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QUEL QUE SOIT- LE GENRE D’ORNEMENT QUE L’ON PRÉFÈRE

IL IMPORTE, QUAND ON Y VEUT METTRE LE CACHET D’UNE ÉPOQUE, DE BIEN CONNAITRE LE STYLE DÉCORATIF DES MINIATURES OU DES IMPRIMÉS DU TEMPS OU VÉCUT L’AUTEUR DU LIVRE.

S’agit-il d’un incunable? — on est convenu d’appeler incunables tous les livres publiés au quinzième siècle, depuis 1453, date de l’invention de l’imprimerie, jusqu’en 1500 — les modèles ne manquent pas, et l’on peut les choisir parmi les reliures du quinzième siècle, car les premiers bibliophiles, et le plus illustre de tous, Mathias Corvin, roi de Hongrie, faisaient relier leurs imprimés comme on reliait les manuscrits avant l’invention de l’imprimerie, avec des fermoirs, des peintures sur plats, des dorures, des gaufrures, des émaux, des pierreries. Mathias Corvin avait la passion des livres, et il n’en posséda pas moins, dit-on, de cinquante mille, dans sa bibliothèque, à Bude, qui fut pillée et en partie brûlée par les Turcs, au quinzième siècle, et dont les livres échappés aux flammes furent embar-

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qués sur le Danube et portés au sérail, où ils sont peut-être encore.

Reliure faite pour Grolier avec son nom et sa devise. Eulhymius Zigabeuus. Commenlationes in oritnes psalmos. Vérone, 1530, in-folio (Bibl. nat.).

Au treizième siècle, deux Italiens, hommes de goût, Michel et Thomas Maïoli, et après eux, Jean Grolier, qui fut trésorier général de France sous François Ier, Louis de Saincte-Maure, marquis de Nesles, Catherine de Médicis, Henri II, firent orner leurs reliures de compartiments à entre-lacs, c’est-à-dire de listels et de fleurons liés et entre-croisés à la manière des ornements arabes, avec dorures. La raideur des lignes droites y est rachetée par des courbes élégantes. Ces listels coupés dans des maroquins de diverses couleurs jettent une heureuse variété dans les compartiments, et des feuillages imaginaires, des fleurs hachées viennent rompre l’aridité que présentait un dessin purement géométrique. Au milieu du plat est ménagé un cartouche dans lequel est imprimé en lettres d’or le titre du livre- Sur le plat de l’envers un autre cartouche contient la devise du bibliophile. Celle de Grolier est assez singulière pour être mentionnée : Pirtio mea , Domine, sitin terra viventium, « Que ma part de bonheur, ô mon Dieu, soit sur la terre des vivants. »

Les livres, les beaux livres, ne doivent être prêtés qu’à des amis sûrs, qui en aient le même soin que nous en aurions nous-mêmes. C’est la pensée qu’exprime la devise imprimée sur les reliures des Maïoli : Ingratis servire nefas; mais les amis, les vrais amis, sont, aussi bien que nous, propriétaires de nos livres, et Grolier ne pensait pas autrement, puisqu’il faisait pousser au fer, sur le plat de ses reliures, au-dessus ou au-dessous du titre, l’inscription : Jo. Grolierii et amicorum, qu’il écrivait parfois de sa main sur une des feuilles de garde. Cette inscription, qui a été souvent imitée, nous rappelle qu’un de nos contemporains, réfugié à Londres, au temps de l’Empire, aujourd’hui sénateur, avait écrit sur ses livres : A moi et à mes amis, ce que voyant, un de ses compagnons d’exil, démocrate illustre, aujourd’hui député de Paris, lui fit cette observation caractéristique : « Votre devise est généreuse ; mais il serait plus séant, je crois, d’écrire : A mes amis et à moi. »

Revenons aux divers styles des reliures anciennes : celui du dix-septième siècle, qui est l’époque où les relieurs français commencèrent à l’emporter même sur les Italiens, a été fixé par deux maîtres renommés, Legascon et Duseuil. Legascon, qui florissait sous Louis XIII, se distingua surtout par des dorures au petit fer, qu’il variait avec infiniment de délicatesse et dont les ornements sont faits au pointillé. Legascon fut le premier qui couvrit de maroquin les plats et les contre-plats, c’est-à-dire le dehors et le dedans du carton. Du moins cette particularité fut remarquée comme une innovation dans la reliure faite par lui de cette fameuse Guirlande de Julie que mademoiselle de Rambouillet trouva sur sa toilette, le premier jour de l’an 1633, et qui contenait des miniatures de Robert, avec des madrigaux composés par dix-neuf poètes, dont le grand Corneille.

Duseuil, qui était un abbé, mit en vogue les grandes dentelles. Il les exécutait avec un petit nombre de fers, combinés de cent manières et pous-

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sés sur le plat tout le long des bords, de façon que les fines engrelures de l'ornement tournées vers le centre y laissaient un vide pour les armoiries ou le monogramme du propriétaire. Les livres de Louis XIII, en maroquin

Reliure au chiffre de la reine Marie-Thérèse d’Autriche, femme de Louis XIV (genre Legascon. La vie de sœur Marie de l' Incarnation, par le P. Maurice, Paris, 1G42, in-8 (Bibl. nat.).

vert fleurdelisé, ne furent reliés ni par Duseuil ni par Legascon ; ils le furent par Clovis Ève, deuxième du nom, relieur ordinaire du roi, celui qui, inventa peut-être le genre appelé depuis fanfare , comme nous le dirons plus loin.

Ce fut dans le même temps que Macé Ruette, dont le fils, Antoine Ruette,

fut le relieur de Louis XIV, imagina de marbrer le maroquin, et le papier qui devait servir à former les gardes. La marbrure sur peau n’est pas seulement décorative, elle a aussi une utilité qui est de cacher les petits défauts qui peuvent se trouver sur le maroquin, et particulièrement sur la peau de veau, où ils sautent aux yeux, quand le veau est d’un fauve clair. Lien que la marbrure des peaux soit maintenant surannée, il en faut dire ici quelque chose, parce que le goût en peut revenir et que la mode ne nous quitte jamais sans quelque esprit de retour.

Comment se fait ce genre d’ornement? Avec une éponge ou avec un pinceau. La méthode en est assez simple : il y suffit d’un peu de couperose étendue d’eau, soit qu’on appuie légèrement l’éponge en différents endroits pour y produire des taches en forme de nuage, soit qu’on fasse tomber une pluie de gouttes sur la peau de veau ou de basane, en secouant de haut un pinceau trempé de la couleur voulue, et en distribuant la pluie le plus également qu’il se peut, c’est-à-dire en mettant un certain équilibre dans la confusion. Si les taches sont rouges, elles forment la marbrure porphyre. Si elles sont brunes, clairsemées et fines, c’est la marbrure soupe au lait. Par des procédés analogues on obtient, avec des taches rouges et des jaspures de mouches noires, les beaux tons de l’écaille, ou bien, en laissant couler la pluie de couleur sur le cuir légèrement incliné, on la voit se maculer d’arborisations assez semblables à celles de l’agate. Ces diverses opérations ont pris le nom de racinage , et on ne les pratique d’ordinaire que sur le veau. C’est pour cela que le veau marbré s’appelle veau racine.

Mais si les bibliophiles, au moins en France, ont renoncé à la marbrure de la basane ou du veau pour la couverture de leurs livres, les relieurs continuent d’employer le papier marbré pour les contre-plats et pour les gardes, à moins qu’il ne s’agisse d’une reliure de luxe. Que de variétés aimables dans la marbrure et combien elle est amusante pour l’œil ! Les Français et les Bavarois la font très habilement sur le papier ; mais il faut convenir que les Anglais ont apporté dans ce genre de fabrication d’heureux caprices, des mariages de couleurs imprévus et piquants. Non seulement ils imitent les marbres de la nature, mais ils en inventent qui n’ont pour toute vérité qu’une étonnante vraisemblance. Comme s’ils avaient pénétré dans le secret des infiltrations et des oxydes métalliques, qui ont taché et coloré la pâte calcaire, des agglomérations de roches qui ont formé les brèches et de la manière dont les débris de coquillages et de madrépores ont varié les lumachelles, moucheté les brocatelles et les granits, ils fabriquent des marbrures artificielles d’une saveur tout à fait charmante. Ce sont eux, je crois, qui ont inventé d’y faire couler comme des ruisseaux d’ombre. Sur un fond de pureté remarquable, rouge antique ou sanguin, vert cuivreux, vert-pomme ou vert-émeraude, bleu-lapis, jaune, rose-

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campan, ils entassent confusément des taches de toute couleur, en y mêlant des gris fins, des veines d’or, en les truffant de noir et en y répan* dant des flocons de neige. Quelquefois leurs marbrures fantastiques, imitant des montagnes, des ravins, des vallées, des golfes, des cratères éteints et des terres cahotées, rappellent les cartes de la lune ou ressemblent à des géographies imaginaires.

