COMMENT DENOMMER ET CLASSER LES SOIERIES
Impossible donc de fonder une base autrement qu'illusoire dans cet ordre d'idées de la nomenclature, pour établir une classification et une précision que rien n'impose du reste; mieux vaut s'en tenir à des catégories largement et généralement envisagées et qui peuvent se comprendre à plusieurs points de vue.
En premier lieu, une distinction toute évidente est celle des deux grandes catégories : soieries unies, « en plain » ou « en plein » comme on les appela longtemps, et soieries façonnées ou à dessins; il conviendrait d'y ajouter une division intermédiaire, soieries fantaisies , comme celles à rayures, à quadrillages, etc., qui n'ont pas l'aspect tout uni et ne sont pas cependant fabriquées avec les métiers de façonnés.
Nos modernes Taffetas, Satins, Velours, Mousselines, Gazes, Crêpes, connus de tous, forment une majorité dans les unis, mais y sont compris également nombre d'autres tissus sans dessins, dont la contexture est variée et que l'on désigne habituellement par le terme Armure, pris ici comme la résultante tissée du mode de croisement donné aux fils sur le métier, qui est aussi désigné, et en premier lieu, comme nous l'avons vu, par le même mot.
Les spécialistes distinguent les armures simples ou fondamentales : TafEetas, Sergé, Satin, Reps, Cannelé, avec leurs dérivés, ce qui fait rentrer, par exemple, une foule de tissus, en apparence très divers, dans la catégorie Taffetas ; et les armures composées, celles-ci étant un emploi combiné des premières entre elles pour obtenir des effets différents . Quoique ce champ ait été considérablement exploité — il suffit, pour le voir, de se reporter à un ■quelconque traité technique — il reste ouvert à l'initiative des chercheurs. C'est par la disposition variée des organes du métier, commandant le jeu différent des fils de chaîne, par la grosseur, le nombre, la proportion, la torsion de ceux-ci, par l'emploi de trames étudiées que l'on parvient à ces créations. C'est bien, en effet, un travail de création, selon le terme usité, que cette recherche, où, théoriquement d'abord, la plume et le pinceau à la main, on trace sur le papier des ébauches et des projets calculés pour passer ensuite à l'exécution pratique; le problème est souvent difficile à solutionner; il exige un savoir patient et entraîné, d'autant qu'il est limité par les données du métier lui-même.
Chose curieuse : il arrive qu'au cours de ces essais et de ces tâtonnements de V échantillonnage , il se glisse une erreur fortuite, un oubli, une négligence ; le travail du métier ne s'exécute pas comme on l'avait imaginé et prescrit à l'avance; or, le résultat incorrect peut se traduire quelquefois par une armure imprévue qui fait nouveauté, a du succès et parfois beaucoup de succès. On pourrait citer des exemples remarquables de ce fait.
Nous verrons, en parlant à leur place des soieries à dessins, celles que dans le public on classe volontiers d'ensemble sous le nom de soies brochées, quelle ampleur et quelle complication peuvent atteindre la recherche et l'établissement de tissus nouveaux, quand il faut combiner à la fois le dessin dans ses détails imposés et le tissu dans son entente, sa qualité et ses couleurs, en laissant le moins possible au hasard et s'aidant pour cela de points de repère connus et toujours du calcul.
Une chose à prévoir spécialement d'une façon générale, c'est le prix et des bases de comparaison permettant de frapper assez juste. C'est une
question d'habitude et d'entraînement professionnel, aussi bien que pour un travail analytique non moins méticuleux qui est celui de la décomposition. Il consiste, en partant d'un échantillon d'un tissu de soie quelconque, même presque minuscule, à en discerner, loupe en mains, les éléments aussi bien que la façon dont ils sont assemblés et leur proportion, puis à parvenir par le calcul et l'expérience à la reconstitution aussi exacte que possible de ce tissu pour le fabriquer à nouveau, tout pareil.
La destination des soieries pour tels ou tels emplois permet aussi de les répartir en différents genres, comme : les soieries pour robes et, dans cette classe, notons, comme l'on dit, le courant, les tissus de fond, la fantaisie et la nouveauté, celles-ci activement soumises à l'empire de la mode renouvelée aux saisons d'hiver et d'été; les soieries pour la Mode ou garniture des chapeaux — t)'?^ 1^^ rubans — pour les doublures, la cravate ou le col; — les soieries pour Vanieublenieiit, compartiment incontestablement le plus riche en traditions décoratives, etc., etc.
