‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 59 sur 74 · GHAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

GHAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS

Mais la faïence dont nous parlons est une poterie tendre dont la couleur se cache sous un émail opaque et empâtant, dont le grain n'est pas assez fin pour se prêter à des formes recherchées, à des contours purs, comme le prouvent les faïences de Rouen et de Nevers, ainsi que les majoliques, dans lesquelles il a fallu rétablir par les traits du pinceau la finesse des profils. De là, l'invention d'un produit céramique plus délicat, la faïence fine ou terre de pipe. En introduisant du silex broyé dans l'argile plastique, on en vint à le dégraisser et à le blanchir. Mais une fois la pâte rendue blanche, il n'était plus utile de la cacher sous un revêtement opaque et il convenait, au contraire, d'y appliquer une glaçure transparente. On a donc substitué à l'émail opaque un vernis cristallin plombeux. Le vase façonné ayant été cuit en biscuit, c'està-dire ayant reçu au four cette première cuisson qui le laisse mat — on voit ici combien le mot biscuit est impropre — le vase, disons-nous, est immergé dans une bouillie claire de matière vitreuse et fusible, qui sera vitrifiée quand la pièce aura passé au four une seconde fois.

Le mélange du silex en poudre avec l'argile plastique a fait donner à cette poterie, qui est une faïence fine, le nom de cailloutage. L'invention en est attribuée aux célèbres potiers anglais Atsbury etWedgwood, qui florissaient au milieu du siècle dernier. Cependant, leur faïence fine, earthen-ware., n'est autre que la poterie qui s'était fabriquée en France, à Oiron, en Poitou, de 1 525 à 1 568, et qui est dite mal à propos faïence de Henri II (1). C'est entre la poterie émaillée ordinaire

(1) L'auteur de XXrt de terre en Poitou, M. Benjamin Filloii (de regrettable mémoire), au moyen des connaissances les plus variées et avec une sagacité rare, a établi d'une manière irréfutable que les faïences dites de Henri II ont été fabriquées à Oiron, dans une officine appartenant à la maison de Gouffiér, et dirigée par une femme distinguée, Hélène de Ilangest, mariée à Artus Gouffler, seigneur de Boisy, grand-maître de France. M. Fillon a également prouvé que les monogrammes qu'on voit sur ces faïences ne sont pas exclusivement ceux de Henri H

et la terre de pipe que se placent les fameuses faïences de Bernard Palissy, sur lesquelles nous reviendrons dans le chapitre consacré à la décoration des vases. La pâte de ces faïences est dure, imperméable, infusible, comme celle des terres de pipe; elle est recouverte d'un émail slannifère, tantôt dur, opaque, très difficilement rayable par l'acier, tantôt plus transparent, plus tendre, et non sans ressemblance avec les glaçures de la faïence fine.

Des améliorations sensibles ont été introduites depuis quinze ou vingt ans dans la fabrication française delà faïence fine. La pâte était à l'origine composée d'argile et de silex : nos potiers y ont ajouté le kaolin qui la blanchit sans la rendre trop courte, et le feldspath qui, donnant au biscuit une légère tendance à la vitrification, en rapproche les molécules et en rend le grain serré. L'emploi du kaolin, du feldspath et du silex dans la faïence fine a même pris un tel développement que l'argile n'y entre plus guère que pour un quart. De plus, par l'addition d'une petite dose d'oxyde de cobalt, aussi bien dans la pâte que dans la couverte, on a éteint ce qui restait de coloration jaunâtre et l'on a obtenu des granits plus blancs que les faïences usuelles.

A la seconde classe des poteries se rattachent les grèscérames.

On appelle ainsi une pâte d'argile plastique, dégraissée avec du sable et cuite à une très haute température. Cette pâte donne des pièces solides, dures, imperméables par elles-mêmes (c'est-à-dire sans le secours du vernis), pouvant se fabriquer d'une très grande dimension et dont la couleur varie du gris-perle au rouge-brun; elle reçoit ordinairement une glaçure au sel marin, et elle constitue, pour

et de Diane; que celui de Claude Gouffier, fils d'Hélène, se composait d'un H et d'un double C, comme le monogramme royal.

les usages domestiques, une excellente poterie. Mais les grès-cérames communs avec lesquels on fait les cruchons pour la bière et pour les eaux minérales, les pots à beurre, les bouteilles d'encre, les vases chimiques, échappent aux observations de l'esthétique. L'art qui nous occupe doit regarder surtout aux choses dignes d'être ornées.

En mêlant à la pâte des grès-cérames, comme on l'avait fait pour celle des faïences fines, des matières qui entrent dans la composition de la porcelaine, le kaolin et le feldspath, on en compose le grès-cérame fin, lequel se prête à des façonnages plus délicats, comporte des ornements en relief aux contours déliés et purs, et sert à former des objets de luxe, des objets d'art. Par la nature de leurs éléments, les grès-cérames fins tiennent le milieu entre le cailloutage ■ anglais et la porcelaine dure.

