‹ Grammaire des arts de la soieChapitre 3 sur 20 · VIEILLES SOIES — JEUNES CHIFFONS · texte numérisé non relu

VIEILLES SOIES — JEUNES CHIFFONS

Les qualités qui valent à la Soie d'occuper le premier rang parmi les textiles sont trop connues, trop évidentes pour que leur démonstration s'impose.

Depuis que ce fil ténu, souple, incomparablement résistant pour son extrême finesse, est connu de l'humanité, on voit qu'elle a apprécié hautement les caractères typiques des tissus ingénieusement fabriqués avec cette matière. Brillant sans pareil, aspect chatoyant et riche, solidité, légèreté, toucher inimitable, en un mot, tout ce que le langage a résumé, condensé dans la signification de l'épithète « Soyeux » qui dit précisément tout cet ensemble. Et le langage ne s'est pas borné non plus à emprunter au tissage, né de la nécessité du vêtement, nombre de métaphores et d'aphorismes en altérant parfois le sens juste des mots, mais il a coloré plusieurs de ces expressions d'attributs qui sont comme la preuve de l'excellence, de la prééminence du précieux fil.

« Des jours filés d'Or et de Soie », cela ne se dit plus guère évidemment qu'en poésie, et la tournure a vieilli, mais Satins, Velours, Gazes et autres soieries évocatrices de magnificences, ou plus simplement d'élégances raffinées, prêtent encore à des effets goûtés en littérature.

D'autres Beaux-Arts ont rendu un hommage éclatant à la Soie, aux Soies*. Il suffit de considérer tout l'important, l'heureux parti tiré par la

' Nous prenons ici le mot dans une acception littéralement inexacte sans doute : celle d'étoffes elles-mêmes, la partie prise pour le tout ; l'erreur est si généralement commise et

peinture, utilisant une richesse décorative unique, des oppositions nuancées, des coloris flatteurs, par l'imitation habile des étoffes soyeuses, et leur copie, souvent très fidèle, est précieuse à titre de documents.

Mais, de même que pour la Dentelle dont bien des points se retrouvent fixés exactement et savamment par le pinceau ou le crayon, ce serait toute une étude à faire que de rechercher d'examiner de près le rôle joué par la soie, et qu'elle continue à jouer plus sobrement peut-être de nos jours, dans de si nombreuses œuvres célèbres, scènes religieuses allégoriques, historiques, portraits surtout : et les tableaux des Primitifs où sont reproduits à la manière plate et presque calquée les brocarts et les velours rehaussés d'or, les toiles où les peintres de la Renaissance firent briller somptueusement les Damas, les Lampas, les chefs-d'œuvre des maîtres portraitistes de toutes les écoles et de tous les temps', où furent imités, prodigués avec talent et avec charme les superbes reflets, les plis seyants et harmonieux des belles Soies, sont comme autant de places d'honneur et de titres de gloire pour un fil unissant à l'excellence la richesse et la rareté qui distingue.

Rare, la soie le fut si bien, qu'aux époques reculées, nous dit-on, les pontifes et les dames romaines, avides de se parer de vêtements faits avec des soieries, apportées à grands frais de contrées mystérieusement lointaines, les payaient leur propre poids d'or. Au début du Moyen Age, les étoffes de soie étaient encore mises sur le même rang pour les échanges que les métaux précieux ; elles figuraient parmi les objets que devaient fournir les peuples soumis à payer un tribut, ou encore occupaient une place très importante dans les présents que se faisaient les uns aux autres de puissants souverains ; témoin celles qui furent envoyées à Charlemagne par Haroun-Al-Raschid et plus tard à l'empereur Frédéric Barberousse par un chef musulman. Longtemps les Draps de Soie et les Draps de Soie mêlés d'Or, magnifiques produits des ateliers orientaux, restèrent recherchés à l'égal des choses les plus estimées. Il est tout naturel dès lors de les voir affectés à la première heure aux usages sacrés, composant les ornements du culte dans les églises, enveloppant les reliquaires et les châsses. C'est ainsi qu'à l'ombre des cathédrales et des abba5res se conservèrent jusqu'à nos jours d'inestimables documents tissés, ayant heureusement résisté aux atteintes destructives du temps, plus funestes encore, on le conçoit, aux tissus qu'à toutes choses.

D'autres, ensevelis pendant des siècles sous le sable qui cachait les sépultures, comme à Antinoé, devaient revoir la lumière, tels qu'ils avaient orné tuniques et manteaux d'une société à demi romaine et à demi chrétienne, et nous faire connaître quels habiles tisseurs furent les Coptes. Mais ces premières considérations nous entraînent un peu forcément à envisager dans

devenue usuelle, peut-être à cause de l'euphonie meilleure et de la brièveté plus grande, que nous n'avons pas hésité à faire à l'usage cette concession.

' Nombreux sont les peintres qui ont excellé dans la reproduction des étoffes de soie. La liste en serait longue, à l'établir consciencieusement. Indiquer des noms comme ceux de Titien, Véronése, Van Dyck, Largillière, Nattier, La Tour, c'est tout au plus amorcer une recherche qu'il est aisé pour chacun de poursuivre dans les musées et d'étendre à maints ouvrages. On a cité, par exemple, les satins de Terburg et de ses imitateurs ; il ne faudrait pas non plus négliger Ingres qui a fait des satins et des velours étonnants de vérité, etc.

un très rapide aperçu, nécessairement incomplet, ce que furent les origines lointaines de la soie, et aussi le chemin qu'elle a parcouru dans le monde et à travers les années accumulées avant d'en arriver à ses usages si communément répandus aujourd'hui. On voudra bien, puisque notre cadre nous impose d'être brefs en ceci, se reporter pour plus de détails aux nombreux ouvrages consacrés à ce sujet.

Les historiens nous apprennent que de temps immémorial les peuples de la Perse, de la Chine et de l'Inde, pays des Sères, ou province Sérique — il faut voir, paraît-il, dans ces noms Sères, Sérique, l'étymologie du mot Soie — connurent le ver se nourrissant de la feuille du mûrier et produisant le cocon dont ils savaient utiliser la matière pour en tisser des étoffes. Il s'écoula un temps impossible à apprécier autrement qu'en siècles, avant que les peuples occidentaux eussent connaissance de ces étoffes et du textile qui les composait. Aucune affirmation très certaine n'étant possible ni permise à cet égard, il est fort probable que les étoffes de soie furent apportées d'abord d'Asie en Europe par des voyageurs aventureux, fort avant que s'opérât la

transmission de la manière d'obtenir la Soie elle-même avec les moyens indispensables : les œufs de l'animal dont se trouve ainsi utilisée remarquablement une période de la vie, et le mûrier portant la feuille dont il se nourrit exclusivement à l'état de chenille.

La légende attribue tantôt à une princesse asiatique, tantôt à des moines ou pèlerins explorateurs le mérite de ce transport à Byzance, sous Justinien, après que fut surpris le secret jalousement gardé par les peuples détenteurs de l'ingénieux procédé.

MÉTIER CHINOIS (d'après Fakot).

