DE CERTAINS REPOS
J’ai toujours pensé, et j’ai vérifié quelquefois, que l’on peut se faire une idée juste du caractère et de l’esprit d’un homme qu’on n’a jamais vu, rien qu’en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es. Avant même d’avoir lu les titres des ouvrages rangés dans les armoires de ce personnage que l’on ne connaît point et qui vous fait attendre dans son cabinet, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur ses reliures pour savoir s’il a le sentiment de l’ordre, s’il a du tact, s’il a du goût, s’il est vraiment possédé de l’amour des livres ou s’il n’en a que l'ostentation, s’il est enfin de ceux qui ont une bibliothèque seulement pour la montre, de ceux à qui M. de Paulmy proposait cette inscription à mettre sur leurs livres : Multi vocali, pauci lecti, beaucoup d’appelés, peu de lus.
Quand un homme a de la culture et les sens tant soit peu raffinés, il y paraît tout de suite à la seule manière dont ses livres sont rangés sur les rayons de sa bibliothèque. Que des reliures soient somptueuses ou modestes, il n’est pas indifférent de les mettre ici ou là, de faire jurer le neuf avec le vieux, de mêler les brochures au ton criard avec des reliures d’une chaude couleur, de rapprocher un livre babillé de chagrin ou de veau brun, d’un
Motif d’une reliure faite pour J. Grolier, 1521.
LA RELIURE
livre couvert en parchemin, à moins que ce ne soit un parchemin profondément ranci avec le temps, fatigué, ambré par l’usure.
On juge à plus forte raison de l’homme qu’on va voir et de la nature de son esprit d’après le nom des auteurs qu’il a choisis, d’après les soins qu’il a donnés à tel livre, de préférence à tel autre. Que penser de celui qui ne ferait aucune différence entre la reliure d’un Montaigne et celle d’un Coquillart, de celui qui négligerait son Tacite ou son Horace, ou l'illustre Théâtre de M. Corneille , pour faire un magnifique habit aux « Bigarrures et Touches du seigneur des Accords »? Il est donc vrai que les livres, à ne considérer que la forme extérieure, celle que le relieur leur a donnée, sont une marque des pensées qui régnent dans une maison, qu’ils en sont l’ornement moral autant qu’ils servent à la décorer dignement pour le plaisir des yeux.
Les principes de l’art décoratif trouvent leur application dans la reliure. Là, comme ailleurs, l’élégance est l’ennemie de la surcharge, et l’opulence même a besoin d’une certaine mesure, de certain repos. Là, comme ailleurs, la chose ornée ne doit pas l’être partout. Il en est de la reliure comme des autres industries proches parentes de l’art, la variété y doit assaisonner l’unité. La grâce doit y être un aveu de l’utile, à ce point que les accents de la solidité pourraient à eux seuls y tenir lieu d’ornement. Mais à quelles conditions une reliure sera-t-elle solide, commode, facile à manier, car il faut qu’elle soit tout cela avant d’être belle. Pour le savoir, je me suis adressé à un relieur habile, un des maîtres de la profession, lequel a bien voulu se prêter à mon désir d’être initié aux secrets de son art. « Je ne sais rien, lui ai-je dit; veuillez donc commencer vos leçons par le commencement. » Là-dessus, le relieur m’a donné de longues et patientes explications' dont voici la substance :
Puisque vous voulez que je vous parle comme à un homme absolument étranger à l’art de la reliure, j’obéis. Sachez donc, tout d’abord, pour votre gouverne, que dans un livre replié et fermé — je prends par exemple un livre sans luxe — on nomme plats, les deux côtés du carton qui le recouvre, dos, la partie postérieure du livre, celle sur laquelle on met aujourd’hui le titre et le nom de l’auteur (que l’on mettait autrefois sur le plat), tranche, les trois surfaces du livre par où il a été rogné, gouttière, la partie antérieure des feuilles, celle qui est opposée au dos et par laquelle on ouvre le livre. Les ficelles qui font sur le dos de petites saillies sont les nerfs , et les espaces compris entre les saillies, des entre-nerfs. Pour protéger le livre, il est nécessaire que le carton déborde la tranche. Cet excédent constitue les chasses du livre. Je vous ferai observer en passant combien sont justes les expressions du relieur : la tranche de devant s’appelle gouttière parce qu’elle est, en effet, comme une gouttière, creusée en cannelure. Les chasses du livre sont bien nommées, parce qu’avant de rogner le livre, on a dû
donner la chasse, c’est-à-dire du jeu, au carton, afin de pouvoir l’affleurer en haut pour rogner la tête, en bas pour rogner la queue, sauf à l’assujettir ensuite fermement une fois que la rognure est terminée. Je vous dirai plus tard comment se fait la rognure de la gouttière.
