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COMME LE SERAIENT DES PORTES OU DES FENÊTRES

Il y avait autrefois en Angleterre et dans les Pays-Bas un genre de miroirs qui est maintenant passé de mode {put fashio7i), mais qui n'en est pas moins regrettable. Je parle de ces miroirs concaves dans lesquels les images se rapetissent et qui, suspendus à une paroi de la chambre et légèrement inclinés, représentent tous les objets en miniature. Ainsi resserrées et diminuées, comme si on les apercevait à une grande distance, les personnes et les choses prennent un caractère de délicatesse et de fini précieux. Il n'est pas d'intérieur qui, vu dans un de ces miroirs, ne soit intéressant à regarder. La lumière des fenêtres s'y répercute en petit. La famille y apparaît concentrée, partant plus unie. Les gros meubles n'y sont plus que des bonbonnières, et les petits meubles des bijoux. Tout devient subtil, raffiné et rare. Pourquoi ces délicieux miroirs ont-ils disparu? Pourquoi n'avonsnous plus que des glaces d'une fidélité sans merci?

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Jadis les glaces étaient soufflées comme le verre à vitre. En soufflant dans un tube de fer, appelé canne, de la même manière que les enfants soufflent dans une paille pour former des bulles de savon, on faisait prendre à une masse de verre fondu la forme d'un cylindroïde terminé à ses deux extrémités par des calottes. Ces calottes abattues, on avait un cylindre régulier, ouvert des deux bouts, un manchon. Fendu dans le sens de sa longueur, le manchon donnait deux demi-cylindres, lesquels, par le ramollissement du verre à la chaleur, s'affaissaient et pouvaient être étendus, aplanis. Par ce procédé, on n'obtenait des glaces parfaites que d'une dimension médiocre (un mètre environ). Cela fut cause qu'un fabricant français, Richard Lucas, imagina, en 1668, le procédé du coulage, qui consiste à verser sur une grande table de bronze une masse considérable de verre à l'état de fusion pâteuse, et à comprimer cette pâte au moyen d'un rouleau qui l'étalé en lui laissant une épaisseur égale, déterminée par l'élévation de deux règles de métal, sur lesquelles se meut le rouleau.

On put avoir ainsi des glaces de cinq à six mètres de hauteur. Mais que de choses à faire, que de précautions à prendre pour qu'une glace devienne miroir ! Il faut d'abord la livrer au poUssage qui se compose d'une série d'opérations délicates et compliquées. On commence par la dégrossir avec du grès pilé ou du sable ; puis on la cloucit k l'émeri contre une autre glace qui est fixe, ensuite on la retourne pour la doucir sur l'autre face ; enfin on achève de la polir au moyen d'un rouleau presseur, garni de feutre, qui la frotte d'une poudre chimique appelée rouge d'Angleterre.

Reste alors à étamer la glace, c'est-à-dire à la couvrir sur une de ses faces d'une couche de matière opaque, afin que la lumière qui la traverse ne soit pas perdue pour la réflexion. Cette couche, qui est le tain, consiste en une mince feuille d'étain qui amalgamée avec du mercure, adhère à la super-

iicie du verre et, renvoyant la lumière, lait un miroir auquel la surface du verre lient lieu de vernis. Aujourd'hui le procédé de l'élamage au mercure, qui engendrait des maladies mor-

telles, est remplacé par celui de l'argenture, dans lequel on substitue à l'étain mercuriel une pellicule d'argent recouverte elle-même d'une couche de peinture au minium ou de bitume.

Pour être jugée belle, quand elle est encore étendue sur la table de bronze, une glace doit être incolore comme l'eau pure et plane comme l'eau tranquille. Si elle a une teinte sensible, elle nous trompe sur la couleur des objets réfléchis; si elle a un défaut de planimétrie ou une épaisseur inégale, elle nous trompe sur la configuration de ces objets en les déformant. Mal fabriquée, une glace ressue, c'est-à-dire qu'elle se ternit par places en se couvrant d'une quantité de petits cristaux aiguillés; elle a des bouillons occasionnés par des bulles d'air qui se sont formées dans le verre incandescent et agité par la violence du feu; àes filandres provenant de matières inégalement vitrifiées, des stries, des ondes, des cordes qui sont dues à un mauvais affinage de la pâte vitreuse, des nœuds, des larmes, produits par des grains de verre non fondu. Ces défauts, sous certains angles, vont jusqu'à troubler la vue, et il importe de les signaler, afin que l'œil ne soit pas désobligé par ce qui doit être un des plus brillants et des plus agréables ornements de nos demeures.

Quelle invention admirable, en effet, et combien durent en être émerveillés ceux qui, pour la première fois, purent se mirer dans une glace étamée ! L'antiquité, selon toute apparence, ne possédait que des miroirs métalliques, d'une insuffisante clarté.

Les vierges au sein d'ébène,

Belles comme les beaux soirs,

Riaient de se voir à peine

Dans le cuivre des miroirs. V. H.

