Jules l.ccomlc, Monde illustre, 7 avril iSoo
2. Collection de M. Charles Sauvageot, dans les Annales d'archculo^e, de Didron, année i83g.
l'art intime
une véritable satisfaction à en faire apprécier la valeur, et dire quelle en est la provenance. Il s'exprime simplement, en très bons termes, qui dénotent l'acquis du plus fin connaisseur; c'est plaisir de l'entendre disserter sur tous les points douteux qui peuvent se présenter. Nullement systématique, il écoute volontiers les explications contraires aux siennes, et s'empresse de les admettre, pour peu qu'on lui donne des raisons concluantes ou des preuves. Dès que vous êtes parti, il poursuit avec ardeur tous les renseignements qui ont pu l'éclairer sur la nature, l'exécution, la provenance des objets tombés entre ses mains et n'oublie aucun détail, qu'il faille le chercher dans un livre, dans une peinture ou sur un monument.
Le regretté M. Philippe de Saint-Albin, dont on a sans doute reconnu le portrait. Joignait à toutes ces qualités une certaine philosophie pratique et savait, comme Sauvageot, dominer dans l'occasion cette nature nerveuse, impressionnable, qui est le propre des tempéraments vraiment artistiques. Voici, sur ce dernier collectionneur, un petit événement, rapporté par Le Roux de Lincy, qui le tenait de M. Chabouillet, aujourd'hui conservateur du Cabinet des médailles à la Bibliothèque Nationale, et qui en fut le témoin oculaire. « Vpus savez combien, dans les trois pièces de l'appartement que Sauvageot occupait rue du Faubourg-Poissonnière, les curiosités se trouvaient accumulées les unes sur les autres. Chaque fois que je rendais visite à notre ami, je mesurais avec le plus grand soin tous mes mouvements, afin de ne toucher aucune de ces curiosités, qui presque toutes étaient aussi fragiles que précieuses. Un jour, c'était un dimanche, je m'en souviens encore, je me trouvais assis sur ce canapé vert placé entre les deux fenêtres, au fond de la chambre à coucher ; Sauvageot était debout devant le beau meuble d'ébène qui me faisait face, à l'autre extrémité de la chambre. Le dessus, l'intérieur et le dessous de ce meuble étaient chargés d'une quantité de verres de Venise et de Bohème, d'une finesse et d'un travail exquis. Tout-à-coup un de ces verres, un des plus beaux, que le propriétaire avait voulu changer de place, lui échappe, tombe d'abord sur la manchede sa robe de chambre, ensuite frappe sur le meuble, et enfin s'éparpille en mille pièces sur le sol. Je vous le dirai franchement, je n'étais pas à mon aise ; je me cramponnais au canapé des deux mains, comme pour bien attester que ni de l'une ni de l'autre je n'avais pu toucher l'objet. Notre ami fut héroïque ; il ramassa les débris du verre, les enferma dans un papier, puis, ouvrant le double vitrail d'une des fenêtres, il jeta dans la rue
ET LE GOUT EN FRANCE
les parcelles de ce précieux bijou. Je ne tardai pas à prendre congé. Jamais Sauvageot ne m'a parlé de cet accident: je ne lui en ai jamais parlé non plus » '.
Cette anecdote montre que l'amateur doit non seulement bien choisir le milieu dans lequel sont disposés ses objets d'art, mais encore que l'arrangement de ces derniers exige une étude spéciale et attentive. Ecoutons les conseils d'un homme compétent en ces sortes de matières. « Les tentures et tapis, dit-il, doivent être d'une teinte calme et unie, les meubles, peu nombreux, d'un style simple et sévère, afm que l'ensemble du local serve de cadre aux objets d'art et de curiosité qui s'y trouvent. La lumière doit être distribuée avec ménagement, éclairant ce qui est sombre, laissant clans l'ombre ce qui est éclatant. A moins qu'on ne cherche et que l'on obtienne un contraste savant, — parfois un beau désordre est un efTet de l'art, — il faut éviter l'entassement, le pêle-mêle, le contact de choses aux formes, aux couleurs disparates et qui hurlent de se trouver côte à côte. Il y a même des curiosités absorbantes qui ne souffrent aucun voisinage ; je vous citerai les tapisseries qui n'admettent ni tableaux, ni gravures et ne comportent qu'un ameublement assorti ; d'autres objets demandent à être isolés, placés sur des fonds et dans une perspective qui leur conviennent en faisant valoir le dessin, le coloris, la composition, le style: tout, en un mot, doit concourir à donner aux curiosités le relief, la couleur, le caractère nécessaire, en maintenant l'aspect général qui convient à un musée, à une collection ou à un cabinet x -.