On désigne sous le nom de bord l’épaisseur du carton coupé sur les trois côtés, et par le mot bordure la partie du carton qui, en dessous de la couverture, excède la tranche du livre. Ces parties sont souvent ornées de filets ou autres ornements dorés, ce qui fait dire, dans ce cas, que la reliure est « à filets avec bord et bordure ».
Vous remarquerez que le dos forme une petite saillie en se retournant sur chaque côté du plat, ces saillies sont les mors du livre. Elles sont nécessaires pour loger les cartons qui ont été tout exprès coupés légèrement en biseau du côté de la saillie dont je parle ; comme c’est le long de cette saillie que le carton est attaché à la couverture du dos par une bande de veau ou de maroquin sur laquelle il se meut, les mors s’appellent très souvent charnières. A l’extrémité de ces charnières, en tête et en queue de chaque carton, l’on ménage deux échancrures, afin que la peau qui recouvrira les plats et le dos ne soit pas sujette à se déchirer quand on ouvrira le volume d’un côté ou de l’autre. Enfin, aux deux extrémités du dos, vous voyez un petit rouleau couvert de fil de couleurs alternées : cet ornement, qui est la tranche-file , répond à un but d’utilité, car il sert à bien assujettir les cahiers et à donner plus de consistance à la couverture lorsque le livre, serré dans les rayons de la bibliothèque, en sera tiré avec effort.
Maintenant, si vous ouvrez le volume relié, vous verrez au commencement les gardes du livre, c’est-à-dire deux feuilles, l’une de papier marbré ou de couleur, l’autre de papier blanc (ou du même ton que le papier des cahiers). — Il s’agit toujours d’un livre relié à l’ordinaire. — Celle-là, pliée en deux, est collée d’un côté sur l’intérieur de la couverture, de l’autre au papier blanc, dont le feuillet libre précède celui qui porte imprimé le titre de l’ouvrage en abrégé, le faux titre , lequel à son tour précède et couvrira le frontispice du livre.
Des feuilles semblables, l’une en papier blanc, l’autre en papier marbré ou de couleur, sont disposées en sens inverse à la fin du volume, dont elles formeront, pour ainsi dire l’arrière-garde, de sorte que, flanquée de ces pages obscures, les clartés du livre, la blancheur de son papier et de ses marges, en sont rehaussées et paraissent plus brillantes. Les gardes du commencement font surtout ressortir, par leur ton sombre, le titre de l’ouvrage, qui en est l’idée mère, et les gardes de la fin semblent exprimer que l’esprit du lecteur rentre dans l’obscurité quand il n’est plus éclairé par les pensées de l’écrivain. L’art du relieur a aussi, vous le voyez, son clairobscur. C’est montrer qu’on n’en a point le sentiment que de faire des gardes en soie claire ou en satin blanc moiré. Mais, en feuilletant le livre,
LA RELIURE
on y découvre des rubans de faveur, des signets qui ont été ménagés pour servir de marque aux endroits où la lecture aura été interrompue, en attendant qu’on la reprenne, ou bien aux passages qui ont touché le lecteur et qu’il retrouvera, pour les relire, au moyen de cette soie mnémonique. Collés sur le dos du livre, les signets ont été, de plus, piqués à l’aiguille par la couseuse, quand elle a fait les passes de la tranche-file.
Autrefois le relieur et le brocheur ne faisaient qu’un. C’était le relieur qui devait plier les feuilles dans l’ordre de la pagination, les assembler, les battre, les grecquer , les coudre ensemble et les couvrir provisoirement d’une feuille de papier marbré ou de couleur, quand il travaillait pour les libraires. Aujourd’hui la brochure est une profession à part, et les livres qu’on veut faire relier nous arrivent tout brochés, à nous autres relieurs, qui sommes tenus, il est vrai, de recommencer toute la besogne du brocheur, comme je vous l’expliquerai.
Vous demandez ce que signifie grecquer? C’est faire sur le dos des feuilles assemblées, avec une petite scie à main, appelée grecque, des entailles à l’endroit où devront être logées les ficelles autour desquelles on coudra les feuilles et qui formeront les nervures. Lorsque ces nervures ne doivent pas être apparentes, — c’est-à-dire faire saillie sur le dos de la couverture, — on dit que le livre est relié à la grecque. Mais d’où vient cette expression? C’est un illustre typographe, Ambroise-Firmin Didot, qui en a trouvé l’origine. Au seizième siècle, chez les Aide, à Venise, les relieurs étaient des Grecs réfugiés en Italie, avec d’autres artistes, depuis la prise de Constantinople par Mahomet II, et qui avaient apporté les méthodes de leur industrie aux imprimeurs vénitiens. Aussi les avis au relieur étaient-ils écrits en grec. De là le nom de reliure à la grecque donné à une manière d’opérer qui était sans doute d’importation byzantine.