Au dix-huitième siècle, les papiers marbrés étaient remplacés dans les reliures de prix par des gardes en satin, suivies de gardes en papier doré. On reconnaît à cette particularité, entre autres caractères, les livres reliés par Padeloup, qui travaillait pour la reine Marie Leczynska, ou par Biziaux, qui fut au service de madame de Pompadour. Ces livres étaient doublés de maroquin au revers du plat. Padeloup excellait à renouveler les compartiments en mosaïque dont la tradition remontait à Grolier, à Saincte-Maure, et qui s’était continuée sur les livres appartenant à Diane de Poitiers. Son maroquin rouge était coupé de pièces vertes et rehaussé de maroquin citron. Derôme, qui lui succéda dans la faveur des bibliophiles, fut plus sobre, en fait d’ornements, de dorure et de guillochés. Il visait à la solidité réelle et apparente. Il n’avait pas le goût des marqueteries en peaux, des arabesques au petit fer, des pointillés et autres fioritures. 11 mit du style dans son style.

Entre Derôme, qui florissait en 1770, et Thouvenin, dont la grande réputation commença vers 1820, se place l’invention du cartonnage, par Bradel. C’est l’époque démocratique de la reliure. Par esprit d’égalité, Mercier, Louvet et quelques journalistes influents s’étaient élevés contre le luxe des livres richement vêtus et dorés, surtout à cause des armoiries qui s’y étalaient orgueilleusement. Simple dans ses habits, la société de la Révolution voulut aussi la simplicité dans l’habillement des livres. L’art du relieur eut sa roture : ce fut le cartonnage. L’écrivain sans fortune, le bibliophile en herbe purent par ce moyen conserver provisoirement leurs livres et même les conserver toujours.

Les feuilles d’un livre cartonné n’étant pas rognées, mais ébarbées seulement, auront toute leur bonne marge, quand on voudra relier définitivement le livre ou plutôt la brochure, car c’est une brochure bien battue, bien cousue, et solidement couverte qu’un bon cartonnage; mais, pour qu’il soit bon, il ne doit pas entamer le moins du monde la marge intérieure du livre, ce qui revient à dire qu’il ne doit pas être cousu à la grecque. Un relieur passionné pour son art, l'auteur du poème de la Reliure , Lesné, avait imaginé la couture dite sur rubans par laquelle il évitait les entailles faites dans le dos pour y loger des ficelles, en y substituant des lacets de soie qui permettent de coudre chaque cahier dans toute sa longueur, et d’assurer ainsi la durée du livre, qu’on pourra plus tard relier sans le découdre. C’est ainsi qu’un amateur qui débute, et un biblio-

pliile qui n’est pas bibliomane, peuvent, en attendant mieux, se contenter de l’élégance plébéienne du cartonnage.

Les Anglais n’aiment pas les brochures, et ils ont bien raison, car une brochure, pour peu qu’elle ait été lue, est bientôt froissée, déformée et salie, de façon qu’au lieu d’inspirer le désir de la lecture, elle en inspirerait le dégoût. Aussi ne voit-on pas de brochures en Angleterre; les livres y sont vendus, chez le libraire, tout cartonnés par le procédé que nous appelons emboîtage. Ce qui distingue ce genre de reliure provisoire, et plus que provisoire, c’est que la couverture, ornée d’avance de gaufrures ou de dorures au balancier, et portant avec elle ses cartons, n’est attachée au volume que par le collage des gardes, et comme ces gardes, étrangères au livre, y sont simplement cousues avec le premier et le dernier cahier, la couverture peut se séparer du livre, si les gardes viennent à se déchirer. Il est vrai de dire qu’on a porté tout récemment quelque remède à ce défaut de solidité. Dans les ateliers montés à Londres pour la confection des emboîtages sur une vaste échelle, mille volumes peuvent être recouverts et dorés en six heures, pourvu que les couvertures soient tenues toutes prêtes, ce qui ne demande pas plus de deux jours.

Est-il besoin de dire que l’exécution des ornements à la machine a quelque chose de raide, de sec, de mathématique, de fatal, qui ne saurait séduire un homme de goût, pour lequel aura toujours plus d’attrait un travail de main d’homme, même avec ses imperfections inévitables. Tout ce qui est humain, tout ce qui émane d’un être vivant et pensant a un caractère, et tout ce qui a du caractère est digne d’intéresser un esprit bien fait ; cependant il faut regarder comme une bienfaisante innovation de notre siècle les cartonnages d’albums ou de livres illustrés. Recouverts de porcelaines gaufrées et dorées de toutes nuances, les unes à grain chagriné, les autres imitant le maroquin du Levant, celles-ci marbrées, celles-là reproduisant sur une matière plus solide les cailloutages du beau papier Annonay, ces emboîtages perfectionnés ont permis au pauvre de donner à ses enfants des étrennes brillantes et peu coûteuses, de nature à leur plaire en leur inspirant un commencement d’amour pour les livres, et en sollicitant leur imagination par le spectacle des images.

Mais le développement de la reliure démocratique, qui avait été inaugurée en France par Bradel, n’a pas refroidi les amateurs à l’endroit des reliures de luxe. Il semble, au contraire, que le prix de ces reliures ait augmenté en raison même du bon marché auquel sont descendus les emboîtages les plus élégants. C’est à l’époque de la Restauration que Thouvenin, élève de Bozérian Thouvenin, tant vanté par Charles Nodier et par le poète de la reliure, Lesné, reprit l’art français au point où l’avaient laissé les Padeloup et les Derôme, lui rendit son ancienne splendeur, et fit revenir nos bibliophiles de leur préférence pour les relieurs anglais.

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Ce que l’on pratique aujourd’hui sur les emboîtages, Thouvenin le pratiqua sur les plus beaux livres, en usant, et même en abusant, des gaufrures au balancier. Son corps d’ouvrage était excellent, surtout pour la couture et pour l’endossure. A l’exemple de Bozérian, il employa pendant

Iteliure aux armesde Gaspard- Môïse de Fontanieu (1695-1757). Mélanges de poésie, de littérature et d'histoire, par l'Académie des belles-lettres de Montauban. — Montauban, 1755, in-8 (Bibl. nat.).

quelque temps le maroquin à grains longs comme celui dont on se sert dans la cordonnerie, mais bientôt il le chagrina lui-même à la main en le roulant avec une paumelle pour en faire sortir un grain serré, à pointes de diamant. Ses cartons passés au laminoir présentaient une surface parfaitement égale et lisse, et ses dorures étaient d’une exécution finie. C’est

par lui que fut faite, pour Charles Nodier, cette fameuse reliure, dite à la fanfare , qui était une réminiscence splendide des ouvrages de Legascon et de Duseuil, reliure dont le nom, bien que se rapportant au titre du livre Fanfares et courvées abbadesques, semblait exprimer l’étalage d’une ornementation brillante et le tapage des dorures.

Simier, dans le même temps, remit en vogue les maroquins à compartiments de couleur, les doublures en moire, les peintures sur la tranche de gouttière. On remarquait aussi ses gardes en papier d’or flambé, ses dos à triple nervure avec des tons variés sur les nerfs, et parfois son maroquin marbré en écaille. Ce fut lui qui, en sa qualité de relieur du roi, fut chargé, lors de l’érection de la statue équestre d’Henri IV sur le Pont-Neuf, de relier avec la dernière magnificence les volumes qui devaient être renfermés dans le ventre du cheval de bronze.

Comme Bradel, Thouvenin et Simier firent des cartonnages estimables et ils les firent, comme lui, à dos brisé. Ce genre de reliure, connu au xvine siècle, a cela de particulier, que le dos de la couverture n’étant pas collé sur le dos des cahiers, s’en sépare quand on ouvre le volume, et, laissant un vide entre les deux dos, permet au livre de se tenir ouvert sur une table ou sur un pupitre, parce qu’on a supprimé la résistance qu’oppose le dos de la couverture quand il adhère aux cahiers. On sacrifiait ainsi à l’avantage d’une lecture commode la durée certaine d’une reliure à dos rigide. Frappés de cet avantage, les Anglais, au temps de Thouvenin, vers 1830, s’avisèrent de relier leurs livres à dos plats; mais on reconnut bientôt, à l’user, que ces dos plats devenaient concaves, que, par suite, la gouttière, se déformant, tendait à bomber. Nos relieurs, tombant alors d’un excès dans l’autre, firent par réaction des dos trop arrondis (1).

