‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 46 sur 74 · TETE DE L UN DES CHEVAUX DE LA NUIT · texte numérisé non relu

TETE DE L UN DES CHEVAUX DE LA NUIT

(Fronton oriental du Partljciion.)

s il est une chose qu il faille decorer avec gout et meme ayec slîntiment, c'est le mobilier des festins.

J'imagine que, pour un de ces francs buveurs qui tenaient de si joyeux propos dans les festins de Rabelais, l'invention du verre ne fut qu'un moyen de transformer l'eau en corps solide et d'en former des vases transparents dont on se servirail pour boire le vin. Quelle charmante ironie, en effet, que d'enfermer le vin dans le sein de l'eau, et de rendre impossible la réconciliation de ces deux ennemis tout en faisant de l'un le contenant et de l'autre le contenu ! Mais, sans être Pantagruel ou Grandgousier, il est permis de s'émerveiller d'une invention qui a procuré aux hommes tant de bien-être, tant de plaisirs, et aussi tant de savoir. En vérité, si notre admiration n'était pas émoussée par l'habitude, ce serait un continuel sujet de surprise que la découverte d'une substance

LA VERRERIE. 2ol

qui nous abrite sans nous priver de lumière, qui devient miroir, lampe, vase, gobelet, coupe, flacon, qui en décomposant les rayons du soleil nous livre l'idéal de la couleur, qui permet à l'astronomie de rapprocher les astres, à la physiologie de scruter les profondeurs de l'organisme en voyant les invisibles, à la physique d'étudier les grandes lois de la nature, et à la chimie d'exister. Mais la verrerie ne figure dans le présent ouvrage que comme une industrie féconde en motifs de décoration, et c'est uniquement dans ses rapports avec l'art et la lumière qu'elle doit faire l'objet de nos observations esthétiques.

S'il est une chose qu'il 'faille décorer avec goîit et même avec sentiment, c'est le mobilier des festins, c'est tout ce qui orne les dressoirs, tout ce qui recouvre la table où s'assied le père de famille, entouré de ses enfants et de ses amis. Les innombrables formes des verres à boire, pour ne parler encore que de ceux-là, ne sont pas nées seulement du besoin de la variété et du caprice. Elles ont été motivées par la destination spéciale du vase, par l'idée qu'on y attache, par la qualité des personnes qui en feront usage. Ce sont, par exemple, des formes cylindriques qui annoncent et qui déterminent la stabilité du verre dont les enfants se serviront, à défaut de ces timbales d'argent ou de platine qui opposent une substance dure aux mouvements de la jeunesse ; ce sont des verres à pied qui offrent un cône renversé sur un léger balustre et dont la fragihté est, pour ainsi dire, une condition d'élégance ; ou bien ce sont des corolles qui reposent sur une jambe solide et un pied large, de nature à rassurer le regard. Ici le vase s'ouvre en entonnoir, s'élance en cornet, se formule en tulipe, s'allonge en cou de cigogne, ou s'évase en trompette, et il semble que cet évasement soit une invitation au buveur, une forme qui s'adapte d'elle-même à ses lèvres. Là, le flanc du calice, légèrement renflé vers le milieu, se

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rétrécit insensiblement jusqu'au bord de l'orifice, comme pour faire sentir que la liqueur précieuse que renfermera le vase doit être bue avec modération.

Viennent ensuite des variantes de proportions et de formes qui ont trait au caractère particulier de chaque boisson : le verre discret du madère ou du marsala, le verre plus généreux du vin de Bordeaux et de Bourgogne, le verre oblong et hardi où moussera le vin du chansonnier, enfin les verres respectables des grands parents, tantôt d'une épaisseur qui peut résister aux chocs de la maladresse, tantôt fins et minces comme de la pelure d'oignon.

Mais ces formes premières, en combien de façons elles s'enrichissent de formes accessoires et d'ornements surajoutés ! que de moyens possède le verrier de modifier l'aspect de la gobeletlerie, soit par la taille, soit par la gravure, soit par les émaux, soit parla couleur !