Mais j’en reviens à mon livre, dit le maître relieur. Celui que vous voyez n’a rien d’extraordinaire ; la reliure en est d’un prix modéré. Cependant, la tranche en est dorée, et cela ne se pratique que pour les reliures pleines, pour celles qui sont entièrement couvertes de peau, parce qu’on suppose que celles-là devront durer autant que le livre et qu’on n’aura plus à les refaire, ce qui entraînerait la nécessité d’une seconde reliure. S’il s’agissait d’une demi-reliure, on se contenterait de dorer la tête, qui reçoit la poussière, afin de tenir la tranche propre, et, au lieu de rogner la gouttière et la queue, on ne ferait que les ébarber, pour ménager de la marge à une reliure ultérieure et définitive. Ce genre de demi-toilette est donc censé provisoire. Aussi ne met-on que du papier marbré sur les plats, réservant pour le dos seulement, quelquefois pour les coins, le veau et le maroquin.
Reliure argent (travail allemand xvie siècle).
Ceux qui veulent la tranche dorée demandent quelquefois, pour plus d’élégance, qu’on y fasse paraître des figures de fantaisie, des branches de fleurs, par exemple, ou des paysages, ou des personnages. Ces figures se font avec 'de petits fers émoussés qu’on pique sur la dorure en pointillant les contours de l’image : c'est ce que nous appelons antiquer sur tranche. Les livres du seizième siècle sont presque tous antiqués de cette manière, mais c’est là un enjolivement dont les reliures sans prétention se passent fort bien. Ce qui est indispensable, c’est la cambrure du livre. Cambrer , cela signifie produire un peu de convexité sur les plats de la couverture, de façon que les feuillets tout le long de la gouttière soient d’autant plus serrés. Ici encore, il y a une intention de grâce qui est motivée par l’utile, car non seulement on corrige ainsi la platitude des ais de carton qui forment les plats du livre, mais encore on s’oppose à la tendance qu’auraient les coins à se relever en dehors et à quitter les tranches, qui alors seraient bien vite écornées et salies. Et quelle différence, pour un homme de goût, entre un livre qui montrerait sa couverture déjetée, ses tranches avachies, ses feuillets froissés, et un livre hermétiquement clos par sa couverture, et dont les feuillets, bien serrés, sans le moindre entre-bâillement, sans le moindre pli, semblent contenir jalousement des trésors d’imagination et de pensée !
Telles furent les notions préliminaires que voulut bien nous donner le relieur consulté, pour nous mettre en état de comprendre ses explications futures. Je dis nous , p^rce que j’avais amené avec moi un tout jeune homme, récemment échappé du collège avec une certaine inclination à devenir bibliophile. « Mon jeune ami, lui dit le maître, si vous voulez mordre à la connaissance de notre art et prendre le goût des beaux livres, ou au moins des livres propres, bien cousus, honnêtement vêtus et agréables à la vue comme au toucher, même quand il n’y paraît aucun luxe, mettez la main ou plutôt jetez les yeux sur un de ces romans des cabinets de lecture, livres imprimés sur du papier à chandelles, souillés de fautes, tachés d’encre ou d’huile, qui sentent la colle moisie, et qui à force de traîner partout, ont perdu toute forme, toute couleur, et gisent humiliés, décousus, avilis sur des tables malpropres : vous éprouverez alors un dégoût qui, par réaction, vous inspirera peut-être la passion des beaux livres et des belles reliures. »
Et là-dessus le digne homme, pour réchauffer l’imagination du novice et le piquer au jeu, lui parla de ce qu’avait été la reliure autrefois. Il lui parla de quelques hommes illustres qui l’avaient exercée, entre autres du poète l’Arétin. Avant l’invention de l’imprimerie, disait-il, l’art du relieur, dans toute sa magnificence, était exercé par les orfèvres. Le relieur n’était encore qu’un manœuvre, un lieur chargé de la ligature des cahiers manuscrits, et qui s’en acquittait d’ordinaire assez grossièrement. Comme l’a dit
LA RELIURE
3 il
M. Édouard Fournier, le droit du simple relieur des villes, attaché à la glèbe de son métier, était aussi restreint que celui des relieurs des cloîtres
CH GOUTZWU.LE\
Arznnoy m r 0 o i
Reliure aux armes, chiffre et emblème de François Ier, Vie d’Ésope par Platuule et lettres d’Ésope en grec. Venise, sans date, in-4. (Biblioth. nat.)
