EN RELIEF
En suivant les sages conseils d'un professeur aussi compétent que celui dont nous venons de citer les paroles, les artistes tapissiers devraient éviter un défaut qui dépare les tapisseries des Gobelins depuis la fondation des manufactures royales : je veux parler des bordures. Lorsqu'on prenait pour modèle un tableau, il était naturel qu'on fût amené à imiter le cadre afin de pousser jusqu'au bout le trompe-l'œil. Si l'on copiait, je suppose, le portrait de Louis XlVpar Rigaud, c'était avec la bordure même qui encadrait la peinture dans la salle du trône, à Versailles, de façon que l'on imitait scrupuleusement avec la laine toutes les saillies et tous les renfoncements du cadre, ses moulures sculptées à plein bois et dorées, son écusson aux armes de France. Le tapissier avait pris à tâche de produire une illusion bientôt dissipée, et il ne songeait point que la fidélité même avec laquelle il avait su feindre les ombres du cadre, les demi-teintes, les rehauts de lumière et les ombres portées, produirait le plus fâcheux contre-sens lorsque la tapisserie, venant à être déplacée, se trouverait éclairée de gauche à droite, au lieu d'être éclairée de droite à gauche.
Il faut convenir qu'ils sont mieux avisés que nous et plus artistes, les Orientaux qui font des modèles de tapisseries, depuis la Perse jusqu'à l'Asie Mineure, depuis le Japon jusqu'à la Caramanie, depuis l'Inde jusqu'à Tunis ! Leurs bordures ne sont pas plus feintes en bois que figurées en métal. Elles sont remplies de formes arbitraires. Des animaux bizarres peints à teintes plates, comme les fantômes que les Grecs ont découpés sur leurs vases, et dont la silhouette fantastique.
sans épaisseur, sans modelé, sans relief, se détache en clair sur un fond sombre ou en brun sur un fond clair ; des fleurs qui sont écloses dans les jardins de l'imagination ; des fruits merveilleux qui n'ont pas d'autre vérité que celle d'une vague réminiscence; des oiseaux, des plantes, des feuillages, ou simplement des taches de couleur, tantôt régulières, tantôt indécises, enfin un mélange inattendu de la végétation avec la géométrie : tels sont les éléments que les Orientaux font entrer dans les plates peintures de leurs encadrements, et jamais ils n'y observent la moindre perspective. Tout est sur le même plan, sauf le fond, qui lui-même varie quelquefois pour exalter tour à tour ou tranquilliser le ton des objets qu'on y a superposés. Avec de telles bordures, la tapisserie est toujours une muraille tissue, de même que le tapis n'est jamais qu'un plancher de laine.
Et quelle profonde science nous montrent les artistes de l'Asie dans le maniement des couleurs dont se composent leurs bordures ! On pourrait s'attendre que des tons purs et brillants ne seront pas propres à encadrer une tapisserie, parce qu'un encadrement, s'il le dispute en éclat aux choses encadrées, ne saurait les faire valoir. Cependant les Orientaux nous enseignent par la manière dont ils ont emborduré leurs tentures, qu'un tissu diapré de mille couleurs, si hautes qu'elles soient, et si vives, peut former un ensemble tranquille et presque neutre, lorsque chacune de ces couleurs n'occupe qu'un petit espace, car il se fait alors, dans l'œil du spectateur un peu éloigné, un mélange optique où ces couleurs se compensent, s'apaisent réciproquement, s'attiédissent et se fondent en un concert adouci et secrètement harmonieux. Il en résulte que les fleurettes, les trèfles, les menues étoiles, les rhombes et les triangles dispersés dans un apparent désordre, les ovales conjugués, les engrelures, conservent de près leurs teintes exaltées, tandis qu'à distance, en se pénétrant