DU SENTIMENT
Ceci nous conduit à examiner un des objets qui ont le plus d'importance dans l'ameublement : je veux parler des cadres mobiles, de ceux dans lesquels on embordure les tableaux, les d.essins, les gravures, qui doivent être suspendus aux murailles. Sans doute, le mérite d'une peinture ou d'une estampe ne dépend pas du cadre qui les renferme; mais quels sont les peintres, quels sont les graveurs qui se résigneraient à exposer leurs toiles ou leurs épreuves sans un cadre bien approprié à leur ouvrage, bien proportionné, bien choisi. Un artiste dont on vient voir les tableaux, avant qu'on ne les ait mis dans leurs bordures, est à peu près comme une femme qui est surprise à sa toilette avant de l'avoir achevée.
216 GRAMMAIRE DES ARTS nÉCORATIFS.
En donnant des limites au spectacle, le cadre y concentre l'attention du spectateur et empêche les distractions du regard. Mais cela ne suffît point, il s'en faut. La forme du cadre, loin d'être une affaire de caprice, est assujettie à plusieurs conditions essentielles qui sont dictées par les lois du sentiment.
Et d'abord, il va sans dire qu'une certaine consonnance morale doit être cherchée entre le tableau et le cadre ; il va sans dire qu'une bordure capricieusement tourmentée jurerait avec une œuvre d'un style grave ; que la coquetterie d'une composition, peinte ou gravée, la gaieté d'un sujet librement conçu, la grâce malicieuse d'une figure sémillante et provocante s'accommoderaient mal d'un cadre austère, aux lignes roides, aux moulures méplates, aux profils unis, ou ornés d'une manière uniforme.
Il est certes bien difficile en ces matières de poser une règle invariable, et cependant il ne convient pas d'abandonner à la seule fantaisie le soin de résoudre un point aussi délicat. La dimension de la toile, le sujet qu'elle représente, l'école d'où elle vient, la teinte générale qui lui est propre sont autant de considérations importantes que le véritable amateur doit peser avant de commander la bordure de son tableau. Je suppose que vous possédiez une madone de Fra Angelico, de Pérugin ou de Raphaël, ne sentirez-vous pas qu'il lui faut un cadre à la fois précieux et simple, qui ne réveille ni une idée de luxe, ni une pensée trop sévère, par exemple, une bordure unie avec deux ou trois rangs de perles d'inégales grosseurs.
S'agit-il d'encadrer une petite peinture intime, un intérieur de Metsu, ouV Ecole d'Ostade, ou le Ménage du menuisier, de Rembrandt, ou bien, sans remonter si haut, quelque morceau exquis de Meissonier, nul doute que le tableau paraîtra plus intime encore s'il est mis dans une bordure assez large, assez profonde, pour le bien isoler de tout ce qui l'environne. Que si les formes d'une telle bordure doivent être simples et
les ornements tranquilles, pour que l'attention du spectateur s'y puisse mieux concentrer, il importe aussi que la chaleur des dorures et le fini des menus reliefs annoncent que l'objet ainsi entouré est un objet précieux. On en peut dire autant d'un tableau de Pierre de Hooch ou de Netscher ou de Miéris. Quand blux fleurs d'un Van Huysum, d'un Van Dael, c'est un cadre fuyant, léger qui les fera mieux valoir.
Chacun sent que le portrait d'un gentilhomme raffiné, par Van Dyck, ou celui d'une Hélène Lambert par Largillière, demandent un cadre à l'avenant, qui accompagne de riches moulures l'élégance du costume viril ou l'éclat d'une toilette remuée et fastueuse, tandis que la figure d'une La Vallière repentie ou d'une abbesse vêtue de noir appellent une bordure rigide, non ouvragée, aux dorures éteintes, et mieux encore, sans dorures.
Mais un homme de goût ne saurait se contenter de cette satisfaction donnée à l'œil de l'esprit ; il désire de plus, entre la bordure et l'objet emborduré, une convenance optique. Si le tableau qu'on veut faire valoir est un de ces tableaux où s'enfoncent des espaces à perte de vue, comme sont, par exemple, les Plages de Van Goyen, les Calmes de Guillaume Van de Velde et, en général, les marines à grand ciel, il importe que le cadre soit fouillé, travaillé, historié; que, par la masse des petites ombres qui se logeront dans la sculpture du bois ou dans la pâte estampée, il forme repoussoir aux vastes étendues creusées dans la toile, en même temps qu'il sera l'appoint de l'effet en rachetant le vide de la peinture. Le doreur ou \ encadreur ^ (ce mot n'est pas français, mais il pourrait l'être) tient, pour ainsi parler, le piano du peintre : si le peintre chante bien, le piano doit s'effacer; s'il a la voix faible, il faut le soutenir par un accompagnement généreux. Il en serait autrement si les marines représentaient des rivages très animés ou les drames de la mer soulevée, comme celles de
Joseph Vernet ou de Bakhiiizen ; mais il en sera de même pour tous les paysages qui manquent de mouvement pittoresque, tels que les tranquilles pâturages de Paul Potier, ordinairement dominés par un ciel couvert, et les plaines mélancoliques de Jacques Ruijsdael.
