LES MARBRES ET LES TERRES CUITES
Bustes, Slcthiclles cl Bas-rcltefs.
E tout temps, la sculpture a été une des principales manifestations du luxe appliqué à la décoration intime. Il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'aux époques antiques, pour voir des œuvres de dimension réduite admises dans les intérieurs, soit pour meubR.'r et orner les galeries, soit pour garnir les étagères des curieux. La collection de Verrés, dont Cicéron nous a révélé les trésors, le prouverait suffisamment au besoin. Déjà, à l'époque du moyen âge et de la Renaissance, des bustes, des statuettes et des groupes de figurines en marbre ou en albâtre oriental, avec leur blancheur dorée ou bistrée, décoraient le dessus des meubles, de luxe ou reposaient sur des socles en bois sculpté. De petits bas-reliefs, fouillés dans les mêmes matières et retenus dans des cadres de métal ouvragé, ornaient les tapisseries qui couvraient les murs. Quelques-unes de ces fines sculptures, parvenues intactes jusqu'à nous, sont délicatement coloriées et relevées de petits filets et ornements d'or, selon le goût italianisé de l'époque.
Mais vers le milieu du xvi" siècle, la sculpture intime prit des formes nouvelles sous l'influence de Germain Pilon et de Jean Goujon, qui,
l'art intime
tout en s'inspirant de l'antiquité, surent emprunter aux dames de la cour de François I" et de Henri II l'élégance patricienne, le charme délicat des Trois grâces, de la Diane et des Nymphes de la Seine, dont les reproductions en tous genres ont été partout répandues. Germain Pilon, qui fut nommé ItT^hidias français et le Corrège de la sculpture, est également l'auteur d'un excellent groupe de Tritons et de Néréides jouant sur les eaux. « Où a-t-il pris ces corps charmants, dit Michelet, ces nymphes étranges, improbables, infiniment longues et flexibles? sont-ce les peupliers de Fontaine-Belle-Eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure humaine ? »
Si de cette époque de rénovation nous passons au règne de Louis XIII, nous verrons les amateurs d'objets d'art faire le plus grand cas des compositions de François Duquesnoy, dit François Flamand, qui avait acquis à Rome une prodigieuse réputation avec ses petits bas-reliefs en marbre, en ivoire et en bois. Le cardinal de Richelieu avait vu plusieurs figurin2s d'enfants exécutés par François Flamand, et il en fut émerveillé.
Avec le siècle de Louis XIV, tandis que, selon La Bruyère, certains curieux vivaient dans la pauvreté plutôt que de se défaire de leurs garde-meubles chargés et embarrassés de bustes rares, « dont la vente les eût mis au large », une nouvelle transformation s'opéra sous le ciseau habile des Coysevox et des Coustou. En déshabillant le marbre, si l'on peut dire, de sa chaste nudité, ils rachetèrent le sensualisme de l'idée par les élégances raffinées de la forme, avec une souplesse de toucher extraordinaire ; ils donnèrent à la matière la morbidesse de la chair, le charme singulier des airs de tète, le laisser-aller savant du dessin, la grâce légère des draperies. Louis XIV aimait beaucoup Nicolas Coustou. Les critiques, en parlant de ses Hébés, de ses Vénus, de ses Dianes, disaient, avec quelque raison, que ce n'était pas le goût antique, tel qu'on le pratiquait autrefois. « C'est vrai, répliquait Louis XIV, qui s'y connaissait, mais c'est le goût français ».
Le goût français ! Guillaume Coustou, fils de Nicolas, le posséda également au suprême degré. Il devint le sculpteur ordinaire de M"" de Pompadour, et fut immortalisé par Piron.
A cet art de sensualité païenne, succédèrent la grâce coquette, la désinvolture abandonnée du xviii" siècle, siècle aimable par excellence, telles qu'elles se manifestent dans la Vénus au bain, d'Allegrain. Puis vient Falconet, dont il existe de nombreux petits chefs-d'œuvre d'art
ET LE GOUT EN FRANCE
intime. Cet artiste s'était pénétré de bonne heure du génie des sculpteurs anciens, qui n'ont jamais rendu comme lui, dit I.a Dixmcric, dans les Deux àgcs du goût et du génie français (1769), « le sentiment des plis de la peau, la mollesse des chairs et la fluidité du sang. C'est peu, d'animer le marbre, ajoutait La Dixmerie ; il paraît le faire sentir et penser, il exprime avec la même vérité les sentiments doux et tendres, les affections vives et fortes ».
Falconet, qui possédait en même temps le goût, la grâce et le charme, réussissait toujours dans les figures de petite dimension, où il cherchait à combiner le sentiment et l'expression avec les formes de l'antique. « Sur ma cheminée, entre la rocaille argentée de deux flambeaux à trois branches, raconte le plus raffiné des collectionneurs contemporains, luit, dans la blancheur polie du Parcs, un petit marbre de b'alconet ; une baigneuse à moitié accroupie, à moitié agenouillée, et essuyant, de la torsade de ses cheveux ramenée et épandue sur sa poitrme, une goutte d'eau tombée au bout d'un de ses seins, dans un ramassemcnt du torse, où apparaît, délicieusement tortillée, la grâce abattue, fluette, allongée de son petit corps. Une sculpture où il y a du Corrêge dans une matière, pour ainsi dire, voluptueuse, et que la lumière pénètre presque comme de la chair vivante » '.
N'oublions pas Pigalle, dont les compositions de moyenne grandeur établirent sa réputation de sculpteur ingénieux et habile : les statuettes de V Amour et V Amitié, faites pour Louis W et données à la marquise de Pompadour ; VEnfanl à la cage, acheté par le financier Paris de .Marmontel, et plusieurs beaux bustes eurent encore plus de succès que ses œuvres les plus imposantes. Lorsqu'il eût terminé son fameux Mercure, dont le marbre lui fut payé 10,000 livres, et qui fut l'origine de sa réputation et de sa fortune, cette belle statue attira dans son atelier une foule avide d'admirer ce chef-d'œuvre. « jamais les anciens n'ont rien fait d'aussi beau ! s'écriait un étranger. — .Monsieur, reprit Pigalle indigné, pour parler ainsi, avez-vous bien étudié les anciens? — Lt vous, répliqua l'étranger, qui ne le connaissait pas, avez-vous bien étudié cette figure-là? »
La période actuelle ne le cède guère au siècle dernier en ouvrages remarquables. Pradier, surnommé le dernier des Crées, fut le Philop(i:men de la sculpture intime. 11 a aimé dans la forme son expression la plus douce, il a choisi la Lemme et l'a reproduite sous tous ses