ou des palais était libre ou étendu. Tout ce qu'il pouvait se permettre, après avoir fait ses ligatures sur cordes, c’était de travailler à amprainter et de marqueter de son mieux le cuir dont il couvrait ses volumes... Quand le livre avait été solidement lié, puis vêtu d’un cuir ouvragé ou de velours par
le relieur, il passait de ses mains dans celles de l’orfèvre, qui seul avait le droit de l’orner d’un fermai! , de le parsemer de clous d’or, d’argent ou de laiton, sur le dos ou sur les coins. Le relieur ne reprenait le livre que pour en recouvrir le riche habit d’un vêtement commun, de tous les jours, qui pùt lui permettre d’aller de main en main sans dommage; c’était la chemisette à lime.
Presque tous les arts que nous appelons décoratifs étaient pratiqués dans les monastères. Là on échappait à l’empire des règlements auxquels étaient assujettis les laïques. Tandis que dans l’ordre civil, où les métiers étaient séparés par des limites rigoureuses, le relieur ne pouvait pas êtreécrivain ni l’écrivain relieur, le moine calligraphe qui avait écrit et enluminé un livre d'heures, se croyait le droit de le relier, d’y mettre des fermaux, des coins, des clous, des émaux, d’y ajouter, en un mot, un travail d’orfèvrerie. Et non seulement il reliait ce qu’il avait écrit, mais souvent il avaiL fabriqué lui-même le parchemin de son manuscrit et préparé la peau dont il le couvrait. Les religieux se procuraient par la chasse les peaux nécessaires à la reliure de leurs livres, et quand l’abbaye ne possédait pas de forêts où l’on pût courre le cerf,- elle obtenait des seigneurs du voisinage la permission de chasser dans leur domaine. On cite plusieurs exemples de ces licences accordées aux monastères par des seigneurs ou des princes. Charlemagne en avait donné une à l’abbé de Saint-Bertin. Geoffroy Martel, comte d’Anjou, ordonna que la dîme des peaux de biches, prises dans l’îie d’Oléron, serait consacrée à relier les livres de l’abbaye qu’il avait fondée à Saintes.
Mais le cuir ne suffisait pas encore à préserver le livre aussi solidement qu’on le voulait. Souvent les plats sur lesquels on collait la peau étaient en bois plus ou moins épais, et comme ce bois devait se piquer tôt ou tard, le livre portait dans sa couverture même les germes de sa destruction. Après avoir percé le bois, les vers pénétraient le papier, le criblaient, le rongeaient. Ajoutez que la reliure en bois, avec ses garnitures, augmentait considérablement la pesanteur du volume, dont la chute pouvait être redoutable. On nous a montré à la Bibliothèque Laurentienne, de Florence, un vénérable manuscrit de Pétrarque — c’est une copie des lettres de Cicéron — dont la couverture en bois est si lourde que le livre, étant tombé sur la jambe gauche du poète, lui fît une blessure qui faillit nécessiter l’amputation. On a même vu des antiphonaires et des missels du moyen âge qui étaient d’une telle pesanteur, qu’on avait dû y adapter des roulettes pour les rendre plus mobiles, et qui, avec leurs coins en métal, leurs clous saillants et leurs fermaux à serrure, avaient l’aspect d’un coffre à renfermer des trésors.
Pour en revenir aux relieurs laïques, ils ne faisaient, avons-nous dit, que le commencement de la besogne, et il n’était guère possible qu’il en fût
LA RELIURE
autrement lorsqu’on voulait orner les reliures d’un travail d’orfèvrerie. C'était un des grands luxes du moyen âge de recouvrir splendidement les Évangéliaires et les autres livres de liturgie, d’y employer l’or et l’argent, les matières précieuses, les pierreries, les émaux, les nielles, d’y faire servir des ivoires antiques, d’y adapter des fermoirs en métal gravé ou repoussé, garnis de boutons. Quand la couverture était en velours, ou en drap d’or, ou en cuir gaufré, ce qu’on appelait alors tympanisé, on la rehaussait de clous dorés, pour orner l’étoffe en la préservant. Rien ne paraissait trop riche pour revêtir des manuscrits remplis de fines miniatures, enluminés de majuscules en couleur, d’initiales en or épais, embordurés de vignettes délicieuses.
