‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 27 sur 74 · J46 GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

J46 GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS

supporter une architrave qui se creuse en tiroirs. La tablette horizontale représente, au moyen d'ivoires niellés, un pavement en mosaïque et en perspective. Tel compartiment est à demi masqué par une balustrade, telle serrure est dissimulée par une statue, tel secret par un attique; tel ressort se cache sous une frise de fines ciselures Mais combien est désagréable, à l'user, cette transposition de l'architecture dans l'ébénisterie! Quelle nécessité qu'en allant fouiller dans un tiroir à secrets, une Célimène se pique les doigts aux acanthes d'un chapiteau en cuivre ou à l'angle d'une corniche? Quelle convenance y a-t-il à ce qu'elle passe la main sous une colonnade pour serrer un bijou précieux ou pour atteindre le sonnet d'Oronte? Les ébénistes de la Renaissance, en faisant de l'architecture en menuiserie, des armoires en forme d'église et des cabinets en manière de temples antiques, ont introduit dans leur métier un principe dangereux. Ce qu'il faut emprunter de l'architecture, ce n'est pas la forme de ses membres, c'est le sentiment qu'elle exprime par cette forme. En s'inspirant de ce grand art pour dessiner un meuble, ce n'est pas à la lettre qu'il faut s'attacher, mais à l'esprit.

Il est juste de dire, au surplus, que la Renaissance ne fit que généraliser cette imitation de l'architecture par l'ébénisterie, dont le moyen âge offrait déjà des exemples, mieux entendus, il est vrai, et plus heureux. Ainsi l'armoire de la cathédrale de Noyon, décrite par M. Vitet et dessinée dans le Dictionnaire du mobilier, de M. Viollet-le-Duc , rappelle par son couronnement une couverture d'église, un comble à deux égouts, avec deux pignons aux extrémités latérales et un pignon au centre, formant le frontispice du meuble. Au pied de la toiture ainsi figurée règne une corniche à créneaux, et au-dessous, une frise de bâtons rompus dont les triangles sont contournés en trèfles; mais le corps même de l'armoire n'a rien d'architectural; il est fait évidemment pour sa desti-

nation. Les volels en sont brisés en deux feuilles pour ne pas présenter, en s'ouvrant, une saillie gênante. Les pieds sont des supports en bois, sans autre analogie avec des piliers ou des colonnes. La partie essentielle du meuble est un ouvrage

Fauteuil, style Louis XVL

de menuiserie. Seule, la partie ornementale, étrangère à l'usage, est imitée de l'architecture gothique.

L'ébénisterie du siècle dernier, à l'époque de Louis XVI, malgré ce qu'elle a de gracilité dans son élégance, est celle qui a le mieux compris la convenance esthétique des lignes et des formes. Si les meubles de ce temps-là sontidcherchés par les hommes de goiàt, ce n'est pas seulement à cause de l'excellence des assemblages, du soin donné au travail des

cuivres et des galeries, c'est surtout parce que les formes de ce style ont à la fois de la dignité et de la grâce, de la dignité dans les lignes droites qu'affectent les supports, de la grâce dans les courbes qui adoucissent les contours et les angles

Bonbeui- du jour, style Louis XVI.

des surfaces horizontales. Les pieds des tables, des consoles, des guéridons, des commodes et des lits, sont cannelés avec des rudentures en bronze doré ; mais cette rudenture, qui est une allusion à la colonne, est le seul trait de ressemblance entre le meuble et l'édifice. Encore est-ilque la colonne, .au lieu de s'empâter à la base, y prend au contraire plus de

Meuble terminé par une ligne horizontale, propre à porter des couronnements

mobiles et variés.

loO GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS.

sveltesse; elle s'amincit en fuseau. Voyez ce joli meuble, style Marie-Antoinette, qu'on appelle un bonheur du jour. Les pieds sont cannelés, mais sans chapiteau. Au-dessus de la première tablette, s'élèvent quelquefois deux petites colonnes qui portent la seconde en retraite et qui forment avant-corps devant une glace. L'échiné de ces colonnes en miniature est un simple anneau de cuivre, et leur base ronde est un tore sans plinthe ou bien, à défaut de colonnes, l'arrière-corps présente, en guise de pilastres cannelés, de longs triglyphes. Voilà comment l'ébénisterie peut modifiera son usage des formes librement renouvelées de l'architecture. Voilà comment elle doit s'enrichir de ses emprunis, mais non s'en embarrasser.