On doit rendre cette justice aux relieurs tels que les Benzonnet, les Capé, les Duru, les Lortic qui ont tenu le premier rang depuis Thouvenin, qu’ils l’emportent, en beaucoup de points, sur leurs devanciers. Leurs livres sont mieux équerrés et s’ouvrent plus aisément. Le repérage de leurs ornements est plus juste ; leurs dorures sont poussées avec plus de pureté, plus d’aplomb, et leurs titres mieux alignés, mais il nous paraît qu’en matière de goût ils n’ont pas encore surpassé les anciens, tout en les imitant. Et, à propos d’imitation, qu’il nous soit permis de dire comment la manie des résurrections archéologiques a bien souvent égaré de nos jours l’art dans lequel avaient excellé Legascon, Duseuil, Boyer, Padeloup, Derôme, Anguerran.

Pour plaire à certains curieux qui voulaient, comme au temps jadis, des couvertures sculptées en bois ou travaillées en ivoire, le relieur a dû appeler à son aide l’orfèvre, le bijoutier, le ciseleur, l’estampeur, le gainire.

(1) Merlin, Rapport sur la Reliure à l'Exposition universelle de IS55.

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Mais on n’a pas pris garde que les pratiques du moyen âge, motivées alors par les conditions du livre, n’avaient plus leur raison d’être aujourd’hui. Quand les feuilles d’un manuscrit étaient en peau de vélin, cette peau étant bien plus lourde que notre papier, les livres exigeaient une couverture épaisse, solide et lourde elle-même, qui pût résister au poids des feuilles cousues. C’est là ce qui explique l’emploi des ais de bois et des plaques de métal. Maintenant que nous imprimons nos livres sur du papier non collé mince, et qui a perdu toute son élasticité par le satinage, quelle nécessité de revenir aux couvertures en ivoire ou en métal, et d’aggraver le poids du volume en y ajoutant le poids inutile de la couverture ! Joint à cela que, si les anciens adaptaient à leurs reliures des fermoirs , des agrafes, c’est que le parchemin étant sujet à se boursoufler, à onduler sous l’influence d’une température variable , cette boursouflure eût fait bâiller les volumes, s’ils n’avaient pas été contenus par une couverture très puissante et si, pour Tes fermer, on n’avait pas eu des fermoirs.

Aujourd’hui que nos livres, au lieu d’être posés à plat sur des pupitres, sont placés debout sur les rayons et serrés l’un contre l’autre, l’usage des fermoirs est devenu sans objet et n’est plus qu’une affectation d’arcbaïsme. Et comment les livres modernes recouverts en veau ou en maroquin pourraient-ils vivre en bonne intelligence à côté de ces reliures façon moyen âge, dont le métal ciselé, rehaussé encore de boutons en émail ou de pierres taillées et serties, ferait à leurs voisins de continuelles éraflures ?

Que dire aussi du luxe inconvenant qu’apportent nos fabriques d’imageries religieuses dans le revêtement des paroissiens et autres livres de piété, que nous voyons étaler, aux devantures des marchands, leurs reliures en ivoire à jour, leurs plats en velours brodé d’or, leurs ciselures d’acier, leurs bijoux? Quelle étrange anomalie que de prodiguer les parures mondaines sur la couverture d’une Imitation de Jésus-Christ , comme pour faire jurer la somptuosité extérieure du livre avec l’humilité chrétienne du moine qui l’écrivit, et avec la simplicité évangélique de ses pensées 1

N’est-ce pas encore à une malencontreuse imitation de certaines reliures monumentales du moyen âge que des relieurs modernes, la plupart anglais, ont imaginé de mettre sur les plats de leurs couvertures des dessins en relief et en perspective, de feindre l’enfoncement d’une nef sur le plat d’un livre d’église? Qu’on frappe sur le cuir des impressions à froid, des gaufrures, cela est permis sans doute, parce que la surface, bien que tympanisée, suivant l’ancienne expression, conserve son unité. Mais pratiquer ou imiter des plans successifs sur les cartons ou les ais d’une reliure, c’est présenter l’image absurde d’un livre creux dans lequel on pénétrerait sans l’ouvrir et que l’œil traverserait sans l’avoir lu ! Semblable en cela aux autres arts décoratifs, la reliure emprunte sa principalebeauté de l’utile gra-

cieusement mis en évidence. Le goût n’y est guère que la finesse du bon sens.

Quelques mots maintenant sur le dos du livre. Cette partie de la reliure, la seule que l'on voit toujours sur les rayons d’une bibliothèque, comporte trois choses essentielles : des nervures accentuées, la juste proportion à donner aux ornements en raison des espaces à décorer, et le choix des caractères pour le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage. Quand la nervure n'est pas apparente, le livre n’a pas l’air d’être cousu, mais emboîté, et il a si mauvaise grâce, que de tout temps, même au xvie siècle, on a dissimulé par de faux nerfs, si ce n’est pourtant sur les livres de François Ier, qui sont à dos sans nerfs, les coutures à la grecque. La preuve, du reste, que les nerfs postiches datent de loin, c’est que les anciens règlements des relieurs portent qu’ils « seront tenus de coudre les livres au plus à deux cahiers, avec ficelle et vrais nerfs sous peine d’une amende de 30 livres par volume ».

Dans les ouvrages soignés, le dos est à double nervure. Séparés par une légère cavité, les deux nerfs forment une saillie qui est accusée par un double filet ou par une ligne de points ou par un ornement appliqué avec la palette à bordures, c’est-à-dire avec un fer à dessin courant. Vrais ou simulés, les nerfs sont en général au nombre de cinq, ce qui donne six entre-nerfs, dont le deuxième et le quatrième sont ordinairement réservés pour le titre et la tomaison. Afin de rendre ces deux choses bien visibles, quelques relieurs laissent le dos tout entier sans ornement, sans dorure, ce qui forme une disparate pour peu que les plats soient ornés. 11 convient donc alors de pousser sur les autres nerfs des coins et des fers à dos. tels que fleurons, roses, marguerites, bouquets, chiffres, emblèmes. Derôme y imprimait quelquefois un oiseau : c’était sa manière de signer ses plus beaux ouvrages. Aussi ses reliures à l'oiseau sont-elles en grande estime parmi les amateurs.

Quant au titre, il est assez rare que les caractères en soient bien choisis, et qu’ils ne déparent point même les livres le plus artistement reliés. Combien de fois n’avons-nous pas vu des lettres d’une fonte toute moderne jurer avec un livre ancien de date et archaïque par la tournure qu’on lui a donnée ! Autrefois, les relieurs n’ayant que deux ou trois composteurs, ne pouvaient pas varier suffisamment les caractères de leurs titres. Aujourd’hui qu’ils ont à leur disposition des alphabets de tous les genres et de tous les corps, ils ne sont pas excusables d’employer indifféremment les chiffres romains et les chiffres arabes, et de pousser en lettres du même œil le nom de l’auteur et le titre du livre.

Une attention à laquelle les bibliophiles sont sensibles, c’est que le prénom de l’écrivain ne soit pas séparé de son nom, lorsque la gloire ou la notoriété ont rendu le nom et le prénom inséparables. Un relieur qui mettrait sur le titre de la Légende des Siècles , V. IIugo, serait un barbare. Mais il

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est des noms qui sont entrés sans prénom dans l’histoire. Ceux, par exemple, de Voltaire, de Diderot, de Beaumarchais, de Chateaubriand, doivent

ligurer sur la couverture de leurs livres, sans être précédés d'une initiale qui ne ferait que jeter un doute dans l’esprit des illettrés, en leur donnant à

CH. GOU TZ WJ LL E'Py. DEL T- "

croire qu’il y a eu plusieurs écrivains portant ces mêmes noms. Et si les bibliophiles prennent garde à de pareils détails, combien, à plus forte raison, doivent être susceptibles, à cet endroit, les auteurs à qui le relieur apporte leurs propres ouvrages avec leur nom défiguré ou mutilé par abréviation, sur le dos de la couverture.