Dans le même ordre d'idées, après avoir longuement médité sur les moyens de faire ressortir le mieux possible la collection de dessins anciens exposés dans son petit salon, .M. ICdmond de Concourt est arrivé à la conviction qu'il n'y avait que le rouge mat et le noir brillant pour faire valoir ce genre d'œuvres d'art. Il a fait peindre les boiseries, les portes, les corniches en noir, toutefois au poli, en peinture employée pour les panneaux de voiture, qui dure trois mois par des ponçages successifs, mais qui a le mérite d'enfermer les choses dans des compartiments d'ébène. « Restait la tenture et la qualité de son rouge que je voulais mat : c'était là la diflicultè. Je me rappelle un jour, sous le merveilleux plafond de Baudry, .M""" de Laïva me disant à propos de la tenture de son salon dont j'admirais la pourpre prolonde :
1. I.c Uoiix de Lincy, Notice biograplti^iw, dans le Catalosuo dos livres de Cliui les Sauvageol, liiOo.
2. liaioii de Boyer de Saiiile-Suzaiine, Lettre à un Curieux Je curiosités.
l'art LNTLML. 2
l'art intime
« Oui... mais voilà l'histoire de ma tenture. J'ai dit au fabricant de Lyon qui me présentait son plus beau et son plus doux échantillon : Monsieur, il me faut une étoffe six fois plus épaisse que celle-ci, pesant six fois plus, vous m'entendez? • — Et me faisant apporter un pèselettres, j'ai pesé son échantillon devant lui pour qu'il n'y eut pas d'erreur ».
— « Mais, Madame, jamais cela ne s'est fait. Et l'homme me regardait comme une folle ».
— « Eh bien, cela sera pour la première fois ! »
« Je pensais, continua-t-elle, que cette épaisseur qui ferait un cuir de l'étoffe, apporterait au tissu une qualité de couleur qu'il n'avait pas, et vous voyez que je ne me suis pas trompée »,
« En effet, M"^ de Païva avait eu raison, mais la tenture coûta 800,000 francs, et moi je devais trouver quelque chose d'un peu moins cher. La soie, dans les conditions ordinaires, n'était pas mon affaire ; les étoffes de laine se mangent, deviennent facilement violettes, vineuses : il n'y a au fond que les étoffes de coton pour garder leur intense nuance de géranium. Et tout fut couvert d'andrinople. Je risquai même le plafond rouge, une audace ! mais qui m'a réussi, et qui, par l'enveloppement complet des dessins dans une coloration unie et chaude, en fait saillir les blancs et toutes les clartés laiteuses que tue un plafond de plâtre. Au fond, posons en principe qu'il n'y a d'appartements harmonieux que ceux où les objets mobiliers se détachent du contraste et de l'opposition de deux tonalités largement dominantes, et le rouge et le noir sont encore la plus heureuse combinaison qu'un tapissier ait trouvée comme repoussoir et mise en valeur de ce qui meuble une chambre.
« Les boiseries ainsi peintes, les murs ainsi tendus, on a refait avec du vieil or la toilette des cadres de chêne sculpté, et ce sont sur la rouge muraille, autour des dessins, ces élégants profils, ces délicats rangs de perles sculptées qui ne sont pas, comame dans les cadres modernes, un chapelet de boulettes de pâte enfilées dans une ficelle, et ces plates bordures aux jolies feuilles d'eau et surmontées d'un écusson, que surplombe tantôt une coquille au milieu d'une chute de fleurettes, tantôt un cartouche dans un noeud de rubans dont les deux bouts retombent de chaque côté.
« Là, dans ce petit salon est la plus grande partie de mes dessins, qui couvrent encore les parois du grand salon, montent et descendent l'escalier, remplissent les cartons dans cette chambre et cette autre.
ET LE GOUT E\ FRANCE. ir
et se répandent ainsi par toute la maison. Cette collection est ma richesse et mon orgueil ».