Les écrivains s'accordent cependant à dire que le fait eut lieu vers le milieu du vi" siècle de notre ère, et qu'à cette époque seulement, la soie vint se mêler à la laine, au lin, au coton, employés jusqu'alors, ce que paraissent démontrer les fragments précieux dus à l'art tout spécial des Coptes, exhumés lors des fouilles faites à Antinoé.

Ils disent encore, ces auteurs, que les premières manufactures de soieries européennes furent établies dans lés principales villes de la Grèce, région dont le climat convenait fort bien à la culture du mûrier. Presque en même temps, l'heureuse découverte était exploitée par la civilisation arabe et propagée par elle sur les côtes d'Afrique et jusqu'en Espagne, où les soieries de Grenade, de Séville, de Valence et d'Alméria furent longtemps célèbres et recherchées.

Nous avons mentionné la valeur attachée aux œuvres d'habiles ouvriers, à une époque où la plus grande partie de l'Europe sortait à peine de la barbarie. Un grand nombre de ces artisans de la soie trouvaient un abri hospitalier dans le Royaume des Deux-Siciles, où, vers 1 130, le roi Roger les attira en favorisant leur établissement à Palerme et dans la Calabre, conséquence sans doute des goûts de luxe pris durant les Croisades au contact d'infidèles souvent fastueux, malgré les défenses du Coran. Les ateliers palermitains devaient atteindre à une renommée que fait comprendre la beauté de quelques-unes de leurs productions, conservées jusqu'à nos jours.

De la Sicile, la culture du mûrier, la soie et les artisans de la soie se répandirent peu à peu dans toute l'Italie. Il appartint longtemps à Venise; que sa toute-puissance maritime rendait maîtresse du commerce de la Méditerranée, de détenir le monopole du trafic des riches étoffes de soie venues des lieux de production orientaux, à l'usage de ses nobles auxquels seuls ce luxe était permis par les lois de la République et des nations étrangères, ses clientes; Non contente de cette importation, la riche cité fabriqua bientôt elle-même des soieries ; Venise eut ses manufactures, comme plusieurs autres villes de la Péninsule : Florence, Gênes, qui donna son nom à un type de velours qui porte encore cette appellation, Sienne, où l'on tissait et brodait à peu près uniquement des ornements d'églises, Lucques, qui eut aussi cette spécialité* parmi tant d'autres, et acquit la réputation consacrée par la locution française : « A Lucques sont les bonnes Soyes. »

Car la France, qui demanda souvent à la brillante Société de la Renaissance italienne les enseignements de ses incomparables artistes, fut longtemps aussi un débouché considérable et des plus profitables pour ses fabriques et ses marchands de soieries.

Rien d'étonnant par suite à ce qu'on eût bientôt en France l'idée d'y établir une fabrication qui prospérait de cette façon de l'autre côté des Alpes.

Elle avait commencé déjà quelque peu dans le Comtat-Venaissin avec l'introduction du Mûrier et du Ver à soie, à la fin du xiii° siècle, par des compatriotes du Dante. La résidence des Papes à Avignon fut certainement un grand encouragement momentané à l'industrie naissante, qui ne devait pas néanmoins progresser dans la région jusqu'à un très grand développement sous le rapport fabrication, mais qui marqua toutefois le début de l'installation de la Séricicu'lture et du tissage de la Soie dans une grande partie de la

Provence. Les filatures y restent nombreuses, surtout dans les Cévennes, si les métiers se sont raréfiés à Nîmes, où il y en eut bon nombre à certaine époque, et ne sont plus que simple souvenir, à Aix-en-Provence, par exemple.

Le premier des actes officiels, par lesquels la Royauté montra l'intérêt qu'elle prenait à l'organisation en France de la richesse commerciale due à la fabrication des soieries, fut des lettres patentes accordées par Louis XI, en 1466, pour l'établissement d'une manufacture à Lyon, sous certaines conditions fiscales, qui, détail piquant, soulevèrent d'abord les protestations des lyonnais contre la faveur qu'on leur accordait. La priorité pour cette ville ne peut ainsi faire de doute, contrairement à une tradition généralement admise que la première manufacture d'étoffes de soie établie en France le fut à Tours, en 1470, encore avec la protection et la sollicitude de Louis XI, qui avait fait venir et avait installé dans sa ville de prédilection divers artisans d'Italie, «tous ouvriers et faiseurs de draps de Soye ». En réalité, la fabrique lyonnaise n'avait pas progressé beaucoup en ces quatre années ; l'importation des étoffes italiennes continuait à se faire largement. Mais plus tard, les lettres patentes en forme de charte, données par François I" en 1536, à L5'on, à son retour de Savoie, et les avantages et privilèges ainsi concédés aux ouvriers étrangers, les attirèrent en cette ville, déclarée en même temps l'unique entrepôt des soies et des soieries qui entraient en France et par lequel toutes devaient passer.

Deux Génois, Etienne Turqueti et Barthélémy Nariz, appelés, dit-on, par M. de Gadagne, descendant d'une famille Gadagni, émigrée à Lyon 'd'Italie depuis assez longtemps, furent les premiers à bénéficier de ces dispositions accueillantes et à fonder une manufacture destinée à prospérer ; ils se joignirent au nombre déjà élevé de leurs compatriotes établis dans l'ancienne Lugdunum, tant pour y exercer leurs talents professionnels que pour y faire fructueusement la banque et le commerce.

Dans les années qui suivirent, le goût des Français ne se démentit nullement, pour les belles et coûteuses étoffes de soie, et celles où l'or et l'argent entraient souvent pour partie si importante. La fameuse entrevue du Camp du Drap d'Or, où, selon l'expression d'un chroniqueur, « plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prez sur leurs épaules », fut comme le signe de l'énorme consommation de ces riches tissus qui se fit au xvr siècle et que les fabriques de France étaient alors incapables d'alimenter à elles seules, troublées qu'elles furent de plus par les guerres de Religion. Le tribut payé de ce fait à l'importation étrangère, italienne surtout, restait considérable.

Deux hommes, sous Henri IV, eurent le mérite d'efforts tentés avec persistance pour diminuer cette redevance onéreuse et pour développer la .production intérieure : Olivier de Serres, avec ses écrits sur la Cueillette de la Soye, et surtout Laffemas, que son génie actif, entreprenant, conduisit à exposer la situation au roi en véritable économiste averti, dans des mémoires pressants où il le poussait à prendre toutes mesures, à rendre tous édits pour favoriser l'essor de ce qu'il entrevoyait devoir être une des gloires et des richesses nationales.