Quelques subtiles que paraissent de semblables observations, elles n’ont rien de puéril, car elles se rapportent à la nécessité de tout faire pour rendre le livre aimable et lui donner une tournure engageante. Il importe, en effet, que le relieur, au lieu d’arrêter le lecteur au seuil du livre, l’invite à y entrer. Et ce qui importe le plus, c’est que le volume, une fois ouvert, n’ait pas de tendance à se refermer et n’exige pas d’effort pour être lu. Le problème de la perfection ne sera résolu que lorsque le relieur aura su concilier la solidité du dos, qualité essentielle, avec l’élasticité qui permet au livre de s'ouvrir facilement et de se tenir facilement ouvert. Les Anglais, visant à

Reliure chinoise.

l’utile, préfèrent les reliures à dos brisé parce que le volume ainsi relié s’ouvre complètement sans revenir sur lui-même, et il n’est pas douteux que, pour des livres d’un usage constant, pour les dictionnaires et autres ouvrages de référence , comme ils les appellent si bien, ce mode de reliure n’ait un avantage pratique ; mais il est clair que, d’autre part, il compromet la durée du livre, parce que, le dos de la couverture n’adhérant pas au dos du volume, une telle endossure résistera moins longtemps que si elle faisait corps avec les cahiers cousus et collés.

Quand elle réunit ces trois conditions, la solidité, l’élasticité, l’élégance, la reliure est digne d’estime et elle mérite les hauts prix qu’on y met, sinon les prix fous auxquels la font monter aujourd’hui la concurrence des bibliophiles et l’esprit de spéculation qui anime, hélas ! quelques-uns d’entre eux. Assurément, s’il était possible à des législateurs chagrins de revenir aux lois somptuaires, ils ne manqueraient pas d’occasions pour les faire revivre. Payer deux ou trois mille francs une reliure, cela ne devrait être permis que pour les chefs-d’œuvre de l’esprit humain : or, ces ouvrages sont justement ceux auxquels conviennent le moins les habits

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brodés. Ce serait manquer de goût que de surcharger d’ornements fastueux un Horace, un Montaigne, un La Bruyère. Ces livres qui nous enseignent une philosophie aimable, qui nous conseillent la sagesse, ne doivent porter dans leur vêtement que la trace des soins pieux qu’on a pris pour les conserver aux âges futurs. Passe encore de décorer avec grâce et même avec richesse les Sept journées de la reine de Navarre, les Lettres de madame de Sévigné, les Contes de La Fontaine, surtout si l’on a l'édition des fermiers généraux, — les Lettres persanes, le Temple de Cnide , les Baisers de Dorât, mais il ne faut pas tomber dans la frivolité, même quand il s’agit d’habiller un livre frivole.

De même que le plus simple décor suffit pour jouer une tragédie de Corneille, une comédie de Molière, tandis que les merveilleuses inventions du machiniste, les prodiges de la mise en scène, sont réservés pour ces féeries où l’esprit ne trouve guère d’autre pâture que des bouffonneries et des calembours, de même ùn maroquin poli, sobrement orné de quelques filets, avec un petit fer, si l’on veut, aux onglets et sur les entre-nerfs, suffit à la reliure des Confessions de Rousseau ou des Caractères.

De tous les arts décoratifs, la reliure est celui qui doit être le moins capricieux, le moins libre, le plus assujetti à l’empire du goût, parce qu’il ne saurait avoir une existence indépendante ni se retrancher dans la doctrine de l’art pour l’art. Mais si le relieur doit se soumettre à la prééminence de l’esprit, cette heureuse servitude lui procure l’avantage d’être en commerce intime avec les hommes de génie qui ont brillé dans tous les pays et dans tous les temps, et, s’il ne lui est pas permis de sortir du rôle qui lui est assigné, il peut en concevoir de l’orgueil, car c’est une noble mission que celle de préserver et d’embellir les demeures de la pensée.

LES ALBUMS

LES ALBUMS FAITS POUR LES ENFANTS EXIGENT UNE CERTAINE EXAGÉRATION DANS LE STÏLE ET UNE CERTAINE ÂPRETÉ DANS LES COULEURS.

Il en est des albums que l’on invente et que l’on colorie pour les enfants, à peu près comme des fables de La Fontaine. Les petits écoliers s’amusent des fables parce qu’on y fait parler les bêtes et les plantes, et parce que les récits du poète les transportent à la ménagerie ou en pleine campagne — loin de l’école — et les grandes personnes y prennent plaisir parce qu’elles reconnaissent, dans le langage des animaux, l’expression des sentiments humains, et, dans les tableaux de l’apologue, les spectacles de la vie. Mais c’est pour les enfants surtout que sont et doivent être faits les albums où l'on peint en vives couleurs les vieux contes de fées, les vieux contes indiens ou arabes: le Prince Grenouille, la Biche aux Bois, Cendrillon, la princesse Belle-Etoile, Aladin, Ali-Baba et les Quarante Voleurs. Le soir, quand une famille nombreuse, ou augmentée par la visite de quelques amis, est réunie autour d’une grande table sur laquelle est concentrée la lumière de la lampe, les enfants regardent avidement ces albums, qu’il est d’ailleurs facile de renouveler, et il est curieux alors de regarder les enfants eux-mêmes. C’est une récréation pour leurs yeux et, sans qu’ils le sachent, une décoration pour leur pensée. Que de choses pénètrent ainsi dans leur esprit, quand ils croient n’avoir sous les yeux que des images ! La connaissance des animaux sauvages ou domestiques et de leur caractère, la notion des usages et des costumes qui diffèrent d’un pays à l’autre, celle des lointains voyages sur mer ou à travers les bois, l’intérêt qu’inspirent les pala-

LES ALBUMS

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dins qui combattent les monstres, la curiosité de voir les palais magnifiques, et illuminés la nuit, où la belle Formose, conduite dans un carrosse doré, va recevoir la récompense de ses vertus: tout cela leur vient plus sûrement par les albums que par les livres.

Mais ce qu’ils doivent puiser, avant tout, dans ces voyantes imageries, c'est l’idée du merveilleux. Rousseau ne voyait pas de meilleur ouvrage à mettre tout d’abord dans les mains de son Émile que Robinson Crusoë. Bel ouvrage en effet, car il est de ceux qui ouvrent des fenêtres sans nombre dans l’imagination d’un enfant, qui, tout en lui faisant comprendre la nécessité du travail, du combat pour la vie, éveillent en lui le sentiment du moi, l’amour de la liberté et l’instinct de mille industries, lesquelles, en se raffinant peu à peu, deviendront des arts, et des arts décoratifs. Sans se rapporter directement à l’utile, sans donner lieu à des leçons élémentaires sur la nature des choses et sur l’usage que peut en faire un homme isolé, dans une île déserte, les albums dont nous parlons favorisent les pérégrinations de la pensée en un cerveau encore tendre; ils entr’ouvrent l’idéal et permettent à l’enfant de faire son école buissonnière sans sortir de la maison paternelle. Mais la première condition pour que ces genres d’albums remplissent leur objet, c’est d’abord que les figures en soient dessinées d’un trait résolu, fermement arrêtées dans leurs contours et très hautes en couleur. Quand on veut agir sur l’esprit d’un enfant, il faut sans doute frapper juste, mais il faut aussi frapper fort: c’est le seul moyen que les idées représentées par les images fixent la mobilité de sa jeune intelligence, en corrigeant la paresse, et prennent place dans sa mémoire pour n’en plus sortir.

Si une intention déplacée de délicatesse a rendu le dessin fin et flou, si la couleur est rompue, timide ou pâlie d’avance, sous prétexte d’harmonie, l’image ne mordra point sur l’esprit de l’enfant, elle y glissera sans laisser aucune trace. Au contraire, si les personnages sont burinés, pour ainsi dire, à l’emporte-pièce, si on les a revêtus de costumes brillants, dans lesquels le jaune est surexcité par le violet, le rouge exalté par le vert et l’intensité du bleu redoublée par le voisinage de l’orangé, si des taches de blanc et d’encre, semées çà et là, viennent ajouter encore à l’animation du coloris, l’écolier régalera ses yeux de ces tons éclatants. Il n’oubliera plus les riches harnais du cheval noir qui porte l’heureux Aladin, ni ceux du cheval blanc que monte le seigneur Bécafigue, ni les robes brochées de soie et d’or dont s’est parée la fille du sultan Badroulboudour, ni les intérieurs de palais, ornés de statues, tendus de tapisseries et remplis de fleurs, ni les dressoirs couverts de faïences persanes et d’argenterie, ni les pavements en perspective, à demi couverts de tapis opulents.