Comment ne pas faire un vêtement somptueux à un livre comme celuici? — et, ce disant, le relieur bibliophile nous montrait un livre d’IIeures qu’on lui avait confié pour quelques réparations à y faire. — Les encadrements des pages étaient merveilleux : ils étaient ornés de plantes réelles ou imaginaires, d’animaux connus ou fantastiques. On y voyait glisser des lézards, ramper des limaçons et des chenilles, et toute sorte de mouches et de scarabées, et des oiseaux picorant les mûriers, les sorbiers, les fleurs de sureau. Les rubriques, autrement dit les titres du livre (ainsi nommés parce qu’ils sont ordinairement peints en rouge), étaient encore assez brillantes, quoique la couleur en eût pâli. Les peintures, gracieuses et délicates, avaient été inventées et finies par un des maîtres que l’humilité chrétienne a condamnés à l’oubli. Les lettres feuillagées et fleuries poussaient autour du texte leurs rameaux capricieux sur lesquels venaient se poser des papillons.
A de pareils livres il fallait une couverture à l’avenant. Ce n’était pas trop d’y sertir des rubis et des perles, d’y enchâsser des camées, d’en nieller les coins, d’en émailler les fermoirs, si bien que la reliure, devenant ellemême un objet d’art, avait besoin d’être préservée à son tour. Aussi avaiton soin de la serrer dans un étui ou de l’enfermer dans une cassette, quand on ne se contentait pas de la recouvrir d’une étoffe de soie ou de cendal.
Cependant l’invention de l’imprimerie dut avoir une grande influence sur l’art du relieur,. En devenant moins rares, les livres parurent moins précieux. Il n’était plus d’ailleurs possible d’étendre à des centaines de volumes la dépense considérable qu’avait entraînée la couverture de tel ou tel manuscrit, avec ses fermoirs ciselés, ses clous d’argent, ses pierreries, ses peintures même, caron faisait peindre parfois, sur lésais, de petits tableaux en camaïeu. Il fallut imaginer un costume moins somptueux pour ces livres qui allaient cesser d’être un luxe de grand seigneur, un plaisir de prince.
A partir de cette époque, les relieurs commencèrent à prendre de l’im-
portance. Leur industrie devint peu à peu indépendante; elle n’eut plus à subir l’intervention de l’orfèvre, du joaillier, du bijoutier, si ce n’est dans certains cas très rares. Elle put, sans sortir de ses propres moyens, devenir un art.
Elles sont innombrables (continua le relieur), les manipulations par lesquelles doit passer un livre qu’on relie. Et d'abord vous saurez que les livres nous arrivent presque toujours brochés, et que notre opération consiste à découdre le volume, à le collationner, c’est-à-dire à vérifier si les cahiers sont bien dans l’ordre alphabétique ou numérique des signatures, à replier les feuilles de manière que les chiffres des deux pages qui se suivent tombent exactement l’un sur l’autre, à voir s’il ne s’est pas glissé des feuilles appartenant à un autre volume; si, parexemple, la feuille 5 du tome second n’aurait pas été substituée par erreur à la feuille 5 du tome premier, enfin s'il y a des cartons à placer. — On nomme cartons , en librairie, des feuilles
que l’auteur a fait imprimer séparément et après coup, pour en remplacer d’autres qui contenaient des fautes typographiques ou des erreurs littéraires.
Après le collationnement, il faut battre le livre, mais en observant si l’encre d’impression est assez sèche pour ne pas produire de maculatures, ou bien avoir soin d’intercaler, entre les feuilles, du papier blanc qui recevra la décharge de l’encre. Puis, quand le livre a été battu, soit à la main et au marteau, soit à la machine, lorsque les feuilles, bien aplanies par le battage, ont rendu le livre facile à ouvrir, il faut le coudre sur nerfs ou le coudre à la grecque. Ce dernier genre de couture n’est pas le bon, pour les relieurs qui veulent un travail solide, durable, et leur préférence pour la couture sur nerfs, surtout pour la couture à nerfs fendus, se justifie par cette excellente raison que chaque cahier est cousu sur toute sa longueur et à point arrière, le fil faisant un tour sur chaque nerf, autrement dit sur chacune des ficelles du cousoir.
La grecque, je vous l’ai déjà dit, est une petite encoche que l’on pratique sur le dos des cahiers, pour y loger les ficelles auxquelles ils doivent être cousus. Les ficelles entrent jusqu’au fond des encoches, et le livre perd, de la marge du fond, toute la profondeur de la grecque. Or, quand le livre a été cousu à la grecque pour la demi-reliure ou le cartonnage, s’il n’a pas été au préalable parfaitement plié, il ne peut que très rarement subir une seconde pliure pour être relié définitivement sans qu’il se trouve des grec-
Motif tiré d’une reliure de 1587 (Bibl. nat.).
