ce qui est douteux ou incomplet. Arrivé ainsi à une appréciation prompte et sûre des belles choses, il n'achète plus qu'avec mesure et discernement, se rappelant que le médiocre est toujours cher et que le vrai beau n'a pas de prix.

« Tous ces objets, pour être dignes d'être mis en évidence, doivent être intacts, parfaits, avoir la fraîcheur, l'éclat des premiers jours,

I. M. le baron Boyer de Sainte-Suzanne, Lettres à un curieux de curiosités. — Au xvii' siècle, tout galant homme adonné aux raffinements intellectuels était un disciple de la curiosité et se faisait honneur du titre de curieux. Le mot s'est maintenu avec sa signification spéciale jusqu'à la fin du xviii" siècle. On l'emploie encore aujourd'hui, mais rarement.

ET LE GOUT EN FRANCE

avoir tous les signes dlstlnctifs de leur origine, non qu'il faille accorder trop d'importance à une marque, à une signature, car ce qu'il faut rechercher avant tout, c'est le caractère général de l'époque, le style de l'école, la manière du maître. Telle pièce signée peut être médiocre et telle autre non signée chante bien haut le nom du grand artiste qui l'a produite dans un moment d'heureuse inspiration. La contrefaçon, si répandue de nos jours, par suite des prix élevés de toutes les curiosités, imitera les marques, les signatures, de manière à tromper le prétendu connaisseur qui s'attachera exclusivement à ces preuves matérielles, elle ne trompera jamais le véritable curieux ».

Savoir choisir, voilà le goût.

a dit Déranger, dans un vers fin et concis, d'une vérité limpide. Ce mélange du goût acquis et du goût naturel, est la perfection de tous les deux.

L'art intime se modifie et se transforme suivant les aptitudes morales et Intellectuelles de chacun, et comporte des nuances infinies. Tout dépend des préférences. L'un couvrira ses murs de tableaux, d'aquarelles, de dessins originaux et d'estampes ; l'autre peuplera son logis de figurines, de bustes, de groupes et de bas-reliefs, bronzes, marbres ou terres cuites ; un troisième entassera sur des dressoirs les plus rares spécimens de la céramique, faïences, porcelaines ou biscuits ; le dernier enfin, choisissant le domaine de la curiosité, domaine aussi varié que la fantaisie et le caprice, remplira son cabinet d'objets de petites dimensions, comme les émaux, les miniatures, les boîtes, les éventails, etc., qui, sous leurs formes multiples, le charment et lui procurent l'exquise familiarité du beau.

Mais, à côté des objets exposés devra se trouver une bibliothèque spéciale, comprenant les ouvrages qui traitent des sciences ou des arts auxquels ils se rattachent ; il serait même prudent de commencer par la formation de cette bibliothèque, car les livres peuvent donner de sages conseils, prémunir contre des erreurs coûteuses, et, dès le début, donner une bonne direction au goût.

Les amateurs éclairés apprécient d'ailleurs beaucoup les livres : à ceux qui sont utiles sans être rares, ils demandent les connaissances et les enseignements nécessaires pour comprendre les chefs-d'œuvre des arts libéraux et des arts industriels ; parmi ceux qui sont devenus rares, ils choisissent les ouvrages qui peuvent les guider dans leurs investigations. Les anciens catalogues, par exemple, tels que ceux

l'art intime

des xvii" et xviii' siècles, contiennent des appréciations pleines de goût et d'érudition sur les objets dont ils annonçaient la vente. Aussi sontils très recherchés des collectionneurs, qui souvent sont d'ardents et passionnés bibliophiles.

Avec les catalogues anciens, — ceux d'aujourd'hui sont pour la plupart d'une sécheresse rebutante et se bornent à la description sommaire des objets, — les livres sur l'antiquité et les beaux-arts composeront la bibliothèque de tout amateur sérieux. C'est la source où il puisera des connaissances variées et que plus tard il saura mettre à profit.

L'étude, en effet, exerce toujours une influence salutaire sur le moral des individus. Celle de l'art intime, pour les intelligences supérieures, amène à la pratique de l'esthétique, de l'archéologie et parfois même des sciences naturelles ; l'esthétique qui formule les règles du beau, l'archéologie qui fait l'histoire par les monuments, la science qui pénètre les secrets mystérieux de la nature.