C’est ainsi que les livres d’images, toy books, ont été compris en Angleterre par des artistes tels que Walter Crâne, qui excellent à illustrer les

contes de fées à l’usage de l’enfance. Leur manière franche et hardie d’attaquer le dessin, d’attiser la couleur, me semble bien préférable au style des cahiers que l’on a publiés tout récemment, et dans lesquels, pour innover sans doute, on a recherché la finesse du trait, la délicatesse des tons, la jolie naïveté des mouvements enfantins, le naturel pittoresque des coiffures et des vêtements dans les figures qu’on voit passer à tout instant sous sa fenêtre — Under the window, c’est le titre des nouveaux albums composés par une artiste du plus aimable talent, miss Greenaway, qui semble s’être inspirée des inventions délicates de Froment, dans les Albums-Stahl, et du style charmant de Frœlich. — La grâce ingénue, inconsciente, des petites filles et des petits garçons, n’est comprise que par nous, et la leur mettre sous les yeux dans des images qui sont faites pour eux tout exprès, c’est peine perdue. Un dessin léger, un coloris tendre, une pantomime timidement indiquée ne feront qu’effleurer l’intelligence des enfants, qui les regarderont à peine et les auront bien vite oubliés. Il importe, encore une fois, que les albums inventés à leur intention soient compliqués de surnaturel, rehaussés de merveilleux, et, de plus, qu’ils soient écrits à la grosse et peints à pleines couleurs, comme les décors de théâtre, destinés à être vus de loin, car un enfant, même lorsqu’il voit une image de près, en est toujours éloigné par la distraction. 11 faut donc y appeler fortement sa pensée, l’intriguer vivement, la retenir, et l’on n’y parvient que par la violence du style.

Gela est si vrai que des albums comme V Histoire divertissante de John Gilpin, dont les figures sont dessinées avec esprit et devraient nous intéresser par le caractère étranger des physionomies, qui sont toutes parlantes et qui toutes parlent anglais, par la singularité du geste britannique et le piquant d’un costume suranné, nous laissent froids, nous et nos enfants, par la raison que l’aventure est vulgaire et que le sel d’une pareille aventure, fût-elle spirituellement contée, ne vaut pas, pour un petit garçon, le mystère et l’imprévu d’un récit fabuleux, d’un conte dans lequel interviennent la baguette d’une fée ou les incantations d’un magicien. L 'Histoire de Gilpin est d’ailleurs peinte en couleurs délavées. Les jaunes sont éteints, les rouges tournent au rose, le vert se fane et le bleu se décolore.

Il n’est que les gravures coloriées à tons entiers, sur des sujets où l’impossible se mêle au vraisemblable, pour solliciter et captiver l’attention des enfants. C’est alors tout un monde qui s’ouvre devant eux. Ils regardent de leurs yeux profonds la Belle et la Bête, le Nain jaune, la Biche au Bois , le Petit Chaperon rouçje , YOiseau bleu; ils font des questions à leurs parents sur les monstres, sur les lions, les sultans, les Indiens, les grenouilles, les nains, les fées. Leur imagination entrevoit des jardins enchantés; elle bâtit des palais plus beaux que n’en eurent jamais l’empereur de la Chine, la reine de Golconde ou le Grand Turc. Dans leur géo-

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graphie imaginaire, l’Asie est mille fois plus loin d’eux qu’elle n’est de l’Europe, et la terre est sans fin. Les bêtes formidables qu’ils voient sur le papier ne les épouvantent guère. Ils ont avec elles des intelligences secrètes. Les enfants et les animaux, même féroces, s’attirent, on ne sait pourquoi; ils s’aiment vaguement et ils s’entendent à demi-mot. Il semble que le bégaiement des uns, comme dit le poète, ait quelque chose à dire au rugissement des autres.

L’Angleterre est le pays classique des livres d’images, pour les petits écoliers, c’est-à-dire de l’éducation par les yeux. C’est de là que nous sont venus les vrais modèles du genre, et ceux qui l’ont créé avec un talent si rare et tant d’éclat se sont bien gardés de donner une physionomie individuelle, et surtout un air vulgaire, aux personnages de leurs contes. Les héros et les héroïnes de ces charmantes fables ont toujours des traits typiques, des profils de statues, de la beauté, des proportions élégantes, et cela doit être pour que l’enfant ne retrouve pas dans la reine Blondine ou dans Aladin la ressemblance des êtres qu’il voit tous les jours. S’il en était autrement, il croirait que la chose est arrivée hier et qu’elle arrivera encore demain, et dès lors le merveilleux s’évanouirait et toute poésie aurait disparu.

Ecrites avec fermeté, avec dureté, au besoin, et lavées, sous la presse, de tons tlamblants, les formes du corps humain, et celles des animaux, et celles des plantes, se gravent, se colorent dans l’esprit de l’enfant, et il en est de même pour l’architecture et le paysage, pour la mer et ses vaisseaux. Il se trouve ainsi en communication avec la nature par le dessin et par la couleur, qui sont justement, avec la lumière, les seuls termes du langage silencieux que la nature nous parle, car, pour se faire comprendre à nous, la nature emploie des caractères qui ne sont autre chose que des variétés infinies du dessin, distinguées, nuancées par la couleur. En dévorant des yeux ces images imbibées de teintes violentes, le petit garçon, s’il n’apprend pas à dessiner, apprend du moins à aimer le dessin, parce qu’il le voit revêtu de ce qui le rend aimable, la couleur.

Ce qui serait austère et froid dans une grisaille devient chaleureux, attrayant, éblouissant, j’allais dire paradisiaque, par la splendeur des jaunes, les vibrations de l’orangé, l’incandescence des rouges, dont on a encore augmenté le ressort et la splendeur au moyen des verts profonds, des bleus purs et du pourpre assourdi des violets. Une simple estampe n’aurait point de prise ou n’en aurait que bien peu sur l’imagination d’un enfant. Cela tient à ce que le graveur, ayant fait abstraction des teintes propres à chaque objet, les a traduites par une somme de noir et de blanc et n’a donné ainsi que le clair-obscur du spectacle. Dans le jeune âge, la pensée particularise, parce qu’elle n’est pas encore en état de généraliser et de comprendre les conventions de l’art. C’est en quoi elle n’a point

d’affinité avec la gravure, qui, au lieu de représenter les choses telles qu’on les voit, c’est-à-dire colorées, les représente telles qu’on ne les voit point, c’est-à-dire incolores.

L’instinct de l’imitation, plus vif dans l’enfance que dans l’âge mùr, pousse le petit garçon qui voit des images à les copier selon son humeur, ou plutôt à en créer d’autres, à improviser des figures anguleuses avec des traits de plume et des taches d’encre, à parapher des plantes bizarres qui n'ont pu fleurir que dans le jardin exotique de ses rêves, ou à tracer rudement des chevaux sur les quatre bâtons qui signifient leurs jambes. Ainsi s’est trahie plus d’une fois la vocation d’un artiste. Mais si l’on reconnaît à un écolier, qu’on a étrenné d’un album et d’une boîte à couleurs, la propriété de son étrenne, autrement dit « le droit d’user et d’abuser », on voit se produire des phénomènes étranges, intéressants à observer pour les parents et pour le maître. Sur la marge ou sur le verso des images coloriées, l’enfant charbonne des personnages auxquels il prodigue les ocres de sa boîte. Les êtres de prédilection, l’enfant les honore d’un bon ton de cinabre. Ali- Baba est vêtu de jaune rayé, et les quarante voleurs ont des têtes barbouillées de noir, et des bras qu’on eût dit autrefois télégraphiques.

Le paysage est un grimoire indéchiffrable de teintes hétéroclites, et c’est le bleu qui domine parmi les broussailles, car les couleurs composites, telles que le vert, ne sont pas celles que trouve naturellement le jeune peintureur sur sa palette encore barbare. Ses goûts primitifs le portent vers les couleurs primitives dont la plus belle est pour lui le rouge. Malgré tout, des intentions se révèlent parfois dans ces imageries, qui annoncent une aptitude vivace, de nature à persister toute la vie. Ordinairement, le geste va droit à la pensée. Certaines lignes, par leur expression sommaire, frisent la grandeur, de sorte que, sans en avoir le moindre soupçon, le peintre en herbe se trouve avoir par instants — qui le croirait? — rencontré le style ! En attendant que lui vienne le sentiment des nuances, notre futur coloriste compose certaines harmonies sauvages, que leurs aigreurs et leurs dissonances font ressembler à une musique guerrière.