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ques apparentes sur la marge du fond. Dans les ouvrages classiques, comme les dictionnaires, par exemple, qui ont de petites marges, il arrive souvent que certaines feuilles, étant mal pliées, n’ont presque plus de marge près du dos, et que la grecque touche alors au texte imprimé. Les relieurs soigneux se contentent de marquer au crayon la trace de la couture, au lieu de la fixer par une entaille.
Le livre bien cousu, il faut le passer à la colle, préparer l’endossure, faire les mors, épointer les ficelles, c’est-à-dire les remettre en chanvre, rogner les bords du carton, les affiner, passer en carton à deux trous au moins, ce qui signifie attacher les cartons au livre avec le bout des nerfs de la couture, battre les ficelles afin de masquer les trous où elles ont passé, de façon que leur épaisseur ne soit apparente ni au dedans ni au dehors.
Viennent ensuite l’arrondissement du dos, qu’il faut coller et tremper, la mise en presse, la mise en paquets, laquelle consiste à placer en ligne plusieurs volumes à la fois, chacun entre deux ais, pour les serrer avec deux cordes à fouet (les fouetter ), de telle sorte qu’ils ne puissent s’ouvrir lorsqu’on les aura exposés à un feu éloigné et doux pour les faire sécher. Après l’endossure, qui doit se faire « avec parchemin et non papier », aux termes des anciens règlements, le relieur pose les gardes de couleur, prépare les rognures en affleurant les extrémités des feuillets, équerre le livre en tous sens, rogne en tête et en queue en descendant les chasses, berce la gouttière pour la faire remonter de nouveau et la rogner, dore ou fait dorer sur tranche, ajoute et coud la tranche-file, adapte les signets, et rabaisse les bords du carton sur la gouttière en leur donnant juste aidant de saillie qu’en ont les chasses de la tête et de la queue.
Il lui reste encore à préparer la couverture, en coupant le cuir et en purifiant les cartons de toute inégalité, de toute bavure, à parer le maroquin ou le veau, en amincissant les bords qui doivent être retournés sur le revers du plat et n’y former qu’une demi-épaisseur, à coller les peaux sur le carton sans le moindre pli, enfin à coiffer la tranche-file, c’est-à-dire la protéger, en faisant remonter un peu le cuir du dos pour le rabattre sur la tranche-file, à la hauteur des chasses.
Ici se termine le corps d’ouvrage, ici ont pris fin les explications techniques du maître relieur pour faire place aux observations esthétiques échangées entre l’écrivain désireux d’apprendre, et l’artiste empressé à l’instruire. Nous en sommes donc venus à ce qui nous intéresse particulièrement, à ce qui rentre dans le cadre de nos études, la décoration du livre.
LA DÉCORATION DU LIVRE DOIT ÊTRE EN RAPPORT AVEC LA NATURE DE L’OUVRAGE, AVEC L’IMPORTANCE DE L’AUTEUR, AVEC LE CARACTÈRE DE SES PENSÉES.
Riche, cette décoration peut l’être, sans doute, mais encore faut-il, ici comme ailleurs, que l’ornement ne fasse pas oublier la chose ornée, que l’aspect magnifique ou discret, élégant ou grave, splendide ou délicat de la reliure, soit en rapport avec la nature de l’ouvrage, avec l’importance de l’auteur, avec le caractère de ses pensées. Le sentiment des convenances suffit pour guider en cela le relieur, quand il est libre, ou l’amateur, quand il veut rester maître de son choix ; il suffit, en tout cas, pour leur faire éviter les lourdes fautes.
Plus le livre est sérieux, plus il est séant de lui faire un vêtement simple en sa dignité. Les coquetteries de la dorure, les entrelacs, les mosaïques, les tranches gaufrées ou ciselées ne conviennent pas, ce me semble, à un Montaigne, à un Pascal, à un Bossuet. Les philosophes, les moralistes, les docteurs en théologie ou en droit, seraient surpris de voir leurs œuvres habillées de tons voyants, enjolivées de dentelles, ornées de fleurs à la Grolier. Les anciens maîtres de la profession l’avaient senti quand ils inventèrent tout exprès pour les écrivains de Port-Royal la reliure janséniste , qu’on a souvent appliquée depuis aux ouvrages austères. Un ton noir ou un ton brun, raisin de Corinthe, pas de dorures, tout au plus quelques filets à froid, une peau de chagrin non écrasée ou du maroquin non poli, une tranche-file unie et sombre : voilà quels sont les traits distinctifs de la reliure janséniste.