Henri IV, bien digne de comprendre ces représentations, ne marchanda pas la protection requise; par ses ordres, on s'occupa de maintenir, de

restaurer et d'étendre la plantation des mûriers partout où elle avait été entreprise et jusque dans les Résidences ro3rales. Il y eut même,rapporte-t-on, un curieux essai fait à Paris : 20.000 pieds de cet arbre furent mis dans le Jardin des Tuileries et on y éleva des vers à soie dans l'orangerie. Les manufactures existantes furent encouragées, multipliées. On créa à Paris, au logis de la 31acque, faisant partie de l'ancien Hôtel d'Anjou, rue de laTixeranderie, des ateliers où l'on fabriquait des étoffes de luxe. En 1602, des ouvriers français, qu'on y avait appelés, faisaient à Paris les satins façon de Gênes et aussi toute espèce d'autres étoffes, d'Italie ou d'ailleurs, « si bien, dit Laffemas dans un rapport, que la xMajesté du Roy en a été satisfaite, comme plusieurs princes et seigneurs qui y étaient présents ». Enfin, en 1604, on construisit au Parc Roj^al des Tournelles un vaste bâtiment destiné à recevoir des manufactures, où les métiers fonctionnèrent en 1606, et les « entrepreneurs » de ces métiers avaient été anoblis.

Ces tentatives ne furent pas, malheureusement, couronnées du succès qu'on en attendait ; au commencement du xvir siècle, seules les manufactures de Lyon et de Tours, sans compter celles du Midi de la France, restaient pour lutter contre l'invasion des soieries étrangères; leurs produits, sans doute, valaient bien celles-ci. Le Cardinal de Richelieu le dit positivement, et cependant, défenses, édits, prohibitions passagères, du reste, etc., n'arrivaient pas à détourner le penchant de nos ancêtres à rechercher ce qui venait de loin, soigneusement entretenu par les marchands, qui ne se faisaient pas faute, en outre, d'user de ruses habiles pour tromper sur la qualité comme sur la provenance de leurs étoffes.

Du moins la voie avait été tracée; le ministre éclairé de Louis XIV la suivit avec l'attention vigilante qu'il portait à tout ce qui était susceptible d'augmenter la prospérité du royaume. Colbert, en supprimant les barrières des douanes intérieures de province à province et ne laissant subsister que le seul bureau de douane de Lyon pour toutes les soies, avec l'institution de droits protecteurs sur celles provenant de l'étranger, montra l'intérêt qu'il portait à la manufacture de cette ville; en outre, il s'occupa d'y réglementer, malgré des résistances assez vives, le bon fonctionnement corporatif et les rapports entre Maîtres-ouvriers, Ouvriers et Maîtres-marchands. Sous cette impulsion régulatrice et énergique, la fabrication et le commerce lyonnais des étoffes de soie connurent des années de réelle prospérité.

De cette époque date le commencement de la renommée qui devait rendre Lyon célèbre dans le monde entier et lui donner bientôt la suprématie sur les autres fabriques par la perfection de ses soieries et le talent de ses dessinateurs; ceux-ci, formés à l'école de Lebrun, le décorateur fameux, officiel, du Grand Siècle, surent, de ce moment, s'affranchir des formules décoratives trop répétées en Italie, et créer un véritable style, avec d'ingénieuses améliorations d'exécution de leurs dessins.

Dès lors, bien que l'industrieuse cité dût éprouver cependant encore des secousses profondes, venues de causes politiques, comme la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, qui chassa quantité de ses meilleurs artisans vers des contrées étrangères, où ils apportèrent, pour certaines, une industrie nouvelle, et traverser des moments troublés par les dissensions intérieures, on peut dire que l'intérêt historique se concentre sur sa fabrique.

On la voit ainsi primer celle d'Avignon, décimée par la peste de 1722, où le nombre des métiers décroît pendant tout le xviir siècle, pour tomber à rien de nos jours ; celle de Nîmes, qui se cantonna assez vite dans la bonneterie de soie; celle de Tours, qui n'arriva pas à maintenir le rang quelle avait occupé un moment et, en diminuant progressivement d'importance au point de vue nombre de métiers, devait seulement garder la spécialité de beaux tissus d'ameublement.

En nommant Paris, où le travail de la soie n'atteignit pas un développement permettant de classer la Capitale au nombre des réels centres manufacturiers de cet ordre, il serait injuste de ne pas parler de la création sous Louis XIV, en 1677, à Saint-Maur-les-Fossés, d'une manufacture d'étoffes de Soie par le célèbre Marcelin Charlier, « homme d'une intelligence toute particulière pour faire fabriquer toutes sortes d'étoffes », disait-on de lui alors, et qui, fournisseur du Grand Roi et de sa Cour, fit sortir de ses ateliers de riches tissus d'ameublement, parmi lesquels de magnifiques velours, qui ajoutèrent encore à sa réputation, en même temps qu'ils excitaient l'admiration générale.

Les règnes de Louis XV et de Louis XVI virent le plein épanouissement de la fabrication lyonnaise, accentuant une supériorité désormais incontestable sur toutes ses rivales. Ce n'est pas trop s'avancer en disant que, nulle part et jamais mieux, on ne sut y travailler la soie et dans tous les genres. En effet, ses fabricants, aidés de la collaboration inappréciable de dessinateurs qui furent, pour la plupart, grands par le mérite de la composition adaptée à l'exécution et par le goût parfait, produisirent souvent de véritables chefs-d'œuvre, qui ont constamment depuis servi de modèles; mais, à côté d'œuvres aussi relevées et artistiques, ils surent faire plus modestement des étoffes simples, de prix plus accessibles, ce qu'on appelle aujourd'hui le courant, avec beaucoup d'habileté, de soin et même de recherche.

Tous les noms seraient presque à citer parmi la pléiade d'hommes remarquables, associant leurs efforts pour l'œuvre qui est la gloire de Lyon, s'occupant à perfectionner incessamment les moyens du tissage, comme à augmenter encore la beauté et la richesse des étoffes; mais un seul les domine tous : celui du décorateur le plus merveilleux, en même temps que créateur connaissant toutes les ressources, toutes les délicatesses et toutes les forces d'un art plein de difficultés et de subtiles connaissances, Philippe de Lasalle, que, par un juste hommage rendu à son talent inégalé, on a nommé parfois le Raphaël de la soie.

Les événements de la Révolution devaient malheureusement arrêter ce magnifique essor, et le siège de Lyon marqua la ruine de son industrie, à tel point qu'on put la redouter complète; mais les bases en étaient trop profondes et les traditions trop bien implantées, pour disparaître en quelques années désastreuses; Napoléon, premier consul et empereur, voulant faire revivre son activité, trouva dans cette ville de Lyon, pour laquelle il montra un intérêt soutenu, des tisseurs toujours expérimentés, des artistes qui surent façonner leur talent au style nouveau et rivaliser entre eux pour la décoration somptueuse des palais impériaux, et aussi des inventeurs comme Jacquard.

Le relèvement de l'industrie lyonnaise fut rapide et durable. Attribuer, d'ailleurs, à l'invention de la célèbre mécanique de Jacquard, le point de

départ de l'orientation sans cesse grandissante que devait prendre au xix" siècle la fabrication des soieries à Lyon, serait exagéré; incontestablement, la mise en pratique de cet appareil, apportant des facilités inconnues jusqu'alors pour l'exécution des tissus à dessins, marque une date considérable au point de vue textile. Mais, sans vouloir diminuer à beaucoup près les mérites de l'homme et de son œuvre, trop méconnus en leur temps, et sur

lesquels nous reviendrons, il nous paraît juste de voir à cette évolution et même à cette transformation si complète des causes multiples, économiques et sociales.