Il y a quelques années, la mode était partout aux albums photographiques, et cette mode n’est pas encore passée, du moins en province. On trouvait sur la table de tous les salons un livre de portraits. Chaque portrait, glissé dans un passe-partout, avait pour cadre le blanc dur d’une feuille d’épais bristol. Depuis les aïeux jusqu’aux nouveau-nés, tous les membres de la famille figuraient dans la collection, y compris les parents les plus éloignés et les amis les plus proches. Là chacun est « pourtraict » au naturel, mais, au lieu d’être saisi sur le vif, il est seulement pris sur le fait. Le vif, en effet, suppose la présence de l’âme, et l’objectif ne certifie le plus souvent que la présence du corps. Voilà pourquoi la prétendue vérité de l’image photographique est si contestable et nous

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satisfait si rarement, lorsque dans la chambre obscure est venu se dessiner de lui-même, un être qui vit, qui remue, qui sent et qui pense.

En général, les albums de portraits photographiques nous donnent une mauvaise impression des originaux, sous le rapport de la beauté. Il s’en dégage quelque chose de commun, de maussade. En descendant l’échelle des effigies, du grand-père au petit-fils ou à l’arrière-petit-fils, on croit reconnaître sur tous les visages une certaine parenté de laideur ou tout au moins de vulgarité, en tout cas un sentiment d’ennui qui semble s’être transmis par héritage. Quand la figure est souriante, c’est ordinairement d’un sourire forcé et figé, de celui que le photographe a recommandé à son modèle, lorsque après lui avoir prescrit une attitude immobile, comme l’on fait aux conscrits le commandement de fixe! il a tempéré la sévérité de sa première recommandation par celle-ci : « Pensez à quelque chose d’agréable ! »

Quelquefois, mais rarement, l’instrument photographique a saisi au vol la grâce d’une jeune fille, la beauté d’une jeune femme; je ne dis pas la fraîcheur de son teint, car, sous les ombres estompées de l’épreuve, toute fraîcheur doit disparaître et c’est à peine si on peut la deviner. Quelquefois, mais rarement aussi, l’on voit poindre sur la bouche d’un bébé adorable

Ce rire vague et pur qui vient on ne sait d’où.

A cela près, les collections photographiques de portraits sont désobligeantes pour les modèles et pour les visiteurs.

Il y a d’ailleurs un inconvénient à les exposer sur la table d’un salon, où elles seront feuilletées par les enfants, qurne sont jamais plus terribles que dans leurs observations sur les portraits, et puisque aussi bien, l’art n’a rien à gagner à une exhibition de figures dans lesquelles la vie est inerte, la ressemblance parodiée, le mouvement suspendu et la beauté si rare, mieux vaut serrer dans un tiroir ses recueils d’effigies que d’en faire montre. Sans doute, la photographie peut fournir des renseignements utiles et précis sur la charpente osseuse de l’original, sur les proportions réelles du masque, sur les distances que la nature a observées entre le nez et la bouche, entre un œil et l’autre, entre les sourcils et la racine des cheveux; mais les plis, les contractions presque insensibles qui déterminent l’expression d’un visage, les membranes délicates, subtiles, que font vibrer un sentiment passager ou une pensée fugitive, la photographie ne peut les saisir qu’à la condition d’être absolument instantanée, et dès lors, au lieu d’une vérité générale, qui est celle du caractère, elle ne nous donne qu’une vérité accidentelle, momentanée, qui parfois ne représente pas le moins du monde la permanence de l’être.

Ce qui est d’un prix inestimable dans l’image photographique, c’est la

fidélité avec laquelle s’y reproduisent les choses inanimées, les animaux

même, lorsqu’ils sont immobiles ou sommeillants, les paysages, les monuments, les bas-reliefs, les statues, les dessins de maîtres, et quant aux peintures, si les couleurs en sont mal traduites, tantôt par un affaiblissement, tantôt par une exagération de leur valeur, la photographie conserve du moins l’essentiel de l’œuvre, le style. Il est donc à désirer que, pour le plaisir des visiteurs et pour l’instruction amusante des enfants, l’on fasse concourir à la décoration de l’intérieur les stéréoscopes où ils verront en plein relief les colossales architectures de l'Égypte et de la Nubie, les mosquées du Caire, les édifices de l’Asie Mineure, de la Perse, de l’Indoustan, les augustes ruines d’Athènes, de Corinthe, de Phigalie, de Pæstum et de la Sicile. Encore faut-il faire un choix parmi les épreuves qui doivent passer dans l’instrument binoculaire, éliminer celles qui n’auraient d’autre mérite que la singularité, et toujours, au bizarre, préférer le beau.

Mais il est un autre genre d’albums qui a été en vogue sous le règne de Louis-Philippe et même dès les premiers temps du romantisme. Je veux parler de ces livres oblongs et magnifiquement reliés que les femmes à la mode étalaient sur leur guéridon, le jour où elles recevaient les poètes, les hommes de lettres, les journalistes en renom, les artistes. C’était le temps des disputes esthétiques et des passions littéraires. On ne connaissait pas de plus grand plaisir que celui d’entendre réciter des poésies nouvelles, déclamer une ode, chanter une romance inédite, improviser des vers; le génie, le talent, la renommée étaient alors les vrais titres à l’admiration du monde.. Lorsqu’on voyait entrer dans un salon Victor Hugo, Alexandre Dumas, Rossini, Lamartine, Auber, Alfred de Musset, Liszt, Balzac, Eugène Delacroix, George Sand, Malibran, toute la maison en était comme éclairée. Il paraissait naturel qu’on voulût conserver un souvenir de leur visite mémorable, distraire un rayon de leur étoile. C’était d’ordinaire la maîtresse du logis, quelquefois une jeune fille au sourire « irrésistible! » qui venait prier tous ces personnages illustres de convertir en trésor un simple cahier de feuilles blanches, demander au poète une strophe, un distique ; au musicien quelques notes sur une portée réglée d’avance, au peintre un croquis, au romancier une phrase, et chacun devait laisser un témoignage autographe de son passage dans cet album, désormais sacré.

Ce bel usage dura plusieurs années. Cependant, comme les célébrités ne se renouvelaient point d’une année à l’autre, et que les mêmes personnages étaient sans cesse et partout sollicités d’écrire, sur des albums sans fin, des pensées, des quatrains, des figures à la plume ou des doubles croches, leur politesse fut vaincue par la lassitude, et l’un des poètes que nous avons nommés, exaspéré par une indiscrétion sans merci, griffonna un jour, avec rage, sur le dernier album qu’il devait noircir de son écriture immortelle :

Il aurait volontiers écrit sur son chapum :

C’est moi qui suis Guillot, berger de cet album !

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Ainsi tombèrent peu à peu en désuétude ces contributions forcées dont l’usage était légitimé par l’admiration, et dont l’abus seul était devenu intolérable.

De toutes les variétés de l’album, il ne reste plus aujourd’hui de vraiment désirable que celle des contes imaginés pour les petits enfants, des contes, comme Peau d' Ane auxquels le bon La Fontaine aurait pris un plaisir extrême, lui qui les contait si bien! Mais n’est-il pas à regretter que nos grands peintres aient jugé au-dessous d’eux les livres destinés à l’enfance, alors que les artistes les plus éminents de l’Angleterre ne dédaignent pas de vaquer à l’illustration de ces livres, d’y mettre de la grâce, de l’élégance, et de se vouer ainsi à l’éducation des enfants, en multipliant pour eux les enseignements graphiques, en donnant aux récits du conteur les

couleurs du prisme, en évoquant les magiciens et les fées pour faire croire aux jeunes âmes, tour à tour émues de joie et de terreur, que la vie se compose d’enchantements, que la réalité est enveloppée de merveilleux, et que la nature est surnaturelle?

Quelques maisons de Paris, les maisons Hachette, Hetzel, Lemerre, ont édité, il est vrai, des albums pour les enfants, des alphabets illustrés, de nouvelles séries de contes. Mais il faut convenir que notre imagination française n’est pas encore bien préparée à l’invention de pareils ouvrages, et que nos artistes n’y ont pas la main faite comme ceux de Londres. Ils ont trop d’esprit et pas assez de tempérament, d 'humour. Il leur manque l’audace de faire flamboyer des couleurs sur un dessin violent, de chercher j archaïsme des costumes, l’inusité des ornements, l’extraordinaire dans la forme des édifices, des meubles, des armes, des navires, et dans le caractère des jardins, des paysages, et, pour tout dire, enfin, ce montant qui

épice les récits du conteur, donne un haut goût, à la nature pour l'empêcher d’être banale, et, sans tuer la vraisemblance, idéalise le vrai.