L'idée de tailler le verre a àù se présenter naturellement à l'esprit de ceux qui voulaient rendre cette matière, déjà si précieuse, plus précieuse encore. L'observation ayant appris que la lumière du jour, en traversant un prisme de verre, s'y décomposait en couleurs éblouissantes renouvelant le spectre de l'arc-en-ciel, on dut chercher à produire un effet semblable en taillant sur les objets en verre des facettes qui briseraient les rayons du soleil. Mais comment tailler le verre ? Les anciens en ont connu le secret puisque Pline parle de verres que l'on façonne au four et d'autres qu'on cisèle comme de l'argent. Aujourd'hui, soit que les procédés antiques aient été conservés à travers les âges par tradition, soit qu'on les ait inventés de nouveau, la taille du verre se fait au moyen de quatre meules verticales par lesquelles on conduit l'opération depuis l'égrisage rude jusqu'au poli parfait.

La première meule, en fonte, sert à ébauche?' les pièces, à les dégrossir. L'eau y arrive en filets minces, et pour qu'elle

entraîne avec elle un peu de sable, on lui a fait traverser un vase qui en est plein. La pièce dégrossie, on la soumet, pour la douci)\ à la rotation d'une seconde meule en grès, constamment mouillée ; ensuite, pour la polh% au mouvement d'une troisième meule en bois de saule, humectée avec une boue de sable et de l'émeri de plus en plus raffiné ; enfin, on achève le polissage en employant de la potée d'étain, étendue sur une meule de liège ou bien sur la meule en bois qu'on a garnie d'une étoffe de laine. C'est ainsi que sont taillés les objets qui appartiennent au service de table, les carafes, les verres à boire, les salières, les huiliers, les sucriers, les corbeilles à fruits, les compotiers, les étagères, les cornets sur coupe, les pièces de milieu. Le verrier obtient par là une modulation artificielle de la lumière. Il imite cette vibration qui est pour nos yeux ce que le son est pour nos oreilles, et lorsque la matière vitreuse est blanche, c'est-à-dire incolore, la taille du verre à boire y fera briller, suivant la liqueur, blonde ou vermeille, rose ou rouge, qu'on y versera, toutes les variétés de la topaze ou tous les feux du rubis.

Cependant, il faut garder dans la taille du verre une certaine discrétion, et y ménager quelques parties unies, nonseulement parce que les repos sont nécessaires dans tout ornement pour le faire valoir, mais encore parce que nous ne pouvons pas jouir par la vue de ce que renferme un vase, sans en apercevoir l'intérieur à travers la pure transparence des parties non ouvrées. C'est donc une faute de goût que de tailler toutes les surfaces du verre, d'y multiplier les facettes, les pans coupés, les pointes de diamants, les cannelures, comme le font les Anglais avec tant d'immodération et aussi tant d'habileté. Si les verriers de France n'apportaient pas dans ce genre de travail plus de mesure, plus de choix, ils ne l'emporteraient pas sur les verriers anglais, ou plutôt sur les cristallierSj car l'Angleterre ne fabrique dans ses verreries

que du cristal, au moins pour ce qu'on nomme la gobeleiterie.

Le cristal est un verre à base de plomb. Cette espèce de verre a été connu des anciens, comme l'a prouvé l'analyse du miroir, dit de Virgile, qui se conserve dans le trésor de Saint- Denis. Mais il est incontestable qu'elle a été réinventée par les Anglais, au dix-septième siècle, et voici comment ils furent conduits à cette admirable invention. Avant le règne de Charles P'', c'était au feu de bois que se faisait la fonte du verre blanc ; mais à cette époque la houille fut substituée au bois, et l'on s'aperçut que la fumée de ce combustible colorait sensiblement le verre et lui ôtait sa limpidité. Pour soustraire la matière vitreuse à la fumée colorante du charbon, on couvrit le creuset d'un dôme, mais alors la température n'étant plus assez élevée, il fallut prolonger la fonte et augmenter la dose du fondant, l'alcali, qui fut une autre cause de coloration. Finalement, l'alcali fut remplacé par l'oxyde de plomb, et ce fondant métallique, arrêté au point où il aurait commencé luimême à jaunir le verre, fit trouver celte substance merveilleuse qui est le cristal.