L'abolition, à partir des années révolutionnaires, du système corporatif, qui restreignait forcément la production en la limitant, fut une modification profonde du travail à Lyon et, désormais, les étoffes de soie trouvèrent acheteurs dans une classe singulièrement élargie sous l'influence des mêmes idées, avec nécessité de s'adapter, sous le rapport du coût, à des emplois devenant de plus en plus communs, non seulement en France, mais chez les nations qu'à son tour elle eut à fournir, et de plus en plus largement, de ces produits de luxe recherchés pour leur supériorité ; car les fabriques d'Espagne n'étaient plus guère que souvenirs, celles d'Allemagne et de Suisse ne pouvaient entrer en ligne de compte que pour des genres assez étroitement limités, celles d'Italie et de Russie s'organisaient ou se réorganisaient; l'Angleterre, suivant les idées de Cobden, allait renoncer à soutenir les siennes, et l'Amérique s'ouvrait comme un pays neuf et inexploité : toutes conditions qui furent de puissants stimulants pour le développement considérable que l'on relève alors. L'abondance de la matière première venue des contrées de climat favorable au mûrier et

Atelier de tissage a bras de soieries, a Lyon.

QUELQJJES MOTS D'HISTOIRE Ô

à l'élève du ver — Provence, Piémont, Sicile, Asie Mineure — allait s'augmenter des soies d'abord grossières, mais bientôt améliorées, apportées de l'Extrême-Orient, Indes, Chine et Japon.

Aussi, vers la moitié du xix" siècle, il y avait près de loo.ooo métiers tissant la soie à Lyon : métiers à bras, battant, selon l'expression consacrée, pour fabriquer Taffetas, Failles, Velours, Damas, Lampas, etc., et faisant entendre incessamment le bruit familièrement représenté par des onomatopées comme celles bien connues des L5^onnais : Bist'en claque pan ! et Patintaque ! à la Croix-Rousse, à Saint-Georges, Saint-Irénée et autres quartiers habités par les canuts d'alors. C'était le temps des ateliers de

Atelier de tissage mécanique de soieries '.

famille si t3'piques, comprenant un petit nombre de métiers ; là, depuis le chef de la famille, le Maître canut, aidé pour le tissage d'ouvriers et d'ouvrières dits compagnons et compagnonnes, jusqu'à sa femme et ses enfants occupés aux besognes accessoires et de préparation, tous exerçaient pour la commune tâche le tissage à façon, pour le compte des patrons fabricants, une admirable habileté manuelle et professionnelle développée par l'atavisme et l'habitude et qui est restée proverbiale. C'était € Tx^irt (pour l'Art) de la Soie », comme le qualifiaient les canuts eux-mêmes en leur parler aux expressions curieusement spéciales, entremêlées de termes empruntés au vocabulaire du tissage soj^eux et pleines de saveur pour qui les a un peu pratiquées. La naïveté patoise de ce langage, que le Guignol l}'onnais a popularisé quelque

* M. Henry Bertrand, Lyon.

peu, cachait une bonhomie malicieuse et ironique, car le canut fut volontiers frondeur et parfois émeutier ; ses ancêtres avaient renvoyé avec des chansons satiriques l'illustre Vaucanson venu pour réglementer leur travail; lui, fit le coup de feu en 1834 et en 1848.

Mais de grands changements ne tardèrent pas à survenir. L'application du moteur mécanique au métier et la transformation, par suite, radicale de cet instrument séculaire dans son principe de mise en action, vinrent naturellement, on peut le dire, en un siècle de vapeur et d'électricité, pour répondre aux besoins d'une production qu'il fallait augmenter et de prix à diminuer au contraire. Le problème fut bientôt résolu pour la soie comme il l'avait été pour le coton, par exemple, et dans tous les pays où l'on fabriquait des tissus de soie et où l'on ne chercha, dès lors, qu'à en faire plus et à meilleur marché. Ce travail en usine s'organisa au détriment de celui à la main, relégué hors des villes, dans les campagnes, où son salaire devint souvent un appoint seulement à la vie matérielle assurée en partie déjà. Aujourd'hui, il n'y a plus ou presque plus de ces canuts de jadis, sauf pour les quelques rares étoffes dont la difficulté d'exécution réclame leurs doigts habiles à manier les fils légers, à les faire se croiser, s'entremêler patiemment sans défauts, selon les règles, et s'accommode de la lenteur forcée du travail à la main.

Doit-on regretter cette transformation et l'éloignement pour les belles étoffes, richement décorées, sous l'empire de la mode qui les a délaissées longtemps ? C'est un peu l'avis de ceux qu'enchante la vue des vieilles Soies, empruntant, il est vrai, une partie de leur charme à leur âge même, mais évoquant de façon souveraine, dans les musées, les collections, ou quand elles sortent des tiroirs et des resserres pour d'intéressantes Expositions, l'art étonnant des décorateurs et des fabricants qui les créèrent et les exécutèrent souvent sans les moyens perfectionnés d'à présent.

Faut-il dire avec d'autres, les partisans déterminés du « tout passe, tout se transforme />, qu'il n'y a plus guère de place pour les belles choses qui nécessitent trop de temps et trop de soins minutieux; et encore, que la mécanique a permis de mettre à la portée du plus grand nombre une élégance à bon marché, répandue plus heureusement dans les mille choses du vêtement, par exemple, que mesurée à prix d'or dans quelques tentures somptueuses. Enfin, ces défenseurs du moderne progrès font remarquer, non sansjustesse, que, de perfectionnement en perfectionnement, on en est arrivé, avec le métier mécanique, à tisser avec une régularité surprenante, que ne pouvaient souvent pas donner les moyens manuels, des Gazes, des Mousselines, des Velours, et toute la catégorie des tissus extra-souples, « flous, » en un mot, tout ce qui a fait la vogue du « Chiffon » du xx" siècle ; et cela, dans des proportions si grandes qu'elles déterminent une activité commerciale se chiffrant par centaines de millions de francs, rien que pour Lyon, et maintiennent du travail à des milliers d'ouvriers, dans plusieurs départements français.

Ce serait bien impossible de trancher entre les deux opinions ou de les concilier en quelque sorte. En attendant ce que sera pour l'avenir de la soie en Europe un lendemain impossible à prévoir de façon certaine, et, peut-être, tributaire lui-même à son tour de l'industrie poussée à la façon ultra-moderne des pays nouveaux, Amérique ou Japon, on peut, au moins, émettre un vœu

platonique. Il faut bien, obligatoirement, suivre la marche imprimée à la fabrication des soieries par la domination inéluctable de la Mode, et les entraînements du luxe tout-puissant et envahissant qu'on ne saurait, en réalité, condamner; sa cessation serait un mal et même une calamité pour quantité d'industries, et La Fontaine a dit trop justement :

La République a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien :

Je ne sais d'homme nécessaire.

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! Notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe Et celle qui la porte...