Il y a plus : une intention de caricature peut n’être pas déplacée dans les albums qui doivent être pour les enfants, grands ou petits, un enseignement récréatif, et l’antiquité elle-même, toute vénérable qu’elle est, se prête à ces représentations chargées dont elle a donné l’exemple dans les vases grecs, à la condition pourtant que l’image satirique des héros et des dieux conservera de la grandeur et du style au sein même de la parodie. Ressusciter le génie antique de la caricature sans l’avilir, c’était un problème à résoudre, et il a été résolu dans l’admirable album des Douze travaux d' Hercule (1), œuvre trouvée, où l’artiste, par la suppression du modelé et par la prétérition du détail, a su faire apparaître sur un fond noir, en silhouettes comiques, mais grandioses, les fantômes d’Hercule, de Thésée, dTIippolyte, de la reine des Amazones, des chevaux héroïques de Diomède, de la Biche aux pieds d’airain, du Lion de Némée. Par l’audace de son parti pris, le peintre français est allé rejoindre l’école anglaise dont le coloris a presque toujours une certaine parenté avec l’enluminure; coloris mordant et acide, qui peut bien ne pas convenir à la peinture d’histoire, mais qui sied à ravir aux albums où l’on met en lumière et en couleur ces contes charmants dont la première pensée a été conçue dans les contrées du soleil.

(I) Les Douze travaux d’Hercule, illustrés par A. Coinchon, lithographiés par de Sevenet Paris, Alphonse Lemerre, éditeur,

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LE JAPONAIS, POUR NE PAS MANQUER DE RESPECT ENVERS SA NOBLESSE EN LA PEIGNANT AU NATUREL, S’EN DÉDOMMAGE PAR UNE VÉRITÉ INEXORABLE DANS LE DESSIN DES ÊTRES RÉPUTÉS INFÉRIEURS.

La première fois qu’on jette les yeux sur un album japonais, on est d’abord frappé de l’étrangeté des figures, des violentes couleurs dont elles sont revêtues, et de la nature, si peu semblable à la nôtre, où elles se meuvent. Cependant on s’aperçoit bientôt que ces figures sont dessinées et

peintes de pratique d’après un modèle de convention; que la même tête se retrouve à chaque page, répétant la même expression ou, si l’on veut, la même grimace ; que toutes les femmes ont une main tordue et des doigts cassés dont les plis sont marqués profondément; que l’exécution des costumes, des arbres, des fabriques, des paysages et des marines est apprise

par cœur. De sorte que, si l’ensemble de l’album a beaucoup de caractère, les parties qui le composent ont toujours le même caractère, c’est-à-dire n’en ont point.

Mais ce n’est là qu’une impression première. En y regardant de plus près, on voit que certaines figures sont particularisées autant que les autres le sont peu. On croit s’apercevoir que la vérité d’imitation est réservée pour les êtres réputés inférieurs, et que le peintre l’abandonne au fur et à mesure qu’il s’élève dans les régions plus hautes.

Ainsi, quand il imite une fleur, un champignon, une branche de pêcher, une tige de bambou, quand il dessine un chat, un coq, un faisan, un poisson, l’artiste japonais y met une fidélité, non pas naïve, mais assaisonnée d’esprit, une vérité voulue et saisissante, non seulement de formes, mais d’allure et de mouvement. Dès qu’il s’attaque à la figure humaine, il se pique moins d’être vrai. Toutefois, se conformant aux préjugés qui régnent dans son pays comme ailleurs, et plus qu’ailleurs, sur la distinction des castes, sur l’inégalité des conditions, l’artiste mesure à la dignité de son personnage le degré de vérité et de vie qu’il lui donnera. Le cultivateur, le canotier, le porteur de norimon, c’està-dire de litière, le palefrenier, le coolie, sont dessinés d’après nature dans leur caractère propre, dans leur tempérament, dans leur douceur ou leur rudesse, dans leur maigreur ou leur obésité. Celui-ci a le nez écrasé, celui-là une bouche énorme, ou bien, au contraire, une bouche pincée. L’un est remarquable par une expression de grossièreté, l’autre par un air de fine malice.

Mais quand l’artiste met en scène des femmes bien mises, une courtisane élégante, une matrone entourée des filles qui la servent, un seigneur à deux sabres, un samuraï, il les représente infailliblement par un type conventionnel : c’est toujours la même tête stéréotypée et la même physionomie curieuse, étonnée ou effarée, comme si la vérité du portrait était une offense à la noblesse masculine ou féminine. Une seule dame japonaise représentera donc toutes les dames du Japon, et un seul gentilhomme tous les gentilshommes.

Une chose plus singulière encore dans les albums de ce pays, c’est que ces albums, lorsqu’ils sont consacrés à l’illustration d’un roman, d’une aventure chevaleresque, d’un poème, présentent dès la première page le héros et l’héroïne sous les traits et avec la physionomie qu’ils conserveront à toutes les pages du livre, ne varielur. D’une immense robe de soie à grands ramages, on voit sortir une tête peignée au peigne fin, dont le visage grimaçant exprime sans doute le sentiment qui persistera tout le long du livre ; car cette figure, figée dans son caractère de frayeur ou de compassion, de cruauté ou de tendresse, de curiosité ou d’ahurissement, se

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répétera sans cesse jusqu’à la fin de l’album. Par une similitude imprévue, le visage de la femme japonaise, recevant l’empreinte invariable d’une invariable expression, nous rappelle le masque scénique des Grecs, ce masque grimé et enluminé que mettait le comédien pour tout le temps que devait durer sa présence sur le théâtre, et qui figurait, avec une énergie allant jusqu’à la caricature, le sentiment dont il devait paraître animé. Il va sans dire que cette physionomie indélébile, cinquante fois répétée dans un seul album, il n’est plus possible de l’oublier.

LA MONOTONIE DES TYPES ET DES COSTUMES RÉSERVE TOUT L’iNTÉRÊT AUX COLORATIONS DONT LA VARIÉTÉ EST MERVEILLEUSE.

S’il y a de la monotonie dans l’expression du visage, s’il y a de l’uniformité dans le costume qui est presque toujours une robe de chambre, appelée kirimon, sur une jupe traînante, le coloris des figures et celui des fonds sur lesquels on les voit se détacher offrent une variété inépuisable, une variété prodigieuse de tons éclatants et de fines nuances. Le roman semble avoir été fait non pour la jouissance de l’esprit, mais pour le ravissement des yeux. La couleur des tissus dans lesquels s’enveloppent les beautés japonaises est tantôt exaltée, tantôt rompue avec une délicatesse infinie. On passe de l’éclat des colorations les plus intenses aux sourdines des tons pâles et fanés.

Des teintes neutres obtenues par le mélange de deux couleurs complémentaires, à doses largement inégales, préparent l’œil au tapage d’un jaune éblouissant, coupé de bandes violettes ou taché de fleurettes indigo. Une tunique rose tombe sur une traîne vert céladon qui se colore de feuillages, de chrysanthèmes ou de bâtons singulièrement agencés, formant une géométrie imaginaire. Pour reposer l’œil d’une splendeur aveuglante, on lui ménage une vue tranquille sur la mer bleue ou un fond de ciel pur. Une jupe d’un blanc laiteux, qui n’a d’autres ornements que des gaufrures à l’impression et un liséré d’un bleu violent, éclate sous un paletot du même bleu, qui est chamarré de bouquets rouge-corail et qui se retrousse pour laisser voir sa doublure orangée.

Ici, sur un panneau fond paille, s’enlève une robe de chambre lilas avec bandes de velours pensée; là, sur une boutique peinte en vert, se détache un kirimon rouge écarlate, dont la couleur passe tout à coup au rose et s’éclipse au milieu de l’étoffe qui se termine en une teinte gris de fer. Quelquefois, la simplicité et la distinction d’une toilette en taffetas

bleu pâle, uni, fait diversion, dans le costume d’une dame, aux bariolages de couleurs dont ses suivantes sont revêtues. Mais toujours le spectacle est à la fois rafraîchi et poivré non seulement par quelques taches de noir que forment les coiffures en cheveux, lesquels sont invariablement d’un noir d’ébène, mais par un miroir en laque ou par une ceinture bizarrement nouée derrière le dos, ou, enfin, par des socques de bois, hissés sur des planchettes posées de champ.

Pour obtenir plus de mouvement encore dans le jeu des colorations, le Japonais les dispose parfois en damier; il y trace des rayures, il y fait passer des grues volantes ou fleurir des bouquets d’azalées. Il y feint

un jeu de tarots comme si les cartes échappées des mains de la dame s’étaient répandues en désordre sur l’étoffe de sa robe.

