LA SYMÉTRIE
En passant du règne végétal au règne animal, à la faveur de ces transitions insensibles que la nature s’est partout ménagées, on voit se produire avec constance une manière de répétition qui, sans être absolument nouvelle, est tout à fait singulière, la symétrie. Dès que nous sommes en présence d’un être animé, il nous apparaît comme composé de deux parties qui ont été soudées le long d’une ligne médiane, et ces deux parties, semblables sans être identiques, se correspondent de telle façon que celles de droite, repliées sur celles de gauche, les couvriraient exactement, comme une main de l’homme peut couvrir son autre main. Cette similitude, ou plutôt cette parfaite correspondance, est justement ce que nous appelons d’ordinaire la symétrie.
Cependant, le mot symétrie, d’après son étymologie grecque, signifiait, à l’origine, l’état d’un corps dont tous les membres ont entre eux une mesure commune (aùv [j.etpôv), c’est-à-dire qu’il signifiait ce qu’il faut entendre par proportion. Au surplus, ces deux choses ont entre elles une parenté si étroite, que les mots proportion et symétrie se prennent souvent l’un pour l’autre, parce qu’un animal symétrique est toujours proportionné, comme un animal proportionné est toujours symétrique. Enfin, dans un sens plus général et plus étendu, on nomme symétrie toute disposition de plusieurs objets arrangés suivant un ordre sensible et agréable.
La figure humaine, je veux dire l’appareil extérieur du corps humain, ayant été construite sur un plan symétrique, l’homme désire relrouver au dehors de lui l’ordre dont il est lui-même une éclatante image. Mais que dis-je? la symétrie existe dans son esprit comme dans son corps, puisque l’organe de ses jugements, qui est la raison, obéit à une sorte d’équilibre moral qui est la logique. Une décoration, si elle n’était pas symétrique, ou tout au moins secrètement pondérée, nous paraîtrait borgne ou boiteuse, et par cela même elle offenserait nos regards, comme n’étant pas conforme à notre intelligence. Un temple qui aurait son entrée principale dans un coin de l’édifice nous paraîtrait monstrueux, parce que sa façade ne serait pas semblable au frontispice du visage humain. Si le péristyle antérieur d’un monument doit se composer toujours de colonnes en nombre pair, c’est afin que les enlre-colonnements, au nombre de trois, de sept ou de neuf, aient un milieu où sera placée la grande porte.
Elle est si impérieuse, cette nécessité de la symétrie dans un monument, elle a été si vivement sentie par les peuples artistes, que les Athéniens, pour mieux marquer le point central de la façade du Parthénon, eurent soin de tenir l’entre-colonncment du milieu plus large que les autres, tandis qu’à droite et à gauche de la porte les colonnes étaient de plus en plus serrées. L’architecte, au lieu d’accuser la symétrie, comme on le fait aujourd’hui, par des espacements égaux, y insistait avec art, avec énergie, par l’égale répétition de mesures inégales.
Je parle ici de la décoration des édifices publics, car les constructions privées peuvent quelquefois se passer de la symétrie, quand le sacrifice en est commandé par un intérêt pressant. Nous en avons un exemple, à Paris, dans l’hôtel Pourlalès, bâti près de la Madeleine sur les dessins deM. Duban. L’illustre architecte, n’ayant à sa disposition qu’un terrain étroit, s’est franchement et habilement dispensé de placer la porte dans l’axe du bâtiment, de peur que la symétrie ne l’obligeât à percer sur la façade des ouvertures mesquines et trop peu espacées et que la distribution intérieure ne fut violentée par la rigoureuse régularité du dehors. Cependant, la symétrie est en général si vivement désirée par tout le monde, que nous voyons
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chaque jour des maisons sur lesquelles on a figuré do fausses fenêtres, uniquement pour ne pas manquer de politesse envers le public.
Un moyen de mettre de la symétrie dans un ornement qui n’est encore accusé que par la répétition, c’est d’y introduire Yintersécance. Ziegler (Études céramiques) donne ce nom à un motif d’ornement qui en coupe un autre. Par exemple, si la suite des lances qui composent une grille est interrompue par un" faisceau ou par un pied-droit surmonté par un vase, le faisceau ouïe pied-droit formeront une intersécance. Il en sera de même des pilastres qui rompent régulièrement la continuité d’une balustrade, comme celle dont Perrault a couronné les façades du Louvre. L’œil ou la rosace qui coupe les divisions du tailloir dans le chapiteau corinthien est une intersécance heureuse, parce qu’en indiquant un axe, une ligne médiane,
entre deux parties similaires et correspondantes, elle introduit une évidente symétrie sur la face du chapiteau.