Mais, tout en se conformant à l'influence des mœurs, des idées, des goûts qui évoluent, on devrait ne jamais oublier tout à fait le passé dans ses enseignements. Et non seulement ceci pour rendre un tribut d'admiration mérité à tant d'efforts patients, habiles, qui se sont accumulés les uns avec les autres dans cet exode de la soie qui l'a faite mondiale à travers les époques et se sont condensés souvent en modèles de purs styles, mais pour conserver de ceux-ci utilement, certains diraient pieusement, et tout au moins dans la mesure du possible, la direction impeccable au point de vue composition, exécution et valeur artistique.

La faute en est évidemment à l'arrangement hâtif de la vie d'à présent, si l'on ne peut plus considérer avec le respect et les égards d'autrefois les soieries diverses largement répandues maintenant, sur lesquelles les yeux s'arrêtent encore avec complaisance, mais que les mains manient parfois sans trop de ménagements. On ne réfléchit guère, faute de temps, que le tissu, surtout le tissu de soie, est obtenu par une sorte de longue synthèse, pour parler à la façon chimique, unissant des éléments simples en un tout assemblé par de multiples opérations et, en l'espèce, par les manipulations successives. Le moindre ordinaire Taffetas, « fond de Jupe » ou « petite Soie » a cependant passé par une vingtaine de « mains > principales et par bien d'autres, si l'on tient compte de toutes les manipulations accessoires. C'est une vaste collaboration qui s'établit dès l'élève du ver à soie jusqu'au placard ou rayon du marchand, et s'accompagne de transactions fréquentes, de transports réitérés; marche lente ou rapide, coupée d'arrêts indispensables et représentant au total une complexité, un détail, qui valent que l'on s'}^ arrête pas à pas, en essayant de donner de ces nombreuses étapes de la fabrication une idée plus exacte que celle que l'on en conçoit généralement.

là

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

La soie est le fil dont s'enveloppe la chenille du mûrier — au nom savant de Bombyx Mori ou Phalœna Bombyx — pour se métamorphoser en chrysalide.

Cette enveloppe est le Cocon, sorte de coque cylindrique aux bouts arrondis et légèrement étranglée en son centre ; elle est entièrement formée du fil replié quantité de fois sur lui-même en spires agglutinées, à la façon d'une petite pelote creuse.

La matière soyeuse existe chez le ver à soie, à l'exemple de nombreuses autres chenilles et araignées, sous la forme d'un liquide visqueux, sécrété par un organe spécial, se coagulant à l'air en fils qui servent à assurer la suspension de l'animal ou un abri pour ses transformations.

Dans les contrées suffisamment chaudes, comme certaines parties de la Chine, où le ver à soie peut vivre sur l'arbre, son éducation et la récolte du cocon se sont faites longtemps à l'air libre. Cet élevage, dans nos régions, est forcément l'objet de soins plus méthodiques en chambres closes, qui constituent la science de la sériciculture. L'élève du ver à soie, qui fut souvent dans nos campagnes un revenu accessoire des travaux des champs, pratiquée

Vers a soie se nourrissant de feuilles de mûrier '

' Cliché du Laboratoire d'études de la Condition des Soies de Lyon.

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

Cocon filé par le ver a soie ' .

dans une des pièces de la maison familiale, a lieu maintenant surtout dans des bâtiments spéciaux dits magnaneries, du nom populaire niagnan, donné dans le midi de la France à la précieuse chenille ; il s'agit de profiter des quelques semaines où l'insecte vit à l'état de larve. C'est vers la mi-avril qu'on met à l'éclosion, après une sélection dont Pasteur a montré l'utilité, les œufs minuscules ou graines, comme on les appelle, dont il faut 1.300 environ poui; faire le poids de i gramme. Maintenus dans les conditicjns reconnues nécessaires de chaleur constante et de ventilat^pri, ils donnent bientôt naissance à de très petites chenilles, loti^ gués à peine de 2 millimètres; celles-ci, placées dans le mçme milieu favorable sur des sortes de rayonnages ou cla^p^,grossissent rapidement; on leur fournit en abondance, la feuille du mûrier qui est leur nourriture exclusive et qd'U faut ni trop sèche ni trop humide. Au bout de trente jour^ environ et après avoir subi plusieurs mues ou changements de peau, les vers à soie ont atteint tout leur développement, soit 8 à 10 centimètres de longueur et un poids de 4 è| 5 grammes. C'est à ce moment qu'ils montent sur des petits rameaux de bruyère ou de bouleaux qu'on a déposés en éventail sur les claies et s'y installent pour filer leurs cocons, travail qui prend trois ou quatre jours environ. Enfermés ainsi dans leur coque soyeuse, ils se transforment aussitôt en chrysalides et, une vingtaine de jours plus tard, en papillons, accomplissant ainsi le cycle fixé par la nature à l'espèce.

Comme ce papillon, pour sortir du cocon, le perce et le rend par là même très difficilement utilisable, ne sont conservés tels, une fois filés, que les cocons dont on a besoin pour assurer la reproduction par l'accouplement des papillons mâles et femelles ; ceux-ci pondent la précieuse graine à conserver avec des précautions parmi lesquelles se place l'action indispensable d'une température assez basse, et même froide, jusqu'à la prochaine éclosion qui a lieu, en général, l'année suivante, mais il y a certaines races, dites polyvoltines, qui ont plusieurs générations annuellement, comme il y a du reste nombre d'autres sortes de chenilles vivant à l'état sauvage sur divers arbres, et produisant un cocon dont certains trouvent une utilisation importante, par exemple ceux donnant la soie dite Tussah ou Tussor.

La chaleur est le meilleur moyen d'étouffer les chrysalides pour prévenir leur métamorphose à l'intérieur des cocons et afin de pouvoir conserver ceux-ci autant qu'il est nécessaire. Primitivement, on se contentait donc d'exposer la

Papillons de vers a soie

1 Cliché du Laboratoire d'études de la Condition des Soies de Lyon.

masse des cocons récoltés aux forts rayons du soleil; actuellement, un four convenablement disposé et chauffé est un mo)'en plus expéditif et plus sûr.

Comment tirer de cette petite chose sèche, légère, d'apparence diversement colorée, en jaune pâle, jaune d'or, blanc jaunâtre ou tirant sur le vert, selon la race et le pa3's du ver qui l'a construit, le beau fil que l'on connaît pour son brillant et sa souplesse. C'est d'abord par la filature, opérée maintenant dans les organisations en usines de ce nom. î'iler la soie, c'est dérouler, dévider ce fil replié, comme nous l'avons dit, sur lui-même et collé à luimême. Il est nécessaire, pour cela, de maintenir les cocons plongés dans l'eau très chaude, presque bouillante d'une bassine de cuivre; bientôt leur enveloppe est suffisamment ramollie pour que l'ouvrière fileuse puisse, en les battant légèrement avec un petit balai de bruyère, faire s'accrocher aux aspérités de cet instrument simple et pratique le bout extérieur du fil. Toute une première partie, commencement du travail du ver, est grossière, rugueuse, irrégulière ; elle est rejetée et forme les déchets, nommés frisons, pour lesquels on a trouvé d'ailleurs une utilisation.

