COMMENT DÉNOMMER ET CLASSER LES SOIERIES
Il faut l'avouer, rien n'est plus sujet à erreurs, contradictions, incertitudes et perplexités que l'appellation des tissus de soie, chose extrêmement variable en réalité selon les temps, les lieux, les goûts et les habitudes. On voudrait pouvoir toujours disposer à cet usage de termes précis, impliquant en eux-mêmes définition pour nommer ces étoffes ; certes, il en existe au moins un certain nombre emplo yés régulièrement par les gens de métier, mais dans la pratique on se heurte trop fréquemment à des déformations de sens que l'usage a causées, à des conventions ou à des approximations à peu près obligées. Et cela explique pourquoi, si souvent, on appelle par exemple Broché un Damas qui ne Test pas, Brocatelle ce qui est Lampas,ou toute autre chose, et le reste à l'avenant.
A quelle autorité pourrait-on s'en référer pour plus d'ordre et de netteté? Ce n'est pas en tout cas à la tradition. On sait l'exemple de la pourpre des anciens et toutes les opinions différentes qui ont été émises, sans finalement qu'on soit arrivé à se mettre d'accord sur ce que pouvait être cette nuance par rapport à celles que nous connaissons, ou encore l'étoffe qui en était teinte, car le mot pourpre a désigné, paraît-il, en beaucoup de cas, le tissu lui-même: certains textes parlent même de pourpre blanche ou noire! Complète incertitude ou à peu près également pour les soieries de l'époque médiévale et leur correspondance avec les nôtres. Chansons de gestes, chroniques, poèmes ou proses nous ont transmis des noms auxquels, par simple probabilité la plupart du temps, nous essayons de faire correspondre nos tissus actuels sans affirmation certaine permise.
Qu'étaient-ce exactement que le Paile de soie, le Cendal, le Samit, le Baudequin, le Camelot, le Siglaton, le Diapré, l'Escarimant, etc., etc.? On peut le conjecturer ingénieusement, en s'aidant de recherches patientes, de rapprochements de textes, et c'est tout.
On est beaucoup mieux fixé évidemment sur les soies moins vieilles que plus tard, sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, on décora de noms tels que : Gros de Tours, Velours de Gênes, Damas de Florence, Dauphines, Persiennes, Musulmanes, Prussiennes, Cachemiriennes, Peaux de Poule, Velours à parterre. Velours mignatures, etc., patronages inspirés par les provenances, les circonstances, certaines imitations et toutes sortes de choses, somme toute, fort étrangères à la fabrication proprement dite et à la composition du tissu.
Et cette manière de procéder ayant persisté depuis lors, étant arrivée même à tout ce que la fantaisie la plus prononcée peut aujourd'hui suggérer à ceux ou celles dont c'est l'affaire, nous connaissons les noms ronflants et fréquemment renouvelés que, sous l'empire de l'actualité, on applique à telles ou telles soieries pour en pimenter la nouveauté, qui n'est souvent, à vrai dire, qu'une sorte de recommencement. ■