. La nature produit une pierre transparente et incolore, composée de prismes, qu'on appelle cristal de roche; mais cette matière, moins brillante et moins pure que le cristal artificiel, le flint-glass, ne lui est supérieure que par sa dureté et par sa résistance au grand feu. Il faut convenir cependant que le ton de lumière légèrement écru, pour ainsi parler, qui distingue le cristal de roche, tempère un éclat qui, dans le cristal anglais, d'une blancheur implacable, a quelque chose d'aveuglant. Quoi qu'il en soit, \eflini-glass, rendu pluspesant que les autres verres par le plomb qu'il contient, a l'avantage d'être moins fragile, parce qu'il exige plus de lenteur dans les mouvements de celui qui le manie, et parce que la légèreté est une cause de fragilité.

Cependant, la taille n'est pas le seul moyen d'embellir le verre ; on peut encore le graver, et on le grave aujourd'hui de bien des façons, notamment de la manière dont on graverait une eau-forte. Autrefois on le gravait à la roue, c'est-à-dire avec un burin. Mais, au lieu d'être promené sur la surface du verre immobile, le burin demeurait tîxe dans la meule et c'était le verre qui changeait constamment de place en venant se présenter au burin pour en recevoir les incisions. Ainsi furent gravés ces gracieux ou curieux verres de Bohême, d'Allemagne, de France, qui portent des armoiries, des devises, des attributs symboliques, des lettres initiales, enlacées et nouées de rubans. Il en est qui représentent des figures rustiques, des animaux, des scènes d'auberge, de naïfs paysages, ou de beaux seigneurs échangeant avec leur dame des propos d'amour écrits sur des banderoUes.

De nos jours, on a remplacé par un agent chimique les tailles de la gravure au burin ou au silex. On se sert de l'acide fluorhydrique, dont la propriété est d'attaquer le verre, de le mordre, comme l'eau-forte mord le cuivre. Le verre est garni d'un enduit de cire et de térébenthine qu'on applique à chaud à l'aide d'un pinceau. Ce vernis étant à l'huile de lin, offre assez de transparence pour qu'on puisse décalquer le dessin que l'on veut graver, quelle qu'en soit la finesse. La pointe du graveur ayant dénudé le vernis partout oii elle a passé, l'acide n'aura d'action que sur les lignes tracées par la pointe ; il ne mordra donc que le dessin, et il le mordra plus ou moins profondément, suivant le temps que durera la morsure.

Si la surface est plane, avant de verser le liquide sur l'enduit, on a élevé autour un petit rebord de cire qui a renfermé le liquide comme dans un bassin. L'opération finie, on démolit ce rebord, on enlève le vernis avec de l'essence, et le dessin se trouve gravé, non pas avec la netteté d'une taille au burin, mais avec ces lignes imperceptiblement tremblées, et,

pour ainsi dire vibrantes, qui rendent le travail agréable parce qu'il est moins sec.

Toutefois, une telle manière de graver les cristaux étant compliquée et dispendieuse, quand il s'agit de la verrerie de table qui présente des surfaces courbes, d'ingénieux fabricants ont inventé de transporter sur les verres à boire, les coupes, les carafes — aussi bien que sur les globes de lampe — des dessins imprimés avec une couleur inattaquable par l'acide. Le papier étant légèrement mouillé à l'eau de savon, l'encre d'impression y adhère si peu que, lorsqu'on applique le papier sur le cristal, l'encre se fixe sur le cristal et abandonne le papier. Or, comme cette encre préserve de toute morsure les traits du dessin transporté sur le verre, l'acide mord tout ce qui n'est pas le dessin, et accuse ainsi la différence entre les parties pleines et les parties vides de la gravure. D'autres emploient le procédé inverse, c'est-à-dire que, faisant mordre le dessin et mettant à l'abri de la morsure tout le reste de la surface, ils obtiennent un dessin dépoli sur un fond transparent, au lieu d'avoir un dessin transparent sur un fond dépoli.

Que de variantes dans les procédés industriels pour décorer le verre aussi bien que les autres substances, et combien de preuves on nous donne que le besoin d'orner est inhérent à la nature humaine !

LUSTRE DE VENISE du Cabmet de l'auteur.

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