DU TISSAGE DE LA SOIE ET DE SON DÉCOR
Par spécialités nous entendons ici certains genres de tissus de soie fabriqués en vue d'emplois bien définis et qui se réclament de caractères assez constants sous divers rapports.
Telles sont par exemple :
— ■ Les soieries avec lesquelles on confectionne des cravates, ou soieries dites pour col, encore que cette consommation se soit étendue depuis plusieurs années, d'après une tendance très éclectique, à l'utilisation de tissus fort divers : unis, fantaisies, façonnés, imprimés, et le plus souvent établis pour des emplois tout autres.
— Les soieries pour doublures, unies et façonnées ; dans celles-ci le lot des tissus mélangés et teints en pièces occupe assez naturellement une place prépondérante, et cependant on a vu et on voit parfois employer, pour doubler des fourrures de prix ou plus simplement même des étoffes assez quelconques, de belles soieries, satins, damas, et des lamés or et argent.
— Les soieries employées à confectionner les parapluies ; l'emploi universel de cet accessoire a fait de cette spécialité une branche industrielle et commerciale très importante ; ces tissus qui ne comprennent guère d'autres armures que le taffetas et le sergé, exigent avec des soies de premier ordre une fabrication très soignée et qui, pratiquée autrefois à la main, est aujourd'hui exclusivement mécanique, pour obtenir la résistance en même temps que la régularité de l'étoffe ; celle-ci est très réduite, c'est-à-dire que les fils en sont fort serrés, et en même temps doit rester légère et souple ; on augmente notablement cette souplesse et la couverture du tissu par l'opération que nous avons déjà signalée du polissage.
Une étoffe, teinte en pièce, chaîne soie et trame laine, a conquis depuis trente ans environ une place très importante dans la confection du parapluie, sous le nom de SilésLennc.
Les ombrelles demandent, quand on ne se borne pas à utiliser pour leur confection des soieries quelconques de robes, un tissage particulier, comportant généralement des bordures qui servent d'encadrement et une largeur convenable pour éviter les pertes lors du montage et de la confection de ces objets.
Il faudrait encore mentionner : les soieries qui conviennent à la gainerie, celles comme certains taffetas, satins, velours, que l'on utilise dans la fabrication de fleurs artificielles, des soieries pour corsets, pour voitures, pour drapeaux, et aussi pour ballons donnant des enveloppes légères qu'un vernis vient ensuite imperméabiliser, etc., etc. Mais une spécialité bien typique à ne pas oublier est celle des gazes de soie à bluter ; emplo5^ées à faire des tamis très fins, destinés au blutage des farines dans les minoteries, c'est-à-
dire pour séparer après mouture la farine du son et des corps étrangers, ces gazes sont faites de soie écrue ou grège, filée tout spécialement pour être régulière et tenace, et sont tissées ensuite dans la largeur habituelle d'un mètre, soit en gaze droite (fils croisés en taffetas), soit en gaze à fil de tour ; les unes ou les autres comportent des réductions ou degrés de serrage des fils, dont quelques-unes sont tout à fait fines et comportent de 40 à 50 et jusqu'à 90 fils dans i centimètre et dans les deux sens, celui de la chaîne et celui de la trame ; on apprête légèrement ces gazes en écru et on les emploie sans autre préparation.
Certaines étoffes de soie, pures ou mélangées, fabriquées en vue de l'exportation en Orient, aux Indes, en Chine, sur des données à peu près constantes comme composition et comme décor, peuvent être rangées dans une classe que l'on est en droit encore de considérer comme l'une de ces spécialités de fabrication qu'un examen minutieux révélerait nombreuses.
A la rubrique des curiosités du tissage de la soie, il faut en premier lieu mentionner les mélanges que l'on a faits de cette matière textile avec d'autres substances assez imprévues, en obtenant des combinaisons de succès éphémère et bien de pure curiosité pour la plupart. Exemple : les taffetas tramés avec des cheveux, des crins, des plumes, de légers filaments de bois, de paille et aussi de verre.