En général, le jaune, chez les Japonais comme chez les Chinois, est une couleur de prédilection. Tandis que le blanc est employé à petites doses et comme repos, c’est sur le jaune associé au rouge dans leurs albums, que roule la magnificence du spectacle. Les tons jonquille, bouton d’or, citron, paille, maïs, nankin, sont les notes les plus élevées de cette musique étourdissante. Mais ces tons, exaltés par les ornements violets qui les traversent, sont entrelacés avec les tons rouge minium, sang de bœuf, vermillon, carmin-capucine, cerise, que font briller des fonds de verdure ou des feuillages peints dans le tissu de l’étoffe. Puis, au moyen des lisérés, des bordures et surtout des broderies à fleur, les analogies apaisent ce que les contrastes ont surexcité. Le rouge en pâlissant passe au joli rose que présente la fleur de pêcher. L’écarlate s’as-

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sombrit jusqu’à l’amarante ou va s’éteindre dans le marron. Le jaune se décolore en blanc ou va rejoindre par un ton soufre une grande couche de vert. Le bleu lapis s’adoucit et devient un azur délavé qui disparaîtra dans la lumière blanche. L’orangé, en s’éclaircissant, tourne à la teinte aurore ou se fonce et brunit jusqu’au grenat; chaque couleur, après avoir triomphé brillamment, se tranquillise, se modifie, se dénature et se perd.

Viennent ensuite des pages d’une saveur plus fine où ne paraissent que des couleurs passées, des variantes de gris, des verts expirants, des rouges effacés, des bleus évanouis. La houri japonaise semble avoir renoncé tout à coup aux fêtes de la couleur. Elle a mis une robe noisette tout unie, le jaune de sa jupe est au-dessous de la feuille morte; son kirimon noir est coupé par une ceinture cannelle. Ses doublures fanées ne présentent que des rayures gris sur gris, ou des carreaux ton sur ton. Elle se promène sur une natte jadis verte, et son regard inexpressif s’étend sur une mer jadis bleue. La teinte unie de la robe couleur tourterelle ou amadou, lilas pâle ou tabac d’Espagne, n’est variée que par la neige qui tombe à gros flocons et dont la préserve mal son parapluie en éteignoir.

Maintenant, si vous tournez quelques feuillets, vous reverrez la même héroïne sur le rivage de la mer intérieure avec ses compagnes. Elle est à cheval sur un taureau qui va peut-être l’enlever, comme Europe, à travers les flots et les îles qu’on aperçoit au loin; mais, tranquille dans ses habits de voyage, elle allume délicatement sa pipe à celle d’une canotière, tandi que des enfants lancés à la nage paraissent et disparaissent sur la cime des vagues écumeuses.

Chose étrange, pendant que les feuillets doubles ét déployés représentent sur le premier plan les mêmes personnages au nombre de trois ou de six, répétant la même expression de terreur ou de tristesse, d’angoisse ou d’ennui, des perspectives riantes et variées s’ouvrent dans le fond, soit que le spectateur les aperçoive par une fenêtre ouverte, soit que des paravents ou des tentures peintes en trompe-l’œil lui fassent croire à la réalité de ces lointains spectacles! Ce sont, par exemple, des pièces d’eau d’où s’élèvent des îles de verdure et de fleurs, et qui sont bordées d’habitations en forme de chalets à grands vitrages, plantées sur pilotis et garnies d’embarcadères. Les vitrages glissent dans leurs rainures, laissent voir à distance de petits intérieurs où des femmes assises sur leurs talons sont occupées à ne rien faire, ou à boire du saki, ou à regarder, par d’autres fenêtres, la mer qui déferle sur des rivages éloignés.

LA FANTAISIE DE LA COULEUR S’AUGMENTE DE LA FANTAISIE DU SUJET, ET LE RAVISSEMENT DES YEUX SE DOUBLE DES ÉTONNEMENTS DE L’iMAGINATION .

Jamais, du reste, les vieux albums du Japon ne sont plus intéressants et plus divers que lorsqu’ils contiennent l’illustration d’un roman dont la

signification nous est inconnue. Il semble que l’ignorance où nous sommes des aventures dont les personnages passent sous nos yeux, nous fasse trouver un charme de plus à leur représentation par la gravure et la couleur. Chaque page sollicite l’imagination, intrigue le regard et provoque l’intelligence sans la satisfaire. On voit se succéder les scènes les plus violentes, des combats épiques contre des monstres vomis par la mer ou par les volcans, des « récits de Théramène » dont les héros, partis des îles de la Malaisie ou des rivages de la Corée, se sont emparés de l’archipel japonais et, bardés de fer, sont venus délivrer les indigènes pour les mieux subjuguer. Des gentilshommes ayant pour coiffure, les uns des andouillers de cerf, les autres des cornes d’antilope, poussent à la guerre des vassaux à mine sauvage, armés de longues piques, qui s’égorgent dans des forêts tachées d’encre et de sang. On voit aussi ces clieva-

LES ALBUMS JAPONAIS

liers armés de sabres combattre contre une population de noirs aux dents blanches, aussi effrayante à voir que les animaux fabuleux qui traversent le roman.

Encore une fois, si l’on comprenait quelque chose à ces aventures de la féodalité primitive de Nippon, dans un temps qui correspond sans doute au commencement de notre moyen âge, on serait, je crois, moins intéressé qu’on ne l’est par ces images dont la signification est vague, tandis que le dessin en est précis jusqu’à la dureté, et la couleur montée jusqu’à la violence. C’est justement ce qu’elles ont pour nous d’incompréhensible qui les rend attrayantes, comme le sonttoujours les choses environnées de mystères.

Il semble cependant qu’il y ait des traits inévitables de ressemblance entre les légendes d’un pays et celles d’un autre, tant il y a de fatalité et de permanence dans le fond même du génie humain et dans les péripéties de l’histoire humaine. Partout ce sont des monstres dont un héros

un Thésée, un Hercule, a jadis purgé la contrée, des démons qu’un sage a exorcisés, ou bien c’est une lutte gigantesque entre les conquérants et les indigènes pour la possession d’un sol couvert de forêts vierges, ou bien encore c’est une princesse tombée au pouvoir d’une peuplade sauvage, que des chevaliers délivrent à grands coups d’épée, à grands coups de lance. Je crois voir dans ces cahiers d’enluminures, gravés en bois sur le dessin, des artistes de Yédo, que l’archipel japonais a eu ses Persée et ses Andromède, ses Roger et ses Angélique, son Roland furieux. Il est, en effet, parmi les feuilles déployées que nous avons sous les yeux des batailles navales où l’on voit des guerriers en armure descendre de leurs navires pour combattre à cheval sur les flots, pendant qu’une princesse, nonchalamment assise sur la poupe d’une des jonques d’où se sont précipités ces cavaliers impossibles, attend la fin de la tuerie pour se livrer au vainqueur. Il en est aussi où apparaît en pleine nuit une jeune fille aux prises avec un dragon monstrueux qui la dévorerait si elle n’était secourue par un chevalier porteur d’une lanterne ou d’un sabre.

Souvent les combats représentés dans ces peintures étranges ont lieu entre deux îles, sur des radeaux que montent à la fois les piétons et la

Le perruquier (Dessin tiré d’un album japonais).

cavalerie. Quelquefois les vaincus submergés s’enfuient à la nage, poursuivis de huées et de coups de flèche, ou bien ils sont massacrés sur la terre ferme, tandis que le grand chef, monté sur un cheval noir à naseaux bleus, et fatigué de carnage, demande à boire à son écuyer. Enfin, comme si les acteurs de ces expéditions tragiques n’étaient que les lieutenants d’un empereur spirituel, d’un mikado qui les aurait envoyés en mission, nous les retrouvons à la dernière page du roman, assemblés sur le rivage où une flotte les a débarqués, avec leurs chevaux, leur suite et leurs ori-

flammes, préparant le spectacle d’un tournoi équestre au prince mystique et à ses prêtres et à sa cour.

Malheureusement, la couleur, au lieu de servir à distinguer les figures, ne sert qu’à les embrouiller, grâce à l’infinité de ses bariolages. Il est extrêmement difficile de retrouver les membres de chaque personnage dans la mêlée. On ne sait jamais bien à qui appartiennent les mains qui brandissent les sabres, les pieds que l’on voit sortir, çà et là, d’un costume compliqué de rayures sans fin, de chamarrures superposées et interminables. Les visages toujours féroces des guerriers engagés dans le combat paraissent, au milieu des pages, comme des têtes coupées.

IY

LES JAPONAIS NE SONT PAS DES COPISTES DE LA NATURE MAIS DES EXTRACTEURS

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