Une autre convenance dans le mobilier du temps de Louis XVI consiste à supprimer les frontons, continus ou brisés, et les acrolères que les ébénistes de la Renaissance ne manquaient pas de sculpter sur leurs armoires, leurs buffets, leurs dressoirs. 11 en résulte que ce genre de meubles se terminant par une plate-bande peut recevoir pour couronnement ce qu'on voudra y mettre, un groupe de marbre ou de terre cuite, un pot de fleurs, une faïence, une figure de bronze, un buste d'après l'antique, une réduction de statue équestre, et de la sorte chacun aura la faculté d'asseoir sur la ligne horizontale du meuble tel amortissement qu'il lui plaira et de le faire pyramider selon sa fantaisie, sans compter qu'il lui sera loisible de varier le couronnement de son armoire, au lieu d'être condamné à y voir éternellement le fronton triangulaire ou cintré, à jour ou à redents, que le sculpteur y aura taillé en plein bois, ou que le menuisier y aura surajouté en l'assemblant à tenon et à mortaise. De cette manière, ce qui paraissait raide chez l'ébéniste, s'assouplit dans la maison, au moyen d'une décoration mobile qui change les lignes du meuble et en corrige la raideur.

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Ce qu'il y a de commun entre l'ébénisterie et l'architecture, c'est que la convenance s'y confond presque toujours avec la beauté. Cela est si vrai qu'il suffit le plus souvent d'accuser la destination du meuble par sa forme pour la bien réussir, et que toute précaution utile, dès qu'elle est mise en évidence, engendre par cela seul une forme gracieuse. De même que les balustrades, indispensables au bord d'une terrasse ou d'un balcon, y font par-dessus le marché un effet agréable, de même les galeries en cuivre qui bordent les guéridons, les tables, les consoles, les secrétaires, les bureaux du temps de Louis XV et de Louis XVI, sont une nécessité convertie en élégance. L'œil en est satisfait autant que l'esprit. Chose remarquable et dont il faut se souvenir quand on commande des meubles pour soi ou qu'on en fabrique pour les autres, il n'est pas dans un meuble une courbe avenante, une jolie inflexion qui ne soient motivées par l'accord de la forme avec l'usage. Ici, vous émoussez les angles d'une table pour que les enfants n'aillent pas, dans leur turbulence, s'y éborgner : aussitôt les contours prennent une tournure qui plaît, et la surface cambrée, revêtue de cuivre, accuse elle-même et fait briller sa convexité ovale ou son quart-de-rond. Là, si vous échancrez une console pour faciliter l'accès d'une fenêtre ou pour gagner de l'espace, vous obtenez une forme qui vient à vous en diminuant de largeur, et qui s'évase au contraire en s'approchant du trumeau ou de l'embrasure. Voilà une console deux fois concave, qui promet de s'accommoder à vos mouvements : il n'en faut pas davantage pour qu'elle soit charmante. Quelquefois, la seule imagination du visiteur trouve de la grâce dans ce qui est une simple marque de prévoyance, par exemple, dans les roulettes adaptées à une table à manger, munie de pieds supplémentaires. Cet unique détail, inconnu aux avares, dit assez que la table pourra se mouvoir aisément et s'ouvrir aux rallonges qu'y

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intercalera l'amitié. Ainsi les façons imaginées par l'ébéniste ou par l'architecte qui le dirige sont toujours aimables quand elles sont indicatives de la destination et intentionnellement assouplies aux convenances.

Avant d'étudier les formes particulières à chaque meuble, ses formes voulues, essentielles, celles qui, tout en se pliant au besoin de la variété, ne se laissent pourtant pas dénaturer par le caprice, il importe de dire un mot de quelques lois générales touchant la manière de concevoir les meubles et de les choisir, selon les circonstances, variés ou assortis.