Cette dernière association, fort paradoxale à première vue, de deux produits d'espèce bien différente, et sur laquelle on a fondé à son apparition, vers i839, plus d'espoir qu'elle n'en méritait peut-être, était réalisée en employant des filaments de verre filé obtenus si fins, qu'il fallait en prendre quarante ou cinquante à la fois pour passer un seul coup de trame et non point avec une navette, mais avec le secours d'un outil ou crochet spécial. On obtenait de la sorte des étoffes d'une souplesse toute relative évidemment, mais auxquelles le brillant du verre et la teinte qu'on pouvait lui donner préalablement, communiquait un éclat assez remarquable ; cette opposition du verre avec la soie était heureuse pour des tentures, des rideaux, des ornements d'église, et toutes étoffes exposées le moins possible à des froissements et des déplacements réitérés.
Pour le Retour des Cendres, en 1840, la Chapelle des Invalides fut entièrement tendue d'une étoffe faite d'après ce curieux procédé de fabrication ; la chaîne était de soie violette, couleur « pensée » et la trame de verre filé couleur d'or, jouant le métal ; le tissu était façonné de dessins de feuillages, d'aigles et d'N, dans la bordure. On rapporte qu'une partie de cette même étofté, ayant servi de drap mortuaire, fut fragmentée et distribuée en souvenir aux personnages de marque présents aux Tuileries lors de cette mémorable cérémonie ; certaines parties de cette tenture sont encore conservées au Mobilier National.
Aux chapitres des soieries unies nous avons parlé déjà de plusieurs problèmes de tissage élégamment résolus, comme pour ces tissus de soie fabriqués sans envers ou en double face, et encore en double étoffe, par deux pièces exactement superposées ; une curiosité dans ce dernier cas est de faire que les deux pièces se trouvent réunies par les lisières, si bien que le tissu formé se trouve être une sorte de tube ou de tuyau sans couture. A ce même ordre de difficultés pratiques vaincues par d'ingénieux systèmes, on
SPECIALITES ET CURIOSITES
peut rattacher la fabrication de tissus présentant des plis tissés, ce qui produit l'aspect d'une étoffe sur laquelle on aurait cousu de place en place régulièrement et tout de son long de petits rubans attachés par une seule de leurs lisières et flottant sur l'autre côté. Il en est de même des tissus circulaires, inventés et brevetés par le sieur Grégoire, en 1800, sous le nom de Tournoises ; la trame s'y disposait pour ainsi dire en éventail, constamment plus serrée sur une lisière que sur l'autre ; ils ne pouvaient guère convenir qu'à des usages restreints et restèrent pratiquement sans emplois.
Les ressources très variées, comme nous l'avons vu, dont on dispose pour décorer les soieries devaient aussi fournir aux chercheurs d'inédit et à ceux que n'arrêtent pas les difficultés, les moyens de réaliser des applications curieuses des jeux de fils et ; dont on a tiré parti de tout temps ou à peu près pour i retracer sur les étoffes autre |^ chose que des dessins inspi- lires de l'imitation de la fleur, t de l'ornement, etc. Une, entre autres, assez remarquable, est celle des portraits et des tableaux tissés en soie.
Ce ne fut en somme, qu'une manière plus poussée, plus détaillée, grâce à des organisations de métiers plus perfectionnées, de rendre la figure, bien souvent utilisée dans le décor de nombreuses soies anciennes et de façon
si intéressante et artistique, en particulier, comme nous l'avons rappelé, dans les broderies. A Lucques, et à Sienne déjà, on avait tissé en soie et en soie mêlée d'or maintes sortes de petits tableaux du genre religieux, comme des Annonciations, avec une habileté remarquable pour l'époque, mais c'est à partir de la fin du xvill" siècle et surtout après l'invention de Jacquard, que l'on voit se préciser ces tentatives.