La fileuse arrive, de la sorte, à disposer d'un certain nombre de cocons dont le fil est, comme on dit, purgé et se dévide aisément. On pourrait croire qu'il n'y a plus qu'à tirer sur ce fil et à l'enrouler, mais, d'une part, ce fil, ou plutôt ce brin pour parler précisément, n'est pas de longueur indéfinie et mesure, certains disent, 3oo, d'autres jusqu'à 800 mètres au plus, sauf exceptions, mais encore il est bien trop ténu, trop fin pour être emplo5^able tel qu'il est; de plus, il serait irrégulier, car son diamètre va constamment en décroissant, jusqu'à devenir presque imperceptible.

Pour assurer la régularité, la continuité et la grosseur convenable au fil à produire, l'habileté de la fileuse consiste, avec une dextérité acquise par la pratique, à assembler en un seul les brins de deux, quatre, six ou huit cocons, selon les données d'une expérience qui fait prévoir le résultat; ces brins, ramollis par l'humidité et la chaleur, se collent les uns aux autres pour former un brin unique ; après s'être croisé pendant quelques tours avec un brin voisin formé de la même manière, ceci pour que leur frottement réciproque les arrondisse, celui-ci va s'enrouler sur un tambour dont le mouvement l'entraîne et sur lequel il se sèche. La fileuse doit encore veiller avec soin et voir quand il faut, par un adroit tour de main, jeter le bout, c'està-dire ajouter un nouveau brin d'un cocon prêt à être filé et tenu en réserve sur le bord de la bassine, pour remplacer le brin d'un cocon finissant ou trop ténu. C'est au jugé, avec une approximation remarquable due à l'entraînement des 3^eux et des doigts exercés, qu'elle arrive à maintenir ainsi la régularité de grosseur du fil, autrement dit son titre, première des conditions réclamées par les emplois industriels d'aujourd'hui.

La soie ainsi filée se présente sous l'aspect d'un fil écru, résistant, coloré comme l'était le cocon, peu brillant, et de toucher assez sec et prend le nom de Soie Grège; on en forme de grands écheveaux ou flottes, tordues sur elles-mêmes, et de ces flottes on compose des ballots ou balles, dont le transport, l'achat, la vente, la revente, le courtage forment autant de branches commerciales actives et importantes sur les grands marchés de la soie. Trains et navires apportent par wagons et chargements entiers ce fret précieux, dont l'abondance ou la rareté fait le prix, crée le cours ou la

cote, divisée en infinités de classes par genres, provenances, catégories et marques '.

Là, on titre la soie et on l'essaye ; c'est-à-dire qu'on vérifie sa grosseur, sa résistance et toutes qualités annoncées par la filature, utiles pour son classement et l'établissement de sa valeur marchande. Et aussi, on la conditionne ; en effet, la soie, qui a des propriétés électriques bien connues, est

aussi très hygrométrique ; or, comme elle se vend au poids, il importe d'établir pratiquement celui qui servira de base au calcul de la somme due par l'acheteur au vendeur. C'est ce qui a lieu dans des établissements fonctionnant officiellement sur les grandes places comme Lyon, Milan, Zurich, etc. Le procédé consiste à prendre un certain nombre de flottes de la balle soumise à l'opération et à leur faire subir dans des appareils à ce destinés une absolue dessiccation.

Il s'ensuit une perte de poids que l'on note très exactement, et un calcul proportionnel fournit ensuite, en tenant compte d'un degré d'humidité fixé par les usages à 1 1 pour loo d'eau, le poids total cherché , qu'on porte sur un bulletin destiné à faire foi dans la transaction.

Voilà donc le fil de soie entre les mains des fabricants, prêt à être mis sur le métier et à être transformé en étoffe, pourrait-on penser? C'est inexact cependant de façon générale. Il existe bien des tissus faits entièrement de soie grège et employés ainsi

Flottes et Bobines de soie.

• Il serait intéressant de pouvoir retrouver quel a été le prix de la soie en remontant à travers les âges ; nous avons dit qu'à l'époque romaine elle s'échangeait contre environ son poids d'or. Ainsi, par des calculs de comparaison, les auteurs ont pu montrer que, sous Justinien, la valeur du kilogramme de soie ou plus exactement de soierie était de 17.190 francs environ de notre monnaie. En 1345, la soie de Provence coûtait 76 sous tournois la livre, ce qui équivaut de nos jours à 65 francs. La moyenne des prix actuels de la soie écrue s'établit de façon approchée à 40 francs le kilogramme.

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

en écru ; mais la très grande majorité des autres, qu'ils soient teints en fils ou tissés teints, c'est-à-dire composés de fils teints au préalable avant le tissage, ou teints en pièces, c'est-à-dire fabriqués avec des fils écrus et teints ensuite, exigent pour leur confection que ces fils aient subi une torsion préparatoire calculée. C'est l'opération du moiilinage ou de Vouvraison. Au moyen d'appareils nommés moulins, on tord les fils sur eux-mêmes, en les assemblant parfois par deux, trois, etc., pour n'en faire qu'un et en graduant ces torsions, ces assemblages d'après le genre d'étoffes à fabriquer et le rôle qu'auraient à jouer ces fils dans cette étoffe. Aux fils qui doivent, pendant le tissage, supporter sur le métier une tension forte (ceux dits de chaîne, comme nous le verrons), il faut donner plus de cohésion et de résistance qu'aux fils dits de trame. Alors c'est une question de dosage, pour ainsi dire, avec des points de repère établis par l'expérience, et ce travail en réalité fort complexe du moulinage qui nécessite usines, outillage et personnel, le tout spécialisé, s'exécute fort régulièrement, créant toute une gamme de fils de soie plus ou moins retords, ouvrés:

organsin, trame, grenadine, poil, crêpe, marabout, cordonnet, milanaise, onde, etc.

Tout cela garnit les placards du fabricant et forme des réserves très détaillées qui comprennent encore les textiles qui s'emploient assez souvent en mélange avec la soie, coton, laine, lin, schappe ou fantaisie, ces deux derniers fils tirés des déchets produits à la filature des cocons dont nous avons parlé et dont les emplois ont pris un développement très important. Les chimistes ont même voulu augmenter cet arsenal en faisant mieux encore, avec des procédés qu'il n'est pas possible de passer sous silence. Ils ont fabriqué artificiellement de la soie.

Moulinage de la soie '

' Communiqué par M. H. Bertrand, à Lj'on.

Partant de ce principe que la matière constituante de la soie, la fibroïne, n'est autre que de la cellulose, une cellulose, car on en distingue plusieurs en chimie, paraît-il, qui se dissout dans certains liquides, on s'est demandé si inversement, en dissolvant dans un liquide approprié de la cellulose sous forme de déchets de coton, de pâte de bois, etc., on ne pourrait ensuite extraire de la dissolution cette même cellulose sous la forme de filaments soyeux.