Voilà bien le cri suprême du vrai connaisseur, de l'homme de goût qui cherche à jouir en paix des satisfactions intelligentes de l'art intime ! Malheureusement il existe de prétendus amateurs qui achètent avec l'intention de revendre et spéculent ainsi sur la confiance des vendeurs et des acquéreurs. Selon le mot piquant d'un collectionneur de nos amis, M. Maze-Sencier, ce sont les proxénètes de la curiosité. Le véritable amateur, au contraire, ne possédât-il qu'une modeste fortune [aiirca mediocrilas), conserve religieusement toutes ses acquisitions. L'esprit de spéculation, ce fléau de notre époque, n'exerce jamais sur lui sa puissance. Toute sa vie, il résiste aux tentations mercantiles. Nous ne saurions trop faire ressortir vivement cette face honorable de son caractère, en contraste avec l'ardente soif du gain que possèdent certains riches agioteurs, faux enthousiastes de l'art, marchands sans patente qui prostituent les belles œuvres, quelles qu'elles soient, en les troquant sans urgente nécessité. Parmi ceux qui lui vendent ou cèdent en échange des pièces rares, il en est peutêtre qui lui gardent rancune pour certains marchés où leur ignorance a été vaincue par la sagacité de l'acquéreur ; mais nul ne peut lui refuser cette noblesse d'âme, ce désintéressement qui le distingue et lui fait voir dans chaque objet de sa collection patiemment formée un ami à conserver, quoiqu'il arrive.
Souvent l'amateur, digne de ce nom, montre à toute personne capable de les apprécier ses plus rares trésors ; on lui offre parfois alors des prix élevés, exceptionnels, de plusieurs pièces qu'il possède seul ; mais nul ne réussit à les lui ravir, quelle que soit son offre. Comme tous les collectionneurs, ses confrères, il savoure la joie des acquisitions à bon marché ; mais jamais un objet ne quitte son cabinet, qu'à titre de dfjuble, d'une valeur artistique inférieure, et uniquement par voie d'échange. La mort seule peut faire passer en d'autres mains ces objets qu'il avait jugés dignes de sa constante afl'ection. On se rappelle que l'impératrice Lugénie avait réuni à Trianon, lors de l'Exposition universelle de 1867, une exposition particulière de tous les objets à son usage. Léopold Double avait contribué à cette exposition. L'impératrice fit offrir par son bibliothécaire une somme de 30,000 francs à M. Double pour la cession des flambeaux de ( louthières, fabriqués et ciselés à l'occasion de la naissance du Dauphin. « Ces flambeaux m'ont coûté trois ou quatre cents francs, il }' a vingt ans.
l'art intime.
répondit Léopold Double ; mais Je ne les donnerais pas pour un million, si je les estime au taux du plaisir que j'ai à les posséder ».
En résumé, que l'on soit simplement amateur ou collectionneur émérite, le goût appliqué à l'art intime élève l'intelligence, développe le sens artistique et fait naître en nous la passion des belles choses. Il est donc bon d'exercer son goût à tout âge, puisque de lui dépendent nos plus exquises connaissances, nos plaisirs les plus purs et les meilleures de nos joies. N'est-ce pas à l'art intime que nous devons la gaieté de nos demeures, où souvent des chefs-d'œuvre, grands et petits, jettent tant de clartés rayonnantes et donnent tant de charme à l'atmosphère qui nous entoure ! Un bronze, une aquarelle, une terre cuite, un verre de Venise, un tableau de genre, sont, pris isolément, des choses d'une valeur relative ; mais réunissez-les, groupez-les adroitement dans un milieu ambiant qui leur serve de cadre et les aide à se faire mutuellement valoir, vous voyez aussitôt votre intérieur s'éclairer, les objets rendus plus familiers s'animent, pour ainsi dire, et attirent davantage vos regards, vous les considérez avec un plaisir tout nouveau. Bientôt même ils vous seront indispensables, ne vous quitteront plus jamais, vivront de votre vie, et comme de vieux amis, vous consoleront plus d'une fois des soucis et des amertumes de l'existence.
Homère, par Roland (Musée du I.nuvrc)
Fig. 4.
l'svcm';, par Pajou (Musée du Louvre)