Toute une branche commerciale repose sur l'étoffe de soie destinée au parapluie et la place prise par cet accessoire dans les usages du monde entier donne à penser quelle peut en être l'importance.
Enfin, on pourrait encore différencier les soieries actuelles par leur composition, car souvent elles ne sont plus tout soie, mais mélangées avec d'autres textiles: laines, cotons, soie artificielle, schappe, lin, ramie, sans parler du métal : or et argent.
Rappelons également encore une fois, et pour mémoire, cette distinction primordiale qui s'impose aujourd'hui et vient de la façon d'appliquer la teinture donnée, soit avant le tissage aux fils mêmes pour le teint en fils, soit après le tissage aux pièces ou teint en pièces, et concluons que, dans l'impossibilité de prétendre à une rigueur méthodique dont on ne voit pas la nécessité et dans un ordre tout arbitraire si l'on veut, mais se rapprochant de la marche habituelle du simple au composé, nous nous proposons maintenant de passer en revue les principaux types d'étoffes de soie en signalant de notre mieux les caractères qui les distinguent et les particularités qui se rattachent à chacun d'eux.
LE TAFFETAS
LE TAFFETAS
A tout seigneur, tout honneur. Or, le Taffetas^, la plus simple, comme nous l'avons vu, et la plus répandue des armures dans le domaine textile, a régné et règne encore à ce titre en maître dans le département de la soie, car si ce mode élémentaire du croisement des fils de la chaîne est, sans aucun doute, historiquement le plus ancien, il est aussi, en bien des cas, le meilleur, comme l'usage l'a démontré, pratiquement, pour les tissus de soie.
Le taffetas, ou, en langage canut, le système de l'armure par « une prise, une sautée » (sous-entendu lisse), a donné lieu à mille variantes et doit être considéré comme le pivot sur lequel repose tout l'art du tissage soyeux.
Car c'est aujourd'hui une famille innombrable de tissus qui se réclame de cette paternité ; il y a toujours des variétés de taffetas, étoffes serrées, fournies, résistantes, qui sont la suite des taftas ou taphetas, de toutes couleurs, vermeil, armoisin, zinzolin, vert, violet, etc., comme de toutes provenances, de Florence, de Bologne, d'Avignon, de Tours et de Lyon, dont les dames et gentilshommes d'antan
aimaient à se vêtir ou à parer leurs demeures ; déjà en i38g, le taffetas était si commun que l'on en put tendre tout un pont à l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris ! Mais, au premier abord, comment songer à rattacher au genre taffetas des tissus si différents de son aspect classique, tels que les légères et aériennes Mousselines de Soie, les Crêpes vaporeux, les Foulards, les Pongées, les Tussors exotiques et bien d'autres encore, où le jeu des fils est régi, cependant, par la même loi simple et identique ?
Ainsi, la dénomination peut varier selon la quantité de chaîne ou de trame employée et leur proportion respective et encore selon les prove-
Schéma du Taffetas.
* Peut-être faut-il voir l'étymologie de ce mot dans l'onomatopée : taf-taf, qui exprimerait le bruit caractéristique que produit cette étoffe quand on l'agite !
nances, mais tout tissu fabriqué d'après le croisement du taffetas sera toujours du taffetas.
Le caractère le plus marquant, le plus général des taffetas habituellement connus sous ce nom, est de présenter sur ses deux faces pareilles, sans envers ni endroit, un aspect assez lisse et tendu avec, cependant, un grain résultant des côtes fines ou fortes que forment les fils de la trame en se juxtaposant les uns à côté des autres perpendiculairement aux fils de chaîne qui les enserrent. On voit très bien ces côtes à l'oeil ou à la loupe, et on les sent parfaitement au toucher, procédé d'appréciation et presque de mesure qui joue un grand rôle dans la fabrication comme dans les transactions, et qui, développé par la pratique professionnelle, donne des renseignements très utiles.