Cependant, l'idée de fabriquer des miroirs en verre doit être bien ancienne, puisque Aristote en parle comme d'une chose connue, lorsqu'il dit : « Si les métaux doivent être polis pour servir de miroirs, le verre et le cristal ont besoin d'être doublés d'une feuille de métal pour réfléchir l'image qu'on leur présente. » Ce secret s'était-il perdu ? Fut-il trouvé ou

retrouvé par les Vénitiens au quatorzième siècle ? C'est une question à renvoyer aux érudils, aux archéologues. Toujours est-il que, sans parler du prestige qu'ajoutent les grandes

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Glace Louis XV du cabinet de l'auteur.

glaces à la magniticence d'un palais, rien n'est plus propre qu'une glace à orner une chambre, à l'éclairer quand elle est sombre, à l'agrandir quand elle est petite, à l'égayer quand

elle est triste. La glace substitue à la rigidité du mur qui arrête et emprisonne le regard, un vide apparent qui laisse passer la vue et la pensée. Le plus modeste intérieur prend de l'intérêt, vu en sens inverse dans une glace. Les fenêtres, en s'y réfléchissant, augmentent la lumière, non seulement en apparence, mais en réalité. La chambre paraît plus animée par la répétition des personnes, et plus riche par la répétition des choses. Il faut donc se réjouir de la diminution du prix des glaces, diminution telle que ce qui, dans les grandes dimensions, coiîtait, il y a trente ans, mille francs, n'en coiite aujourd'hui que cent soixante, et que, dans les dimensions ordinaires, ce qui valait cent francs, n'en vaut plus que quarante. Ainsi le plus charmant de tous les meubles en est devenu relativement le moins rare et le moins cher.

Mais que d'erreurs sont commises, que de fautes contre le goût dans l'encadrement des glaces ! Les uns les entourent d'une bordure écrasante par son volume et étincelante par sa dorure ; les autres leur font un cadre en verreries de couleur ou en morceaux de verre blanc étamé, qui forment un papillotage fatigant. Toutefois, s'il est un objet qui ait besoin d'un encadrement spécial, c'est la glace. A moins d'être un miroir mobile, portatif et conséquemment de petite proportion, la glace représente, selon la place qu'elle occupe, ou une fenêtre qui serait ouverte sur la campagne, ou une porte quon aurait percée dans le mur pour pénétrer dans la chambre voisine. Il convient donc, ce nous semble, d'entourer une glace à peu près comme on entoure une porte ou une fenêtre.

C'est dans ce sentiment que des femmes de goût garnissent la bordure de leurs glaces avec des étoffes froncées en manière de rideaux, et ces étoffes font toujours bien, soit qu'on les choisisse pareilles à la tenture, soit qu'elles s'en distinguent par une couleur tranchante, rappelée quelque part dans l'appartement.

DES GLACES El' DES CADRES.

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Miroir de Marie de Médicis (Musée du Louvre). Exemple d'encadrement défectueux, emprunté de l'architecture.

Une peinture, un dessin, une estampe, offrant un spectacle qui ne varie point, peuvent avoir un cadre permanent : la glace présentant, au contraire, des images qui varient sans cesse, ne doit pas être traitée comme un tableau, mais comme une ouverture pratiquée dans la muraille pour laisser voir ce qui se passe au dehors de la chambre. Voilà pourquoi il sied de les embordurer avec quelque chose qui ressemble à des courtines ou à des porlières. Nos aïeux encastraient les glaces dans la boiserie où elles Gguraient, à une place invariable, comme des panneaux de verre : ils en faisaient des immeubles par destination, et c'est là justement ce que doivent être les grandes glaces.

Quant à celles que l'on conserve à titre d'objet d'art et de curiosité, comme sont les anciennes glaces de Venise, il faut convenir que le prix qu'on y attache tient le plus souvent à ce qui est indépendant du verre et de l'étamage. En d'autres termes^ on estime le cadre beaucoup plus que la chose encadrée. Les Italiens du seizième siècle se plaisaient à renfermer les miroirs de Murano, ou même des miroirs en métal poli, dans de petits monuments, soit en bois sculpté, soit en fer repoussé, soit en matières précieuses, telles que le jaspe oriental, lagate, la sardoine-onyx, qu'ils rehaussaient encore de gemmes et de pierres fines. — Nous en avons au Louvre un exemple célèbre dans le miroir de Marie de Médicis. — Ici reparaissent encore les motifs chers à la Renaissance, les motifs empruntés de l'architecture : piédestaux, colonnes, pilastres, frises, corniches, frontons brisés, acrotères ; quelquefois les colonnes sont remplacées par des termes, par des cariatides, soutenant des cornes d'abondance ou des cartouches ornés de mascarons, et la composition, couronnée en haut par une coquille ou par un buste, se termine en bas par un cul-de-lampe.

Mais quelle que soit la grâce de ces petits édifices, quel

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que soit le talent que l'artiste a dépensé pour modeler ses figures désinvoltes et ses masques expressifs, pour fouiller, pour évider ses ornements, il est clair que la destination de l'objet est altérée par le seul fait que l'accessoire a dévoré le principal.

Que vient faire d'ailleurs l'architecture dans l'encadrement d'une glace? Quelle nécessité pour la femme qui viendra s'y mirer, de s'y voir entourée de colonnes, de télamons, de masques grimaçants, ou de cornets métalliques, imitant le papier roulé? A supposer que, par impossible, elle prenne plus de goût à regarder ces images sur le cadre qu'à regarder la sienne propre dans le miroir, n'est-ce pas manquer à la convenance que de faire oublier un objet décoré par le choix même des motifs dont on le décore !

L ART DES ENCADREMENTS, LOIN D ETRE UNE AFFAIRE DE CAPRICE EST ASSUJETTI A PLUSIEURS CONDITIONS ESSENTIELLES, DICTÉES PAR LES LOIS

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