La question a été résolue depuis assez longtemps déjà. Il est possible d'obtenir par un travail de laboratoire des fils comparables à des fils de soie, très brillants, ayant toute la régularité et la continuité que donne la filière qui les produit, appareil plus rigoureux peut-être à ce point de vue que l'organe du ver à soie et les doigts de la fileuse. Mais ces avantages sont fortement balancés par les défauts ou les insuffisantes qualités de cette nouvelle matière, dont on aurait pu penser un instant qu'elle allait concurrencer très sérieusement la soie naturelle. Lorsqu'il fut trouvé, ce fil artificiel était très inflammable, brûlant mieux que l'amadou, presque aussi bien que le fulmicoton avec lequel ses liens de parenté étaient étroits ; on remédia promptement à cet inconvénient capital, mais on ne parvint pas d'ailleurs à donner à cette soie la solidité et l'élasticité de celle produite par le Ver; lourde, et plus dense, la soie artificielle est incomparablement moins résistante à l'humidité et à la traction. A grosseur égale et même supérieure, elle ne peut supporter tous les efforts du tissage et ne convient trop qu'à certains emplois limités. Son coût est relativement élevé du reste, car sa fabrication est chose délicate et comporte de larges installations établies sur les bases industrielles modernes, fort dispendieuses.

Cependant, la soie nouvelle a trouvé une consommation tout à fait importante pour la confection des galons, dentelles, soutaches, broderies, tous articles qui emploient un fil gros, solide, et pour lesquels son brillant spécial, très accentué, presque métallique, est une supériorité indiscutable.

C'est la cause de l'essor véritablement très considérable qu'a pris assez récemment la fabrication industrielle des soies artificielles. Il existe du reste maintenant quantité de procédés différents pour produire de la sorte des fils imitant la soie, en France et un peu partout.

On ne peut pas présager ce que sera l'avenir de cette industrie : la science sans doute rés*erve des surprises ; il est très possible que Ton arrive à donner à cette soie artificiellement obtenue la solidité qui lui fait défaut. En attendant, la soie récoltée naturellement est d'une abondance qui rend son prix très moyen, et l'on ne voit pas qu'il y ait lieu de s'attendre à ce renchérissement qui créerait avec le coût des imitations chimiques en question, un écart tout en faveur de ces dernières.

Nous avons dit que les soieries se fabriquaient en beaucoup de cas, et presque les plus nombreux, maintenant, avec des fils de soie restés écrus, pour être teintes en pièces, celles-ci une fois fabriquées, contrairement au système séculairement suivi de tisser en teint, en employant la soie ayant reçu la couleur à la teinture en flottes.

Convenait-il donc, en se conformant à cette évolution, de parler fabrication avant d'aborder la teinture ? Il nous a paru préférable cependant de rester dans l'ordre des anciens errements et ne pas repousser plus loin le chapitre de cette dernière opération très importante.

TEINTURE DE LA SOIE 19

TEINTURE DE LA SOIE

La teinture de la soie, ou en soies, n'est plus la chose relativement simple qu'elle a pu rester fort longtemps. Héritier de procédés empiriques très anciens, le teinturier d'autrefois avait aussi l'habileté du tour de main, dans une profession où des usages réglementés maintenaient les traditions. De plus, il n'avait à sa disposition qu'un nombre limité de matières colorantes, pour la plupart empruntées au règne végétal, comme l'indigo, la garance, la cochenille, le carthame, la gaude et le pastel, par exemple, dont l'emploi était encore courant il n'y a pas très longtemps.

La teinture a suivi pour sa part le progrès ou la transformation des industries textiles ; ses procédés, comme ses ressources, se sont transformés de même entièrement. Pour la soie, plus ou presque plus de ces installations peu compliquées de ces petits ateliers où l'expérience et le savoir professionnel, transmis de père en fils, suppléaient à l'insuffisance des moyens matériels.

Dans les vastes usines actuelles, l'eau, la vapeur circulent en abondance, les moyens mécaniques réduisent au minimum les procédés manuels ; on se 'sert de machines pour teindre, laver, sécher la soie; de même pour la tendre, l'étendre, l'étirer, la brillanter, l'assouplir, etc.

Quant aux substances colorantes dont on use, elles forment un lot sans cesse grandissant et infiniment varié.

La découverte de l'aniline et peu après de la fuchsine, celle-ci trouvée, en 1858, par le chimiste Verguin, fut le point de départ d'une véritable révolution dans la chimie tinctoriale. Très vite, à ces deux produits extraits du goudron de houille, vinrent s'adjoindre quantité d'autres dérivés chimiques du même ordre, aux noms scientifiques assez barbares. Tous les jours cette série innombrable s'augmente de ceux trouvés et composés dans des laboratoires spécialement organisés pour cette recherche ; l'arsenal du teinturier moderne est extrêmement vaste.

Peut-on dire que l'on teint mieux de la sorte que par le passé ? Certes les nuances que l'on obtient sont chatoyantes et flatteuses. Elles ont la supériorité du nombre, la recherche des teintes, de l'imprévu même sur l'ancienne palette assez restreinte forcément, comme dit ci-dessus. Mais malheureusement le désavantage marqué des couleurs obtenues par les moyens nouveaux est de passer souvent avec grande rapidité en se fanant au soleil, à l'air, à la lumière du jour même, comme des fleurs fugitives. Et les vieilles soies patinées par le temps, ou demeurées parfois étonnantes de fraîcheur, attestent au contraire la solidité de leurs couleurs exigées bon teint '.

1 L'antiquité avait le secret des teintures extra-solides, si l'on s'en rapporte à des exemples comme celui trouvé dans Pline, livre VIII, chap. 48, des robes prétextes dont Servius TuUius, sixième roi de Rome, fit revêtir la statue de la Fortune et qui durèrent jusqu'à la

La chimie est encore responsable d'autres pratiques qu'on est en droit de regretter. En utilisant la faculté d'absorption très grande que possède la soie pour certaines substances, elle a trouvé la charge; ce système, qui consiste à incorporer au fil de soie, pour en augmenter le poids et aussi la grosseur, du tannin par exemple ou des oxj^des métalliques, n'est évidemment pas pour améliorer la solidité, ni la résistance des tissus qu'on en fait. S'il a trouvé, peu à peu, après ses premières applications, qui remontent à une cinquantaine d'années, un notable développement, c'est qu'il a été et qu'il est le moyen le plus simple, le plus tentant de satisfaire à la recherche obstinée du bon marché pour l'étoffe de Soie. vSous l'aiguillon de la concurrence et pour offrir toujours l'occasion sensationnelle qui attire la clientèle, on est arrivé à donner à celle-ci le bas prix qu'elle réclame et en lui fournissant quelque chose dont elle a strictement pour son argent. C'est du reste une erreur considérable et une contradiction de la réalité que d'affirmer, comme nous l'avons vu imprimé quelque part, l'existence de soieries ne contenant pas plus de 5 pour loo de soie contre 95 pour 100 de matières minérales.