Le grain, perceptible déjà dans les taffetas dits fonds de jupe ou « petite soie », s'accuse, se marque avec la qualité, devient très apparent dans la faille, qui eut une si grande vogue sous le Second Empire : c'est un taffetas dont la trame est bien plus grossie et renforcée que la chaîne, tout en étant rendue moins brillante que celle-ci par la manière de la teindre. Il en est de même avec des variations de grosseur, parfois de régularité, dans ces genres que l'on ne connaît plus guère actuellement que par le souvenir : pou ou poitlt de soie, et la catégorie des gros grains, gros de Naples, gros des Indes, gros de Londres, etc., à laquelle il conviendrait d'ajouter les genres dits taffetas cannelés, velours ottoman, faille française, etc.
L'appellation gros de Tours, qui a correspondu longtemps à de beaux taffetas fabriqués dans cette ville à l'imitation de ceux de Naples, très connus aussi par les tapissiers sous le nom qui s'est conservé de Ouinie-Sei:ie (de sa largeur is/iô' d'aune), s'applique également à un taffetas dont la trame est doublée, ayant été passée par deux coups successifs sous la même levée des fils de la chaîne. Cette combinaison n'est employée aujourd'hui, à vrai dire, que pour les soieries à bandes ou à dessins, en mélange et en opposition particulièrement heureuse avec le satin par exemple.
La Lonisinc, au contraire, est un taffetas dans lequel ce sont les fils de la chaîne qui, doublés, marchent deux à deux. De la sorte, cette armure sépare, ouvre davantage les fils et donne un aspect plus granité à l'étoffe, un toucher plus souple; tandis que l'habituelle tenue du taffetas lui donne cette carte ferme que les emplois de la mode tendent à proscrire pour le moment et qui le fait se casser en plis assez raides et anguleux, bien que les reflets de cette étoffe restent so3^eux et agréables.
Une façon fort ancienne de varier l'aspect du taffetas uni est de rendre ce\\iï-c'\ changeant om glacé, ce qui s'obtient en tramant une chaîne d'une couleur avec une trame d'une nuance opposée; ne ferait-on pas remonter cet usage plus haut qu'à l'année i328, où, d'après un inventaire du temps, le taffetas changeant coûtait alors 17 sols l'aune? On imagine facilement la variété considérable de coloris que, depuis lors, la recherche constante a permis d'atteindre en combinant ces nuances de changeants d'après la fantaisie et le goût de chacun pour obtenir souvent des effets fort agréables à l'œil. Après les changeants ou glacés à deux nuances, on est même arrivé au mélange de trois couleurs et au taffetas dit caméléon, en employant, avec une chaîne d'une première teinte, une trame composée elle-même de fils de deux couleurs différentes, assemblés dans la navette.
C'est encore du taffetas que se réclament les foulards et les toiles de soie, tissus où la légèreté, la souplesse, la minceur sont des qualités d'abord requises aussi bien qu'une solidité assez grande, toutes proportions gardées.
On disait autrefois de pareils tissus, de façon plus pittoresque que très exacte, que c'était « une manière de petite étoffe très claire, fort légère, et « point croisée, faite sur le métier avec de la soie filée, dont les femmes se « servent à faire des fichus, ou mouchoirs de cou, ou autres hardes semblables ». Mais on les fabriquait alors avec des fils teints, tandis que cette variété de tissus dont l'emploi est considérable est entièrement traitée maintenant par la teinture en pièces. On en fait aussi bien des robes que toutes sortes de choses élégantes et pratiques, et les pays exotiques, Chine ou Japon, qui avaient large- , ment devancé le Vieux Monde pour cette fabrication particulière, sont restés de grands fournisseurs de ces étoffes englobées sous le nom très général de Poncrécs; ils arrivent en Europe en écru ou simplement avec une première préparation et sans teinture ; on les teint, les apprête et les finit à la manière occidentale.
Taffetas, failles, gros de Tours et poult de soie se prêtent tout spécialement bien à une opération que nous avons mentionnée plus haut, celle du moirage, dont la technique resta pratiquement inconnue en France jusqu'au milieu du xviir siècle, moment où elle fut introduite à Lyon par l'Anglais Badjer ou Badger qui vint s'y fixer vers 1754. Auparavant, la moire ou moëre, comme on l'écrivait alors (de mohair, paraît-il, par analogie avec le poil de chèvre très brillant ainsi dénommé), livrée à la consommation, était jusqu'alors de production exclusivement anglaise, s'il paraît démontré toutefois que le principe de cette opération fût originaire de la Chine.
Badjer, dit Joubert de l'Hiberderie dans son curieux livre le Dessinateur pour les Fabriques de Soie, <' nous a apporté d'Angleterre le cylindre merveilleux, et l'apprêt avec lequel il fait d'un gros de Tours une véritable glace ».