Philippe de Lassalle, parmi les grandes compositions dans lesquelles il fait jouer les soies de toutes couleurs, la chenille, etc., et illustre leur décor non seulement de fleurs, de feuillages, d'attributs, mais d'oiseaux, paons, faisans, perdrix, admirablement retracés et nuancés, ne craint pas de s'attaquer au problème et, dans un médaillon encadré d'un arrangement de fleurs qui nous a été conservé et se trouve au Musée historique des tissus de Lyon, dessine en touches simples, mais habiles, marquées par des soies brochées de
« Le Jardiniek ».
(Soierie pour sièges. Composition de Ph. de Lasalle.)
iS'i
plusieurs tons camaïeux, le portrait en profil de médaille de la grande Catherine de Russie. Il avait fait, paraît-il, en soie également, les portraits de Louis XV et du comte de Provence, et il ne paraît pas inutile de rappeler qu'on lui doit ces petites compositions charmantes exécutées à l'usage de sièges, telles que le '( Jardinier /> et la " Jardinière », qui sont restées comme des modèles de petits tableaux de ce genre, par la simplicité et la justesse des effets produits par le travail des soies de couleurs, souligné de légères retouches de noir bien placées.
L'art du portrait tissé en soie s'est beaucoup développé au xix"" siècle ; il s'estformé en premier lieu toute une iconographie napoléonienne de cette sorte. Un écran retraçant en velours sur fond de satin les traits du Premier Consul et un autre dont le décor est en velours vert sur fond côtelé blanc et porte en son milieu l'inscription ; '•' Il nous a donné la paix », avec, au bas, la mention tissée également : « Fait en présence du Premier Consul, à Lyon, le 26 nivôse an X », rappellent la visite mémorable que fit Bonaparte à la cité de la soie et l'intérêt qu'il portait au relèvement de son industrie éprouvée par la Révolution ; c'est alors qu'il se rendit dans les principaux ateliers et ne dédaigna pas, dit-on, de prendre place devant un métier et de passer quelques coups de navette. (E. Dumonthier, Etoffes napoléoniennes.)
Mais un portrait obtenu en velours par le tissage seul n'est à la vérité qu'une simple silhouette se découpant sans beaucoup de détails sur le tissu de fond où elle se trouve comme plaquée ; on ne peut trop la modeler que par de simples retouches de frise sur le coupé par exemple ; ainsi fut rendu le profil typique du Petit Caporal en des images de petites dimensions qui ont été populaires et assez répandues.
Pour plus de précision et d'expression, il a fallu recourir aux jeux complexes des effets ou points de trames, surtout en les ordonnant par une mise en carte très soignée et en recherchant la plus grande finesse possible d'exécution par l'arrangement du métier. On peut user dans ce but de trames qui sont brochées ou surajoutées au tissu de fond, un peu comme une broderie, et c'est ainsi que fut exécuté un portrait de l'empereur Napoléon I", par Gantillon, habile fabricant h^onnais; il avait fait breveter, en 1832, le procédé spécial de broché qui lui permettait d'obtenir, par l'emploi de plusieurs trames teintées en camaïeu dégradé et la juxtaposition de leurs points très fins, une grande exactitude ; dans le portrait en question qui est sur un fond de satin de couleur vive, les lignes du visage et tous les détails, même assez menus, se distinguent fidèlement rendus ; il en est de même dans les autres portraits et les compositions exécutées par cet inventeur, genres de tableaux tissés tels que « les environs de Naples », et « la vue du lac de Côme » ; il s'était flatté de faire adopter l'emploi de ces étoffes brochées, comme de sortes de tapisseries de soie, convenant à tous les usages de la décoration.
Un autre procédé pour obtenir des portraits et des tableaux tissés par lequel on parvient à l'imitation parfaite de la gravure et de l'estampe est celui qui consiste à prendre pour fond un satin blanc fait par une chaîne convenablement fournie, et en tramant au contraire avec de la soie noire, celle-ci se trouvant dans le fond, selon notre description du satin, complètement dissimulée ; dans les parties du dessin, elle forme, ensuite d'une dispo-
SPECIALITES ET CURIOSITES
sition à la Jacquard assez complexe, des points ou flottés tantôt fins et même très fins, tantôt, au contraire, suffisament accentués ; et le dessin, portrait ou tableau, est rendu par : des noirs francs qui sont des flottés de trame, des blancs obtenus par les fils de la chaîne ; et, pour les tons intermédiaires, par quantité d'armures et de combinaisons de la chaîne avec la trame, réglées
Portrait tissé de Napoléon 1>''', par Gantillon.