Il est des salons officiels où sied parfaitement l'uniformité des meubles, parce qu'elle est en harmonie avec les sentiments d'égalité qui ont prévalu dans la société moderne, et dont l'image doit se retrouver surtout chez les représentants de la chose publique et de la loi, chez les ministres, les préfets, les hauts magistrats et tous ceux qui sont tenus aux sévérités de l'étiquette. Cette uniformité, d'ailleurs, répond à celle du costume. Quiconque est reçu en habit noir dans les salons d'un ministre doit s'attendre, sinon à tous les égards que réclament des personnages plus importants que lui, du moins à une moyenne de politesse qui lui permettra de s'asseoir sur un siège pareil à tous les autres. Il ne saurait y avoir des tabourets à la cour, depuis qu'il n'y a plus de cour. Au surplus, il en est des grands salons de réception, présidentiels ou ministériels, comme de ces riches hôtels garnis où les mêmes meubles servent à tous les voyageurs d'une même classe ou plutôt d'une égale fortune. C'est ainsi que le mobilier des résidences officielles est devenu invariable, précisément à cause des continuelles variations dans le personnel des grands fonctionnaires. Comment un locataire de passage aurait-il la pensée et le loisir d'imprimer le cachet de son humeur personnelle à des arrangements intérieurs que ses successeurs prochains ne trou-

veront peut-être pas à leur gré? Il y a donc à la fois une parité de forme et une certaine uniformité d'étiquette, qui sont inhérentes aux meubles, dans les palais ouverts à tout le monde, ministères, hôtels de ville, préfectures, et par analogie, le même caractère s'impose, dans les maisons privées, aux appartements de réception oii l'urbanité est

Bureau du roi Louis XV (musée du Louvre).

toujours un peu extérieure, et se refuse à des nuances qui seraient encore plus blessantes pour les uns qu'elles ne seraient flatteuses pour les autres.

Mais à mesure que les meubles deviennent d'un usage plus personnel, plus intime, il est permis d'en varier la forme, de leur donner un caractère qui n'est pas rigoureusement celui que veut la mode et qu'on leur donnerait partout. La variété.

d'ailleurs, est aussi un stimulant pour l'imagination et n'est pas sans influence sur les mouvements de l'esprit, «Les meubles servant de sièges pendant le moyen âge, dit M. Viollet-le-Duc, sont très variés de forme, de hauteur et de dimensions. Autant les uns étaient fixes et lourds, autant les autres étaient légers et mobiles.

« Ces différences ne contribuent pas peu à donner à la conversation un tour facile, imprévu et piquant; car si l'on veut le remarquer, rien n'est moins pittoresque qu'une réunion de personnes, hommes et femmes, assis tous sur des sièges de forme et de hauteur pareilles. 11 semble qu'alors la conversation prenne quelque chose de l'uniformité des postures qui résultent de la similitude des sièges. Nous ne savons si la décence y gagne ; mais certainement l'esprit y perd de sa liberté. »

Elles sont puisées dans la connaissance de l'esprit et du cœur humain, ces fines observations. On ne sait point assez, du reste, combien peuvent avoir de signification et d'expression les objets qui nous entourent, ceux qui garnissent ou qui décorent nos demeures. Quand elles sont façonnées de main d'homme, les choses nous parlent, elles nous saisissent par le tour que leur a donné un être pensant. Il arrive même à la longue qu'à force d'user d'un meuble, nous y laissons une empreinte de nous-même. Cela est vrai surtout des meubles qui sont faits pour les personnes plus que pour les choses. Nous n'avons plus aujourd'hui de ces immenses armoires du quinzième siècle qui étaient comme une seconde demeure, car on y pouvait cacher un amoureux ou loger un proscrit ; mais nous avons encore, pour l'usage corporel, des sièges, des canapés, des lits, des chaises longues, des fauteuils de cabinet, des fauteuils de malade, et que de pensées nous suggèrent, que de souvenirs nous rappellent ces meubles, quand ils ont fini par représenter celui ou celle qui en ont fait un

DES MEUBLES. lo^

usage continuel, un long usage! C'est au point que nous y voyons encore les personnes présentes, lorsqu'elles sont depuis longtemps éloignées ou qu'elles ne sont plus! Par quelle mystérieuse puissance l'invisible fluide de l'âme humaine s'attache-t-il si intimement, même aux choses inertes, comme le parfum au vase ?

LES MEUBLES ONT DU CARACTERE QUAND LEUR FORME ACCUSE AU 'VIF, NON SEULEMENT LEUR DESTINATION, MAIS ENCORE LE TOUR PARTICULIER DE NOS

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