LA PROGRESSION
Un poète couché sur l’herbe et livré aux somnolences de la rêverie en est tiré peu à peu par un bruit vague, qui parait très éloigné encore, mais
Exemple (le progression par la perspective.
qui lui fait prêter l’oreille. Il lui semble que ce bruit s’accroît sensiblement et se rapproche. En jetant les yeux dans l’espace, il aperçoit un orage qui se forme aux confins de l’horizon et que le vent pousse vers lui. Les nuages s’avancent, les grondements lointains deviennent plus fréquents et moins sourds. Le soleil disparaît, le jour s’assombrit, le ciel se couvre, l’obscurité augmente, le bruit de plus en plus se prononce ; enfin l’orage se déclare, les nues se déchirent, et, après un roulement formidable, éclate un grand coup de tonnerre... Voilà l’image d’une progression croissante dans les sublimes décorations de la nature.
Mais une telle progression ne peut être saisie d’un seul coup ; il y faut la succession des heures et une suite continue d’impressions, tandis qu’il n’en est pas de même des ornements inventés par l'homme : ils doivent être vus, comme un tableau, d’une seule fenêtre , selon le mot de Léonard de Vinci, ou du moins ils doivent être perçus dans leur ensemble de manière que le regard de l’esprit les ait devinés avant que l’œil ail pu les voir entièrement, sans quoi l’unité manque, et là où manque l’unité, il n’y a point d’art.
Si l’on suppose une série de couleurs disposées par bandes sur une surface que l’on veut orner, depuis la plus sombre jusqu’à la plus claire, allant, par exemple, du violet le plus foncé au jaune le plus éclatant, ou, si l’on veut, du noir franc au blanc pur, on aura une progression croissante qui, regardée en sens inverse, sera décroissante. « Lorsque les branches d’un végétal, dit Bernardin de Saint-Pierre, sont disposées entre elles sur des plans semblables qui vont en diminuant de grandeur, comme dans les formes pyramidales du sapin, il y a progression. Et si ces arbres sont disposés eux-mêmes en longues avenues, qui se dégradent en hauteur et en teintes, comme leurs masses particulières, notre plaisir redouble parce que la progression devient infinie. C’est par cet instinct de l’infini que nous aimons à voir tout ce qui présente quelque progression, comme des pépinières de différents âges, les coteaux qui fuient à l’horizon sur différents plans, des perspectives qui n’ont point de terme... »
Des perspectives!... ce sont en effet des progressions pleines d’attrait et qui, dans les décors d’un théâtre, produisent une illusion toujours charmante. Ici encore, les phénomènes naturels de l’optique nous ont enseigné une science dont le génie de l’ornement a fait un art. Lorsqu’au fond de la grande cour fermée d’un palais, nous voyons s’ouvrir une allée d’arbres qui prolonge l’espace, ou l’éloigne à perte de vue, nous éprouvons quelquefois deux plaisirs, celui d’être trompés d’abord, et celui de reconnaître ensuite qu’on nous a trompés.
Et si les illusions de la perspective feinte sont attrayantes là surtout où elles masquent la nudité d’un mur inévitable et renversent un plein contre lequel se serait heurté le regard — on en voit beaucoup d’exemples à Boulogne, — comment se priver du prestige que produit la progression dans la perspective réelle d’un grand jardin, lorsqu’une avenue en ligne droite conduisant à un groupe de statues, à un exèdre, à une grotte, donne aux yeux le poétique plaisir qui s’attache à l’indécision des choses lointaines et au mystère des profondeurs?
Les surfaces pyramidales, comme les frontons, ne sauraient être mieux décorées que par un ornement progressif. Le triangle que dessine le devant d’une marquise sur le perron qu’elle protège de son toit de verre sera beaucoup mieux orné par une progression croissante et décroissante du
LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT
mémo motif que par des volutes contrastées, se dirigeant tantôt d’un côté, tantôt do l’autre ; le premier do ces ornements ajoutera au sentiment do la progression l'effet d’une répétition voulue, et d’autant plus remarquable à son tour qu’elle sera progressive ; le second ne sera qu’un amalgame insignifiant des fers contournés pour emplir un vide.
Il est employé partout, cet artifice de la progression : l’architecte, le poète, le musicien, l’orateur, s’en servent pour amener des impressions qui, sans elle, seraient souvent impossibles. L’échelle mystérieuse de Jacob est une progression apparue en songe au patriarche dont la pensée s’élevait de la terre au ciel. C’est au principe de la progression que se rapportent les pyramides à gradins bâtis dans la Basse-Egypte, les terrasses étagées qui composaient les jardins de Sémiramis à Babylonc, les escaliers interminables qui conduisaient aux plates-formes de Persépolis, enfin la plupart des monuments destinés jadis à décorer, non plus seulement des villes, mais des
Exemple d’ornement progressif.
provinces. N’ost-ce pas encore une progression que ce rythme croissant mis en œuvre dans la musique dramatique, ce crescendo qui, s’emparant avec douceur de l’âme la plus froide et l’échauffant par degrés sans lui donner le temps de se reconnaître, la fait monter avec une puissance irrésistible au paroxysme de la passion, exprimé par les violences et les éclats de l’orchestre ?
Dans la langue parlée, dans la langue écrite, il est des industries du même genre dont on use pour entraîner l’esprit d’une extrémité à l’autre, de l’idée la plus paisible à l’idée la plus terrible. Un grave moraliste, Boiste, dans le Dictionnaire qui porte son nom, donne ce bel exemple de progression : « L’humeur mène à l’impatience, l’impatience à la colère, la colère à l’emportement, l’emportement à la violence, la violence au crime, et par celte progression, l’on va d’un fauteuil à l’échafaud. »
Plus douces, plus innocentes surtout sont les progressions dont le décorateur fait usage dans son art. A vrai dire, cet élément n’est guère employé que dans la décoration des monuments et des villes, ou bien pour donner une haute expression aux fêtes nationales, à ces grandes cérémonies qui
doivent inspirer au peuple le sentiment de sa dignité et lui procurer la notion de ses devoirs envers la justice et envers lui-même. Dans la fameuse fête de l’Être suprême, dont Louis David fut l’ordonnateur, l’autel de la Patrie, placé au sommet d’une montagne, devenait le dernier terme d’une progression qui fut imposante, lorsqu’on vit s’avancer majestueusement et monter lentement les conventionnels portant des bouquets d’épis et de Heurs.
La progression n’est donc qu’une manière de mettre l’esprit en mouvement et de le porter, fût-ce malgré lui, jusqu’au point où il recevra une impression forte, qui n’aurait pu le frapper sans préparation aucune, à l’improviste. C’est pour l’artiste un procédé souverain, soit qu’il agrandisse un jardin par dos lignes fuyantes, soit qu’il imite les artifices de l’architecte égyptien, qui, par de solennelles avenues de sphinx, conduisait le regard aux pylônes des temples thébaïques, et ensuite, par des allées de colonnes, aux portes des sanctuaires fermés et obscurs.