Le père de ce fameux paysagiste était un fabricant de cadres, établi à Harlem. 11 était en possession de fournir aux artistes, si nombreux, de cette ville, ces cadres d'ébène qui étaient fort goijtés alors dans les Pays-Bas, et dont l'austère simplicité s'accordait si bien avec la physionomie protestante des intérieurs hollandais. Quelquefois, ces cadres — il en existe encore dans les familles hollandaises, où les choses se conservent longtemps — sont tout unis et n'ont pour tout profil qu'un simple boudin entre deux filets ; mais le plus souvent ils sont ornés d'une petite gaufrure qui ressemble aux froncés d'un taffetas noir, et qui alternent avec des parties lisses. Quand le cadre est saillant, au lieu d'être creux, les parties plates du bord sont guillochées, de telle façon que la lumière s'y éteint en formant l'opposition du mat au poli.
De pareils cadres, que l'on pourrait appeler jansénistes, conviennent à la plupart des peintures de l'Ecole néerlandaise, mais surtout aux paysages, parce que le ciel y tient d'ordinaire beaucoup de place. Mais il faut avouer qu'une telle bordure était mal assortie aux tableaux dont le fond est sombre, non seulement parce qu'elle ne marque pas la ligne où finit la peinture, mais aussi parce qu'elle en augmente l'obscurité et la tristesse. Il nous est arrivé de rencontrer en Hollande, affligés d'un cadre noir, des conversations de Metsu, ou des portraits en pied de Terburg, dans lesquels un personnage, tout de noir habillé, se détache faiblement sur un fond obscur. De semblables portrails avaient un air de gravité qui allait jusqu'à l'expression du deuil. Il aurait suffi d'une bordure dorée ou à demi dorée pour leur ôter ce caractère sinistre.
Le jaune étant, de toutes les couleurs, la plus claire, — puisque le blanc est une non-couleur, — s'associe très bien avec le noir, et sans crudité. C'est pour cela que l'or bruni, qui est un jaune éclatant, et l'or mat qui est un jaune doux, s'adaptent, l'un et l'autre, à l'encadrement des tableaux, où la lumière, concentrée vers le milieu, est étouffée sur les bords. La dorure a ici de plus l'avantage de jeter des reflets chauds sur le fond de la peinture et de l'éclaircir un peu, à la condition, toutefois, que le cadre sera bien en avant de la toile, et présentera une concavité favorable au renvoi de ces reflets. Par la même raison, l'or convient aux bordures des estampes, lesquelles sont ordinairement imprimées en noir. A l'inverse, quand l'estampe est imprimée au bistre, par exemple, ou qu'elle a été gravée à la manière du lavis, c'est-à-dire lorsque c'est une aqua-tinte d'un ton de sépia, comme en faisait Jean-Baptiste Leprince, inventeur du genre, ou bien encore une gravure à la manière du crayon, reproduisant un dessin à la sanguine de Greuze ou de tout autre maître, c'est un cadre noir qui convient, un cadre d'ébène ou de poirier noirci.
Nous en avons fait plusieurs fois l'expérience, notamment sur une épreuve, à l'eau forte pure, de la planche gravée par Henriquel, d'après le tableau de Paul Delaroche : Cromioell ouvrant le cercueil de Charles /". Cette rare épreuve, imprimée au bistre, a toute sa valeur, tout son charme dans un cadre de palissandre. Elle perd beaucoup de sa saveur, de sa couleur et de son ressort dès qu'on la met dans une bordure dorée qui, répétant les jaunes de la gravure, la rend monotone et fade.
Ace propos, il importe d'adresser aux amateurs une observation qui certainement les touchera. L'usage a prévalu, depuis longtemps, d'imprimeries gravures à grandes marges et de les noyer ainsi dans une feuille de papier blanc. Passe