L'idée de donner une augmentation de poids au fil de soie s'explique en quelque sorte par la perte de poids qu'il subit au cours de l'opération fondamentale et par laquelle, dans la majorité des cas, commencent tout d'abord les opérations de teinture. C'est le Dccrensage ou Cuite qui consiste à maintenir, pendant un certain temps, les flottes écrues ou les pièces de soie tissées avec des fils écrus dans un bain de savon bouillant convenablement dosé. Cette préparation jouit de la propriété de dissoudre la partie du fil de soie écru, qui en constitue comme la gaine protectrice; c'est en réalité une sorte de vernis pigmentaire, coloré comme nous l'avons dit en parlant des cocons, et que l'on appelle aussi le Grès de la soie.

Débarrassée de cette enveloppe, la soie apparaît avec tout son brillant et ses qualités spéciales, mais, forcément, à ce décreusage, elle perd une notable partie, quelquefois un quart environ, de son poids primitif. La soie se vendant au poids, on conçoit le renchérissement qui en découle sur le prix payé pour le fil grège ou écru, ce dont il faut bien tenir compte.

Après la cuite, les flottes de soie ou les pièces sont prêtes à être plongées dans des bains de teinture convenablement composés et appliqués; elles y reçoivent les coloris que l'on a désignés d'avance au teinturier. A lui d'obtenir, par des comparaisons constamment faites avec l'échantillon qu'on lui a remis de la nuance désirée, la meilleure conformité possible. C'est souvent une tâche difficile pour les ouvriers coloristes, qui exige, avec un œil exercé, des tâtonnements et des recommencements patients ; il en faut si peu pour qu'un ton présente avec un autre une différence presque imperceptible et cependant appréciable. Les dégradations des teintes sont infinies, et les cartes de nuances, tables ou gammes de couleurs, classées et numérotées, comme il en existe par exemple à la manufacture des Gobelins, ne donnent par leur variété qu'une faible idée de celle qui existe dans la Nature.

La difficulté est souvent aussi dans la réussite de ces nuances indécises, dites rabattues ou composées, que la Mode, avide de nouveautés, a souvent

mort de Séjan, ministre et favori de Tibère, cinq cent soixante années exposées à l'air actif de cette partie de l'Italie, sans être endommagées et sans que les couleurs aient souffert!

TEINTURE DE LA SOIE

fait préférer aux nuances pures, franches, parfois accentuées, telles qu'elles furent longtemps en honneur. Dans ce domaine extrêmement éclectique du choix des couleurs et de leur appellation, les pourpres, les bleus azur, inde, turquin, les écarlates, les verts, les jaunes, empruntés à l'Orient, régnèrent longtemps dans l'antiquité, au Moyen Age, sous la Renaissance, et devinrent plus tard, au xvir et au xviir siècle, des gammes et des harmonies souvent fort vives ; car les tons qu'on est convenu d'appeler anciens ne correspondent pas, patines par le temps, à ce qu'ils étaient primitivement, et lorsqu'on

Atelier de teinture de soieries '■ (teinture en pièces).

retrouve intacts, protégés par un heureux hasard, un velours vénitien, un lampas Louis XIV, on est frappé de la coloration très soutenue, quelquefois éclatante, qu'ils présentent. Nos pères, sous l'Empire, puis la Restauration, connurent les cramoisis, les aurores, les jonquilles, les tabacs d'Espagne et les nuances romantiques. On en est aujourd'hui à des contradictions et à de fréquents changements, surtout, bien entendu, pour les étoffes de soie destinées à faire des robes. Avec les coloris atténués, dits pastels, contrastent parfois les nuances dont le ton souvent criard et cru fait l'originalité et détermine le succès éphémère ; toutes ces teintes empruntent leur appellation à un vocabulaire de saison et d'actualité qui dure ce que veut la Mode. Rapidement, tel bleu Nattier cède la place aux gris Tête de Nègre, Taupe ou Fumée, puis à un Kaki, un Prunelle, etc., etc., et à la teinte qui fera fureur demain et qu'il faut renoncer à prévoir !

' M. Henry Bertrand, L)'on.

gg GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Croirait-on que le blanc et aussi le noir, nuances fondamentales, sont pour la soie celles qui nécessitent les soins les plus minutieux et les pratiques les plus exercées, sans qu'on puisse arriver toujours à réaliser scrupuleusement la conformité d'une teinture à une autre. Malgré tous les blanchiments, la composition intime du fil de soie et l'imprévu jouent leur rôle et créent les différences que présentent ces blancs entre eux, surtout perceptibles à ceux dont c'est le métier, et qui ont leur cause dans le jeu inégal de la lumière différemment réfléchie ou absorbée.

Les noirs, en effet, détiennent peut-être le record de la variété. Rien ne ressemble moins à un noir qu'un autre noir; la soie ne fait pas exception à ce fait facile à vérifier, et la difficulté du réassortiment des étoffes noires est bien connue des couturières. Alors on réclame, on recommence et on procède à des rcfaisages, et bien souvent on ne fait pas mieux : plat réchauffé ne valut jamais rien !

Voici cependant, sorties des usines de la teinture, les flottes de soies diversement colorées, selon ce que le fabricant a demandé, ayant subi en plus les traitements appropriés aux emplois en vue, car le tissage de divers genres d'étoffes exige de la soie plus ou moins cuite, plus ou moins assouplie, plus ou moins avivée, c'est-à-dire rendue craquante, ou préparée pour des manipulations ultérieures, telles que l'Impression, la Moire, etc., etc.

Ou bien, au lieu de flottes de soie, ce sont, nous le rappelons, les pièces mêmes d'étoffes qui sont rendues toutes prêtes et teintes, pièces que l'on a tissées avec des soies écrues et dont la manipulation est devenue dans la branche teinture une spécialité d'importance croissante, quoique reposant évidemment sur des procédés analogues à ceux du traitement de la soie en flottes '. A ce dernier point de vue, il y aurait lieu d'en venir dès maintenant à l'opération importante qui suit nécessairement la teinture de ces pièces de Soie, à Xapprct qui les finit et les fait telles qu'on les offre à la clientèle, mais il nous semble néanmoins normal de suivre auparavant, dans cet exposé, l'ancien ordre de choses et d'aborder tout de suite la question du tissage proprement dit, si bien qu'on puisse avoir une idée de la façon de fabriquer des pièces sans distinction de catégories, avant de voir comment on les apprête, quand il convient qu'elles soient ainsi traitées.

' Il faut noter encore les manipulations toutes spéciales qui conviennent pour la teinture des soies pour Moire, des soies dites « solides à la cuite » dichroïques ou à reflets, et des soieries mélang-ées, telles que soie et laine, soie et coton ; dans ce dernier cas, par l'emploi de colorants distincts et appropriés, on teint fort bien le coton, matière végétale, d'une nuance, et la soie, matière animale, d'une autre différente. Mieux encore: un procédé récent donne le moyen, en préparant de la soie à l'avance, et en employant dans le tissu soie non préparée et soie préparée, de donner à chacune d'elles une couleur différente : ce système de la double teinte, par teint en pièces, donne des résultats surprenants et fort commodes en beaucoup de circonstances.

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