Au fond, lorsque l’intersécance est répétée, on peut la regarder comme une forme de l’alternance, car le pilastre intersécant dans une balustrade et le faisceau intersécant dans une grille alternent en réalité avec une suite de balustres et une suite de lances; mais, dans ce cas, la symétrie est d’autant plus visible qu’elle se répète, puisque nous avons plusieurs fois deux rangées de lances semblables, égales en hauteur et en volume, à droite et à gauche d’un faisceau, ce qui répond à la définition commune du mot symétrie. Il nous semble donc que Ziegler a pris le change en comptant l’intersécance parmi les principes de l’ornement. Il est clair, en effet, par les exemples que nous donnons et par ceux qu’il donne lui-même, que le motif intersécant rentre dans l’alternance, lorsqu'il est répété, et dans la symétrie, lorsqu’il est unique
Ce qui est vrai de l’architecture, considérée comme beauté décorative, n’est pas moins vrai des ornements dont on veut enrichir les objets qui donnent de la grâce à nos demeures et à notre vie. Les dallages, les lapis, les papiers peints, la céramique, la serrurerie, sont soumis à la même loi, si bien
que ceux-là mêmes qui paraissent l’avoir oubliée volontairement, comme les artistes japonais, ne laissent pas de la respecter en substituant, avec délicatesse et avec
métrie, car l’amour de l’ordre se concilie dans l’âme humaine avec le plus ardent besoin de la liberté. Si l’on compare un vase grec ou chinois avec une potiche du Japon, quelque différents que soient les modes de décor, ils auront entre eux une ressemblance éloignée, mais appréciable, en ce sens que l’artiste japonais, beaucoup moins fidèle à la symétrie que les Grecs et les Chinois, aura pourtant conservé un secret équilibre dans l’extrême bizarrerie de sa composition. Voyez-le jeter comme au hasard sur un plateau de laque, sur une assiette de porcelaine, tel ou tel ornement qui s’épanouira dans un coin de la surface ornée ; rarement il manquera de placer dans la partie vide une grue, un merle, ou une file de nuages minces, qui suffiront à balancer le spectacle pittoresque et l’empêcheront pour ainsi dire de s’écrouler.
Le dessin d’un pavement, qu’il soit simplement répété ou assaisonné d’alternance, a besoin de symétrie, parce que l’œil aime à retrouver soit dans le concours des lignes dominantes, soit dans une figure centrale, les diagonales de la pièce pavée si elle est rectangle, et le point de convergence le ses rayons si elle est circulaire. En découvrant la symétrie dans le dal-
goùt, la pondération à la sy-
Intersécance unique formant symétrie.
lage d’un vestibule, par exemple, le visiteur devine que l’axe du pavement est identique ou parallèle à l’axe de l’édifice. Mise en évidence par la symétrie, l’unité d’une partie du bâtiment le conduit à comprendre l’unité du bâtiment tout entier. Pour mieux sentir cette vérité, qui d’ailleurs n’a pas besoin qu’on la démontre, il faut se représenter, dans le pavé d’une salle parallélogramme, une étoile jetée en dehors du centre, ou bien comparer
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une niche qui serait dallée carrément avec un hémicycle dont le dallage serait disposé en éventail.
Là où elle frappe les yeux, la symétrie, comme la répétition, a quelque chose de grave et d’imposant. Elle est, par excellence, l’ornement des cérémonies civiles et religieuses; elle prête une solennité nationale aux mouvements combinés d’une escadre, aux évolutions d’une armée. C’est elle qui donnait un air de majesté aux jardins de Lenôlre, et qui mêlait quelque dignité à la grâce dans le menuet de nos ancêtres. C’est elle qui, affirmant l’esprit d’ordre et l’esprit de famille, fait pressentir dans une demeure privée le calme et l’honnêteté de ceux qui l’habitent; c’est elle, enfin, qui est la plus haute distinction d’un festin par lequel on veut honorer des hôtes respectés ou illustres.