C'est ainsi que le véritable amateur, surtout celui qui fait profession d'éclectisme, c'est-à-dire qui ne se borne pas à admirer les chefsd'œuvre d'une école ou d'une époque, et qui sait admirer sans réserve toute œuvre révélant une pensée ou un travail d'artiste, agrandit le cercle de ses connaissances, et acquiert avec l'érudition la théorie du mécanisme des arts. Il apprend en même temps à faire valoir la beauté plastique des monuments qui sont l'objet de ses recherches, peut raconter leur histoire et expliquer les sujets qu'ils représentent.

Que d'études, pour arriver à posséder ce sens délicat, ce tact parfait, cette sûreté d'expérience acquise et de connaissances approfondies, en un mot cette intelligence complète de l'art intime ! C'est dire que celui qui s'y livre entièrement doit posséder quelques ressources, être bien portant, aimer le hasard des découvertes, joindre à de bonnes jambes le flair et l'œil exercé du chasseur aux aguets, savoir beaucoup de choses, avoir de la patience et surtout du temps.

De là cette émulation des amateurs, qui n'est pas sans causer de nombreuses rivalités parmi eux.

A la vente Debruge-Duménil, faite au commencement de l'année 1850, le célèbre collectionneur Sauvageot veillait la fameuse F dite de François I", en bois sculpté, travail microscopique et merveilleux d'un artiste inconnu ; et il y tenait d'autant plus que le musée du Louvre possédait déjà l'M de Marguerite de Valois, et qu'il se faisait

ET LE GOUT EN FRANCE

une joie de réunir un jour les deux lettres, assurément sculptées pour le frère et la sœur. Mais M. llope se trouvait là, et M. Hope était un concurrent déplorable ! Le millionnaire poussa la fameuse lettre de

bois à des hauteurs de prix où Sauvageot ne pouvait atteindre 11

en fut malade de chagrin. — Ah ! je la rattraperai un jour, s'écria-til, elle me viendra à la mort de ce millionnaire !

Et M. Ilope étant mort en effet peu de temps après, Sauvageot conquit l'F si ardemment convoitée ; mais il la paya si cher que pendant longtemps il dut se priver presque du nécessaire pour réparer la brèche '.

A propos de ce bijou, on trouve dans un article de .M. Darcel, publié en 1859, les détails complémentaires suivants. « Citons la lettre b\ le pendant de l'M du Louvre. Cette lettre, qui s'ouvre de manière à former deux h', adossées, renferme dans dix médaillons les images microscopiques des neuf preux et de Jésus-Christ. Ce vrai bijou de bois fut fait en même temps que l'.M. Séparé de son compagnon, il appartenait dans le xvni° siècle au fameux amateur Jamet. Après une odyssée qui nous est inconnue, il est arrivé dans la collection Debruge. De là il était passé dans celle de M. Hope, où M. Charles Sauvageot est allé le payer au poids du diamant (2,500 fr.), afin de réunir uri jour les deux œuvres si longtemps séparées » -.

On rencontre des amateurs qui dissimulent le prix des objets pour en exagérer la valeur à côté de ceux qui veulent faire croire qu'ils ont acheté à vil prix des chefs-d'œuvre ; d'autres jouissent de leur collection en avares, en jaloux, et la cachent à tous les yeux. .Mais nous en pourrions citer un grand nombre, de nature plus élevée, qui, loin de conserver leurs trésors pour eux seuls, se font un véritable plaisir de les faire voir à ceux qui leur en témoignent le désir. Le seuil de leur demeure n'est interdit à personne, si ce n'est aux importuns. Dès que l'on a été introduit dans le temple d'un de ces desservants de l'art et de la curiosité, après s'être reconnu un instant dans ce pêle-mêle de raretés et de chefs-d'œuvre, au milieu desquels on hésite à se mouvoir, l'amateur distingué dont nous parlons paraît et vous reçoit avec aménité. Sa physionomie agréable, bienveillante, dont les traits annoncent la pénétration d'esprit et l'intelligence développée, vous met tout de suite à l'aise. Il commence par attirer particulièrement vos regards sur un des objets les plus remarquables de sa collection ; il éprouve

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