Sans tomber dans l’excès du renoncement, on peut et il faut donner un certain air de sévérité, ou de gravité, du moins, au vêtement des livres qui élèvent la pensée, qui réconfortent l’esprit. 11 est délicat, sans doute, le rapport de convenance à saisir entre le caractère de la reliure et celui du livre. Pour peu qu’on ait du goût, on sentira qu’il ne faut rien serrer de trop près en ces sortes d’analogies. On cite un amateur anglais qui, prenant au pied de la lettre le conseil que donne le simple bon sens d’assortir l’habillement à la chose habillée, avait fait ciseler des cuivres ou, comme disent les relieurs, des fers , représentant des figures symboliques, par exemple un bonnet de la liberté, un caducée, une chouette, un trident, des palmes, des couronnes, des aigles, des masques comiques et tragiques. Ces figures diverses, imprimées sur le plaides reliures de cet amateur, servaient à distinguer ses livres avant même qu’on les ouvrît. Le caducée était réservé pour les œuvres des orateurs, le trident et les aplustres pour les livres
LA RELIURE
concernant la marine et la navigation, et l’oiseau de Minerve était estampé sur les écrits des philosophes. Les masques étaient frappés, cela va sans dire, sur les livres de littérature dramatique, et, dans sa logique inexorable, notre amateur faisait appliquer sur la reliure des ouvrages de médecine les attributs d’Esculape, le serpent enroulé autour d’une baguette ou d’une patère.
En toute chose, le goût est inséparable du sentiment de la mesure, et de même que le secret d’ennuyer est celui de tout dire, de même il y a quelque chose de pédantesque et de désobligeant pour l'esprit dans l’étalage d’une érudition facile et par cela même banale.
On ne peut mieux comparer cette sorte d’affectation qu’aux fantaisies de certains autres amateurs, qui, pour marquer une connexion entre la couverture du livre et son contenu, cherchaient une fine allusion dans le choix des peaux dont ils faisaient recouvrir les cartons de leurs reliures. Le bibliophile Frognall Dibdin (dans son Voyage bibliographique traduit par Licquet et Grapelet) parle d’un Livre sur la chasse qui avait été intentionnellement relié en peau de cerf, d’une Histoire de Jacques II, par Fox, qui était couverte en peau de renard, parce que fox, en anglais, signifie renard, et d’un Traité d’anatomie que le docteur Asken avait fait relier en peau humaine.
Ce sont là de pures excentricités. Mais l’abus d’une chose ne doit pas empêcher qu’on en use avec discrétion. Puisque la reliure est l’habit du livre, il doit en être de cet habit comme du costume qui distingue les nations en général et, en particulier, les diverses conditions dans chaque pays. Le costume est plus que l’habillement du corps : il est aussi le vêtement des idées. Or. cela doit être vrai surtout de la reliure qui revêt justement les idées écrites, les sentiments imprimés. Autrefois, il est vrai, les costumes étaient plus variés qu’aujourd’hui, non seulement de peuple à peuple, mais d’homme à homme. Cependant, il y reste encore assez de différences pour qu’on les imite dans l’habillement des livres. Il y a tant et tant de manières de nuancer des reliures qui paraissent devoir être semblables, étant faites avec les mêmes éléments : du cuir et de la dorure!
Et d’abord, un moyen de varier les caractères de la couverture, c’est la couleur du cuir. La basane, le veau, le chagrin, le maroquin, sont susceptibles de recevoir toutes les teintures qui réussissent sur la laine et la soie ; mais les plus variées et les plus riches se donnent au maroquin. Par la mise en couleur des peaux de bouc, de chèvre, de menon, de bouquetin, on obtient des maroquins rouge, vert-myrte, bleu de ciel, bleu de roi, indigo, vert de mer, vert-olive, vert anglais, tirant sur le soufre, violet, gris de souris, gris-perle, Lavallière foncé, Lavaillière clair — c’est-à-dire jaune plus ou moins brun — orangé, bouton d’or, citron, grenat, tête de nègre... Le cuir de Russie, peau de phoque, teint en rouge-amarante avec du san-
dal odorant, n’a pas ordinairement d'autre couleur ; mais combien est précieuse celte odeur aromatique, s’il est vrai qu’elle éloigne les insectes, les bruches et les vers qui s’attaquent à la couverture des livres! Comment ne pas attacher du prix à un livre qui, avant d’intéresser l’esprit, intéresse à la fois les yeux, l’odorat et le tact !