par la carte, qui fournissent tous les gris dégradés qui sont nécessaires. On reste étonné du modelé et du fini auxquels on peut parvenir par ces moyens de tissage qui ne sont pas évidemment de pratique tout à fait courante, en raison des soins qu"il faut apporter à l'organisation des métiers, du temps qu'il faut passer à la préparation du dessin, à la mise en carte, etc., et réclament une collaboration étroite et obligée entre le dessinateur, le fabricant et le tisseur.
D'après cette méthode ont été exécutées des œuvres assez nombreuses,
parmi lesquelles il faut relever en premier lieu le portrait de Jacquard', fait, en i839, par Didier-Petit, d'après le tableau de Bonnefond, peintre lyonnais; ce fut un hommage tout naturel rendu à l'inventeur génial de la célèbre mécanique, tout comme plus tard, en i8s4, les portraits de Philippe de Lassalle, de Bon3^ de Bergeon, par Reybaud, fixèrent dans la soie les traits
de ces remarquables artistes.
Citons encore divers portraits ou tableaux consacrés à des personnages de marque : le portrait de Louis-Philippe, celui de Napoléon III avec la famille impériale; le duc d'Aumale visitant l'atelier de Carquillat, à la Croix-Rousse, tableau tissé d'après une composition de Bonnefond, et qui retrace très curieusement les détails de cette visite d'un prince royal chez le canut qui devint célèbre par son habileté et sa spécialisation dans le tissage justement de ces genres de travaux, et devint le portraitiste des Chefs d'Etats.
Et encore : un remarquable portrait de Washington, par Mathevon et Bouvard, un tableau tissé d'après la Vierge de Saint-Jean, par Lamy et Giraud, enfin quantité d'autres œuvres du même genre, exécutées par divers fabricants, soit à propos d'expositions universelles, soit pour servir de sortes de marques à leurs maisons, etc. L'industrie stéphanoise, également, a fabriqué en ces dernières années des rubans reproduisant, d'après la même technique, nombre de portraits ou de reproductions de tableaux.
Puisqu'il est possible, avec des fils de soie convenablement commandés et manœuvres, d'arriver à tracer sur le tissu de soie les lignes d'un portrait, à plus forte raison est-on en mesure d'y former, par les mêmes moyens, des lettres, décoration qui n'exige pas toujours une grande finesse de détail. Aussi voit-on fort anciennement des inscriptions figurer sur des étoiïes ; à l'époque médiévale, entre autres, ce fut un usage fréquent d'inscrire des
Tissu DIT DE Cologne -
1 Voir la reproduction de ce portrait donnée page 95.
2 Musée des Arts décoratifs, Paris.
SPECIALITES ET CURIOSITES 157
noms, des dates, des versets de psaumes, sur des étoffes désignées, il y a tout lieu de le croire, par le terme de « litteratce » que l'on relève dans les textes documentaires de l'époque^ toutes inscriptions tissées la plupart du temps de la façon que l'on remarque sur les tissus dits de Cologne, conservés dans certains musées. Il en devait être de même, c'est supposable tout au moins, pour cette ceinture de soie mentionnée dans l'inventaire de Charles VI, « ou estait escripte l'évangile de Saint Jehan »; et c'est une inscription tissée qui fixe fort heureusement, du reste, la date (528 de l'hégire) du fameux manteau impérial de Niiremberg, de travail palêrmitain, qui est à Vienne maintenant.
Il y a loin de ces inscriptions au travail remarquable d'imitation parfaite de la typographie exécuté en 1827 par Maisiat, professeur de tissage à Lyon, avec le secours de la mécanique Jacquard et avec le montage du métier à tringles, dont il avait eu l'idée et permettait la grande finesse déjà signalée plus haut pour les portraits.