En effet, le moirage donne à l'étoffe à laquelle on l'applique comme le reflet d'une glace ou plutôt il lui communique un aspect comparable à la surface d'une eau transparente et profonde, sur laquelle courent des rides ou des ondulations dites Jilef s — de la moire, imitant les remous et les agitations légères. Ces effets si t3^piques et imprévus, qui ont séduit et retenu bien souvent l'imagination des poètes et des artistes, ne sont autres que des jeux prosaïques de la lumière réfléchie, réfractée inégalement, curieusement, sur la surface du tissu ; il faut, pour cela, que cette surface ait été modifiée, que son grain ait été écrasé pai»places (on voit ici la nécessité de traiter des étoffes à grain ou à côtes), par la pression considérable qu'on fait subir à l'étoffe ; c'était autrefois avec la lourde calandre de pierre et maintenant c'est avec la moderne presse hydraulique ; en même temps, on a ménagé certains dérangements, certains glissements de l'étoffe repliée, comme il convient, sur ellemême. La moire de Badjer ou moire antique s'obtenait et s'obtient encore en repliant forcément la pièce à moirer par son milieu et lisières sur lisières avec de grands soins, et la conséquence forcée est un pli ineffaçable, on le conçoit, au milieu de l'étoffe, pli que l'on s'ingénia à dissimuler par des artifices et des arrangements et aussi par exemple, en certains cas, en fabriquant deux pièces identiques tissées l'une à côté de l'autre, en jumelles, par conséquent
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de tissage identique, pour les moirer ensuite en les appliquant l'une sur l'autre.
Vaucanson porta son attention sur le problème mécanique de la moire entre mille autres et imagina la calandre cylindrique, sorte de laminoir à rouleaux entre lesquels l'étoffe passe en subissant la pression nécessaire. Mais cette machine, qui simplifiait le système ancien, ne réussit pas à le remplacer, car son emploi permettait de produire seulement la moire ronde, dite plus tard moire française, qui présente des effets beaucoup moins variés et imprévus que la moire antique. Dans la moire ronde, en effet, que l'on obtient encore aujourd'hui par un système tout analogue, on
Moire antique.
retrouve constamment des formes arrondies, presque régulières, qui imitent assez bien les contours veinés que l'on remarque sur une coupe de bois de chêne ou de pin.
Actuellement, avec l'incessant besoin de nouveauté, on est arrivé à produire de nombreux genres de moire par divers procédés qui se perfectionnent et se multiplient chaque jour ; par exemple, on peut très bien moirer le tissu par places ou par bandes et l'on parvient à modeler les effets de la moire ou à les remplacer par de grandes ondes d'un bel aspect lumineux et décoratif, ou bien encore à former des sortes de dessins imprécis et curieux, etc., etc.
D'ailleurs, tout comme au xviir siècle et d'après les mêmes errements appliqués par Badjer et ses contemporains, on peut user de la moire en mélange avec des dessins produits sur l'étoffe par le métier pour décorer certaines soieries à fond gros de Tours de la façon qui eut un si gros succès à cette époque.
Chose digne de remarque : on trouve fréquemment mentionné au moyen âge, et même plus tard, un tissu de soie appelé Tabis, nom dérivé des formes
orientales et arabes, atabis ouzatabis, et auquel est constamment attribuée la caractéristique d'être d'un aspect onde ou ondoyant. Les tabis, sortes de gros taffetas dont l'usage s'est perdu, étaient peut-être bien déjà moirés, tabisés par le moj^en de la calandre, et d'autres conjectures font supposer qu'ils pouvaient aussi comprendre une chaîne de soie et une grosse trame de coton ondée par sa torsion particulière.
Avant de passer outre, en nous proposant de revenir, à une place spécialement réservée, sur les mousselines, crêpes et autres tissus légers du même genre, disons qu'il y a des taffetas où la trame soie est remplacée par une trame de laine ou de coton ; c'est la catégorie des Bengalines, Eoliennes, Popelines, Taffetalincs, etc., à destination de divers usages, tandis que d'autres taffetas encore, dénommés par exemple Marcelines, Florences, ceux-ci fort minces et légers, quoique tout de soie, s'appliquent à peu près uniquement aux emplois de la doublure.
Moire française.