IMPOSANTE
Mais ici se présente une observation importante à faire touchant le choix des pièces à métalliser et surtout le choix des patines el des couleurs qu'il convient de donner au métal ou
au plaire durci, car il y a des convenances, souvent rigoureuses, dans les différences d'aspect que doivent offrir les moulages des modèles fameux de la statuaire ou de la sculpture, — deux termes qui n'ont pas absolument la même signification, bien qu'on les confonde aujourd'hui, l'un se rapportant aux ouvrages qui doivent être fondus en bronze, l'autre à ceux que l'artiste travaille dans le marbre. — 11 était facile de commettre en ce genre quelques erreurs : nous n'en connaissons aucune à signaler, aucune du moins qui vaille la peine qu'on la signale.
L'inventeur que nous avons nommé a fait, au contraire, preuve de goiit en s'abstenant de métalliser en bronze tels ou tels modèles qui, par leur nature et leur caractère, devaient conserver l'aspect du marbre, du granit, du porphyre, de l'ivoire ou du bois. L'esthétique, la connaissance de l'art et l'attention qu'il faut apporter à la diversité des matières employées par l'artiste, donnent la raison de ces différences à observer dans l'action du bronzage, ou dans les colorations à prêter au plâtre durci.
La densité du bronze, supérieure à celle des métaux qui le composent, la dureté et la finesse de son grain, sa légèreté relative, sa docilité sous le ciseau, enfin ses luisants métalliques et sa couleur sombre, tout cela conseille au sculpteur de concevoir ses modèles, quand ils doivent être fondus en bronze, autrement qu'il ne les concevrait s'il devait les exécuter en marbre. La hardiesse des mouvements, les membres écartés, une silhouette qui se prononce avec énergie sur le ciel et s'élance dans le vide, ce sont là des choses que la statuaire en bronze peut se permettre, mais qui seraient matériellement impossibles dans le marbre, vu sa pesanteur, indépendamment de toute autre considération. Le hmeux 3fercw^e de Jean Bologne, par exemple, serait choquant au dernier point si l'on s'avisait de le colorer en porphyre. Il en résulte
que le moulage d'une statue de bronze ne doit jamais être que bronzé, et qu'il serait absurde de lui donner les apparences d'une matière pesante, comme la pierre, le marbre ou le granit, à moins que l'ouvrage fondu en bronze et dont il s'agit de métalliser le plâtre, ne soit exceptionnellement calme, grave, d'une assiette solide, d'une pondération calculée précisément en vue de la dignité.
A l'inverse, tout plâtre, d'après une statue en marbre, en granit, en porphyre, doit avoir les colorations mêmes de l'original, parce que le sculpteur, encore une fois, travaillant sur un bloc de Paros ou de Carrare, a dij se comporter dans la composition de son œuvre, dans l'agencement des parties détachées de la masse, dans le choix de la place à donner aux accessoires, d'une autre manière que s'il eût pétri de l'argile ou de la cire pour les couler en métal.
11 y a plus : le modelé d'un marbre est nécessairement poursuivi d'une autre façon et dans un autre esprit que le modelé d'un bronze. Le marbre, surtout lorsqu'il a un peu jauni et lorsqu'il est, de sa nature, ivoirin, comme le pentélique, ressemble à la chair. Les formes s'y modèlent doucement par un passage gradué de la lumière à l'ombre. Les draperies qu'on y a le plus fouillées conservent une certaine transparence inhérente à la matière, et sont égayées par des reflets. Au contraire, le bronze fait éclater sans transition des luisants vifs à côté de parties profondément brunes. La lumière, au lieu de s'y répandre, y rebondit brusquement, de sorte que l'artiste, en modelant sa terre, doit tenir compte partout des saillants et des fuyants, c'est-à-dire donner une forme rigoureusement vraie et noblement choisie à tout ce qui brillera, et abréger les plans et les détails dans tout ce qui restera sombre, même à la clarté mouvante du soleil.
On peut dire qu'entre le marbre et le bronze, il y a la même différence qu'entre la race blanche et la race noire. La
beauté du nègre consiste dans l'élégance des lignes générales qu'offre sa silhouette, dans le bonheur des contours qui ternninent ses membres en tous sens et restent harmonieux en dépit de ses mouvements. La beauté du blanc est surtout dans les milieux de la forme, dans les nuances que présente la carnation sous la lumière qui accuse en les colorant les dépressions et les saillies.
Le nègre, dont la peau reluisante ne montre que les principaux reliefs de la forme, est l'image d'un bronze vivant ; le blanc, dont la peau absorbe la lumière, est l'image d'un marbre animé.
Ces observations ne seront pas sans intérêt pour celui qui entreprend le bronzage du plâtre, et pour ceux qui s'adresseront aux praticiens de la métallisation afin de remplacer, dans leur demeure, des moulages froids, salis et incolores, par des figures qui, à la beauté du style, joignent la variété des couleurs naturelles de la matière. Les villes de province, dans leurs rapports avec l'administration des beaux-arts, sollicitent et obtiennent des plâtres dont elles se font de petits musées. Mais ces plâtres, bientôt maculés ou mutilés, ne forment qu'un peuple de spectres, et ne sauraient provoquer bien souvent dans l'âme d'un enfant prédestiné le sentiment du beau et le désir de l'exprimer un jour. C'est donc un service immense rendu par les auteurs de cette heureuse découverte, aux arts d'un côté, et de l'autre, aux particuliers sans fortune et aux villes de province qui n'ont pas les moyens de se procurer des statues de marbre ou de bronze, des hanaps ou des poudrières en ivoire, des étains de Briot, des coupes de Cellini, que d'avoir inventé le moyen de transformer en métal, de durcir en marbre et de colorer, avec le pinceau même de la nature, les moulages de tant de sculptures adorables qui ont divinisé les hommes, humanisé les dieux, et qui ont rendu les chevaux qui portaient les cavaliers athéniens, dignes
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d'êlre attelés au quadrige du Soleil ou de traîner le char de la Nuit.
Quand on entre dans un musée de marbres, on croit voir apparaître les ombres des divinités qu'inventa la poésie antique, et les fantômes des héros qui ont agité l'histoire et qui sont revenus dans l'Elysée de l'art, pensifs et apaisés. Si le jour baisse, on s'imagine par instants que leur immobilité remue, et l'on demeure soi-même immobile. Si aux statues de marbre se mêlent quelques figures de bronze, celles-ci ressemblent à des dieux qui seraient descendus aux enfers, les uns, comme Hercule, pour ramener à la vie la femme d'un ami, les autres, comme Mercure, pour conduire les âmes dans l'Erèbe et les songes dans les ténèbres de la nuit. Il semble qu'il y ait aussi une race noire dans les bois de l'Olympe !