Maisiat reproduisit donc sur un fond de gros de Tours chaîne blanche et avec une trame noire, d'abord le testament de Louis XVI, puis la dernière lettre de 31arie-Antoinette; ces deux compositions en format grand in-folio,texte sur deux colonnes avec marges, en caractères romains, et comportant des encadrements d'ornements avec médaillons et portraits, représentent de vrais chefs-d'œuvre de patience et d'habileté pour la mise en carte et de soins pour le tissage; tout ceci réalisé de telle sorte que ces épreuves ayant été présentées lors de leur achèvement au célèbre typographe Firmin Didot, « il fut saisi d'étonnement » et ne put croire que ce qu'on lui montrait était le résultat d'un tissage.
Une œuvre contemporaine du même genre et d'un grand mérite est le Livre d'Heures, entièrement tissé, que l'on doit à M. Henry, fabricant lyonnais, continuateur des meilleures traditions de goût et de savoir de cette profession ; ce texte relevé de lettres ornées, d'enjolivures, et d'encadrements d'après des manuscrits anciens, représente un labeur considérable.
N'oublions de mentionner parmi les imitations tissées d'estampes, les très curieux paysages exécutés par Furnion en velours façonné, par mélanges et dégradations de tons blancs avec d'autres noirs ou bistres ; ils témoignent d'une grande dextérité de composition et de fabrication.
D'autres sortes de très curieux velours avaient, bien avant ceux-ci, uni les procédés du tissage à ceux du chinage et à la peinture dans certaines productions restées limitées. Citons : les velours chinés de Richard, du nom du maître chineur réputé auquel leur travail est attribué; tel, par exemple, ce profil de Bonaparte se détachant sur un fond garni d'emblèmes maçonniques, dont l'intérêt n'est que de curiosité rétrospective du reste.
Les velours Grégoire sont tout autre chose et procèdent d'une combinaison remarquable de la peinture exécutée sur les fils de soie avant le tissage définitif, avec ce tissage lui-même ; ce sont des tableaux de petites proportions, fleurs, sujets, portraits, dont la valeur par le mérite de la peinture et le charme des colorations obtenues, fondues et adoucies qu'elles sont par le travail du velours, est celle de véritables œuvres d'art. Grégoire était né à Aix-en- Provence, en 1 751 ; il vécut à Paris, où il mourut en 1846 ; il ne révéla jamais le véritable secret des manipulations délicates qu'il avait inventées pour
obtenir ces velours qui restèrent, contrairement à son attente, en dehors du domaine pratique. Imités à plusieurs reprises, les velours Grégoire n'ont pas été égalés.
Antoine Vauchelet, établi à Paris vers 1810 et qui décorait des velours par l'impression, combinée la plupart du temps avec la peinture à la main, pour des écrans, des objets d'ameublement, appliqua ses procédés à des velours de
Velours Grégoire. (Musée de Marseille.)
soie dont il existe, au Mobilier National, de très intéressants spécimens. Associé avec un nommé Neuville, il fabriqua deux importantes tentures de meubles entièrement ou presque peintes à la main, par des artistes connus; l'un de ces meubles, avec des vues de Rome, fut destiné au palais du Luxembourg pour le salon du Roi de Rome, l'autre, avec des vues de Paris, fut envoyé à Naples. (E. Dumonthier, Etoffes napoléoniennes.)
Le taffetas, le satin, formant à tout prendre un support uni et lisse assez analogue au papier, on a eu de bonne heure l'idée d'utiliser ces tissus pour des impressions typographiques de luxe. Une liste assez importante a pu être établie de livres imprimés sur soie, taffetas ou satin blanc, qui sont des curiosités de bibliothèques. Au temps de Boileau, l'usage était fréquent
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d'imprimer sur soie les thèses des nouveaux docteurs en Sorbonne et lui-même y fait allusion dans les vers connus de la satire X :
Peindrais-je son jupon bigarré de satin Qu'ensemble composaient trois thèses de latin,
De même, et souvent, on a tiré des estampes sursoie; Dagoty avait fait de curieux tirages de gravures en couleurs, mais sur velours de coton; sous le Directoire et l'Empire on fit à la planche d'acier ou de cuivre finement gravée, des tirages sur satin, de petits sujets dans le goût mj^thologique, dont les dessins rappellent la manière de Prud'hon ou de Clodion, en médaillons, encadrements ou frises destinés à des ornements de vêtements à la grecque et à des bordures d'ameublement; l'exécution en est particulièrement soignée et intéressante.