J’allais dire aussi les oreilles, car il y a des reliures à musique, de même qu’il y a des tableaux-pendules! Vous ouvrez un album dont la couverture contient dans un épais biseau une boîte à musique : à l’instant même, le cylindre s’échappe, les lames du peigne métallique reçoivent le frottement voulu, et vous entendez une valse ou une cavatine dont les sons paraissent sortir de la muraille. Aux quatre angles du plat extérieur, se trouvent des clous qui semblent placés là pour protéger la couverture par leur saillie, et qui en réalité dissimulent l’entrée des clefs par où se remonte l’appareil quand le cylindre esta bout de course. Mais ce sont là encore des excentricités puériles, étrangères à l’art de la reliure. L’excellence de l’exécution ne doit jamais être sacrifiée à de pareils tours de force.
Pour ce qui est de la couleur des peaux, le relieur ayant à sa disposition des tons clairs ou sombres, brillants ou sévères, des rouges exaltés ou rompus, des jaunes intenses oulégèrement verdis, des bleus froids, des verts tendres ou profonds, des violets sourds, sans parler des nuances qui varient les expressions de gaieté ou d’austérité, de richesse ou de modestie, propres aux couleurs, peut exercer son goût dans le choix des teintes convenables au caractère du livre. Vient ensuite la dorure qui s’applique à la tranche et au cuir.
La dorure sur tranche est susceptible de quelques variantes. On la fait unie ou ciselée, avec ou sans marbrures, quelquefois sur peinture. La plus simple est à notre avis la meilleure, parce qu’elle ne présente aucun relief, et que tout relief arrêtant la poussière est de sa nature salissant. Pour qu’il soit facile, en réalité comme en apparence, de tourner les feuillets, il faut que la tranche soit unie, et cela suffit pour condamner la tranche ciselée qui a pour effet de rendre raboteux ce qui doit être lisse, et qui fait ressembler le livre, quand il est fermé, à une boîte contenant un autre livre.
Mieux avisés furent les anciens relieurs, lorsqu’ils inventèrent de marbrer la tranche, dans la pensée que cet ornement empêcherait les taches d’être aussi visibles, pendant que la dorure donnerait de la force aux arêtes des feuillets; quant aux dessins compliqués et coloriés, tels que paysages, fleurs ou figures que l’on imprimait avec un fer chaud sur les tranches, ce sont d’inutiles enfantillages et l’on a bien fait d’y renoncer, par la raison que, lorsqu’on a les yeux sur la gouttière d’uu livre, c’est qu’on veut l’ouvrir, et le plus pressé est alors de satisfaire l’esprit.
C’est un art délicat que celui du doreur sur cuir. Un petit nombre de fers lui suffit pour changera l’infini ses dessins. Il peut à volonté, au moyen
LA RELIURE
de combinaisons toujours nouvelles, frappantes par la répétition, ou variées
Reliure aux armes et au chiffre de Henri II. In-folio (Biblioth. nat.). par l’alternance, régularisées par une rigoureuse symétrie ou bien libre-
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ment disposées dans un apparent désordre, il peut, disons-nous, composer de grandes dentelles dans le genre de Duseuil, qui fut un des plus habiles relieurs du dix-septième siècle, ou former ces ornements au pointillé, que les gens du métier appellent mille points, et dans lesquels excellait Legascon, qui fut le relieur d’Anne d’Autriche et du magistrat bibliophile Habert de Montmort, ami de Molière. Le doreur sur cuir a donc vingt manières de changer la disposition de ses petits fers. Tantôt il les range autour d’un vide rond ou ovale; tantôt il les circonscrit d’une bordure cernée de filets, laissant au milieu du plat un parallélogramme de maroquin uni; quelquefois la dentelle, au lieu de se terminer en onglets, s’arrondit aux angles et forme une couronne elliptique. Lorsqu’il a des figures sur le plat ou un emblème demandé ou un monogramme, il les imprime à la presse; mais il pousse à la main les petits fers.
De jolis ornements peuvent être dessinés sur le maroquin avec de simples filets, soit qu’on les trace sur l’or, soit qu’on les pousse à froid, c’est-à-dire sans dorure, soit qu’on entremêle des filets dorés avec des filets mats, soit qu’on les combine entre eux avec du maroquin de diverses couleurs, soit enfin que, dans les figures géométriques formées par des filets, on introduise des ornements qui sont rayés de hachures d’un flanc à l’autre, et que l’on nomme filets azurés , mot emprunté du blason, dans lequel on représente l’azur par des lignes couchées horizontalement.