Gravures, dessins à la plume, phototj^pies se rendent également bien tirées en noir, en bistre, etc., sur fond de satin ou de taffetas blanc. La chalcographie du Louvre, par exemple, obtient de cette façon des épreuves recherchées par les amateurs.
Enfin, il existe de la soie à usage photographique, c'est-à-dire du taffetas à grain fin qui, sensibilisé à l'avance, puis impressionné à la lumière au châssis par contact avec un négatif sur verre et manipulé comme à l'habitude ou avec quelques soins plus particuliers peut-être, donne des épreuves appréciées pour leur douceur, leur matité et leur souplesse.
Il y a encore des soies électriques, ou mieux des tissus dans lesquels les propriétés de la soie, matière animale éminemment apte à dégager de l'électricité développée par le frottement, se trouvent très augmentées par un traitement spécial, au point que, sous le frottement de la main sèche, ils dég-agent des étincelles fort sensibles ; c'est, pour le moment, une curiosité de laboratoire qui pourrait, peut-être, un jour rencontrer des applications beaucoup plus étendues.
On pourrait sans doute grossir sensiblement, plus que nous ne l'aurons fait dans ce dernier chapitre et les précédents, la liste des applications curieuses ou spéciales qui peuvent exister dans les arts et dans l'industrie, comme de toutes celles quel'on relève un peu partout, d'une matière textile aussi répandue que la soie l'est aujourd'hui ; c'est ainsi qu'il faudrait ne pas oublier le rôle important de la soie emplo3'ée comme fil à coudre et à broder, qu'il conviendrait de mentionner les tapisseries et les tapis de soie', etc., etc., mais ne faut-il pas aussi savoir se borner ?
Ne suffit-il pas, au reste, de tourner les yeux avec quelque attention un peu partout pour se convaincre de cette universalité de la soie que nous nous attachions à relever dès l'avant-propos et qui se manifeste de cent façons et dans mille détails qui restent le plus souvent inaperçus ou négligés ?
Sans doute une loi très générale fait que pour tous, ou à peu près, tous les
' Exemple : ces tapis d'Orient, et ces curieux tissus dits : gobelins chinois et japonais.
produits qu'un industrieux travail de fabrique et de perfectionnement transforme et façonne au cours de nombreuses opérations successives et apporte tout prêts, tout finis à l'usage, on ne retienne plus, on ne voit plus que la commodité, la facilité de l'usage agréable ou pratique, sans trop songer à tous les travaux préparatoires de la manufacture.
Cependant, elle est, cette progression, particulièrement lente pour la soie, retardée qu'elle se trouve par mille soins délicats, depuis l'instant où la chenille a filé cette soie pour se construire une provisoire retraite, jusqu'au moment, où, transformée en étoffe, elle est offerte à tous les besoins venus pour la grosse part d'une préoccupation d'élégance ou bien inspirés par le souci du simple confort.
Ainsi, les Arts multiples de la soie forment, on pourrait dire, comme les étapes de cette marche qui comportent ses accidents et ses subtilités.
C'est une simple esquisse que nous avons tenté de tracer de tout cet ensemble imposant, plutôt que de prétendre aux descriptions détaillées, minutieuses et définitives ; puisse-t-elle aider cependant, à se représenter mieux et plus équitablement qu'il n'est très commun, l'intéressante diversité, le caractère nettement artistique, comme aussi la considérable importance d'une industrie placée depuis longtemp.i déjà et pour longtemps encore, il faut le souhaiter, au premier rang des richesses françaises.
Sujet tiré a la façon de l'estampe, sur satin. (Époque Directoire ou Premier Empire.)