Nous voici arrivés à la poterie par excellence, à celle qui fut inventée en Chine quelque deux siècles avant notre ère, la porcelaine, dont les qualités essentielles et distinctives sont la blancheur et la translucidité de la pâte, la dureté et l'inaltérabilité de laglaçure, nommée couverte.

L'argile caractéristique de la porcelaine est le kaolin. C'est une terre rocheuse, friable et infusible que l'on combine avec une roche fusible, le feldspath. Une première cuisson de la pâte, qu'on appelle le dégourdi., la raffermit assez pour qu'on puisse facilement lui donner la couverte par immersion. Cette couverte consiste en feldspath mêlé de quartz, quelquefois de gypse, mais toujours sans plomb ni étain. Après la première cuisson de la pâte, on la couvre de sa glaçure et les deux substances, pâte et couverte, cuisent ensemble à une température si élevée qu'elle dépasse celle qui est nécessaire à la fusion du minerai de fer. La couverte en se fondant contracte avec la pâte une liaison intime.

presque continue, et le tout devient translucide. Le vase se trouve alors enveloppé d'un émail inaltérable, et l'on peut dire que la porcelaine, même avant qu'elle ait reçu les splendides décorations dont elle est susceptible, est déjà une des plus étonnantes productions de l'industrie humaine s'élevant à la hauteur d'un art.

Mais la composition et les procédés qui viennent d'être indiqués sommairement sont ceux de la porcelaine dure.

Il existe une autre porcelaine qu'on appelle tendre, non pour exprimer que la pâte en est moins dure, mais à cause de la tendreté du vernis rayable dont elle est revêtue, et aussi parce qu'elle ne résiste pas à l'action d'une température élevée, c'est-à-dire que la porcelaine tendre, exposée au même feu que la porcelaine dure, serait fondue longtemps avant que celle-ci fût cuite.

Cette belle matière fut inventée en France par ceux qui cherchaient à imiter la porcelaine dure chinoise dont on ignorait alors la composition. La porcelaine tendre se fabriquait à Saint-Cloud dès l'année 1695. C'est un verre à demi fondu plutôt qu'une poterie. La pâte en est formée principalement d'une matière vitreuse, appelée fritte^ qui, à une température élevée, donnerait du cristal ; mais comme il ne faut qu'une demi-vitrification pour faire de la porcelaine, on mêle à cette fritte une terre marneuse, gluante, qui d'abord la rend ductile, propre au façonnage, et qui en retarde ensuite la fusion. La glaçure dont on l'enveloppe est un vernis plombeux, fusible à une température relativement basse, et facilement rayable.

C'est la porcelaine dite pâte tendre qui a valu tant de célébrité à la manufacture de Sèvres, de 1750 à 1764, et dont les produits sont si recherchés sous le nom de vieux Sèvres. Profondément translucide, la porcelaine tendre française peut recevoir les parures les plus délicates, et par cela

même qu'elle n'est pas une poterie d'usage, elle appartient exclusivement à l'art décoratif. Telle qu'on la fabrique de nouveau à Sèvres, elle admet l'emploi des émaux colorés qu'on y applique au pinceau, et qui en cachent la transparence par places, ce qui augmente les ressources du décorateur.

La porcelaine tendre anglaise, — les anglais n'en font guère d'autre, — n'a pas la même composition que celle de France. Formée à peu près des mêmes éléments que la faïence fine, la pâte de cette porcelaine, modifiée par une addition d'os de bœuf calcinés, devient capable de subir au grand feu une demi-vitrification analogue à celle de la porcelaine dure, et qui, rapprochant les molécules fortement, leur donne la cohérence en même temps que la translucidité. Pour ce qui est de la glaçure, c'est un vernis cristallin plombifère. Moins séduisante que la nôtre, la porcelaine anglaise est en revanche plus ferme, plus solide, et elle se prête également à la formation des vases les plus magnifiques et au façonnage des services les plus modestes.

Telles sont les difTérentes sortes de poteries. Pour prendre intérêt à ce que nous allons dire touchant la manière de les décorer, le lecteur avait besoin de ces notions rudimentaires, qui, à voir les choses par l'extérieur, peuvent se résumer ainsi :

Les premiers vases d'argile sont tendres et mats.

Ils sont ensuite glacés d'un enduit vitreux, transparent et très mince : c'est le lustre des poteries grecques et romaines.

Puis on les fait d'une pâte dure et on les recouvre d'une glaçure plus épaisse, plombeuse et transparente, qui prend le nom de vernis et qui caractérise les poteries communes, ou bien on fabrique les poteries plus dures encore et on

les glace en les faisant cuire avec du sel marin : ce sont les grès -cérames. Quand la glaçure devient stannifère et opaque et qu'elle masque la couleur de la pâte, on l'appelle émail: c'est ce qui constitue la faïence.

Enfin la céramique invente des matières qui peuvent se marier au feu avec un revêtement transparent de même nature, de façon à devenir translucides. Ce revêtement se nomme couverte : c'est la glaçuré des porcelaines.

Poterie Scandinave de l'âge de la pierre, au musée de Copenhague.

LA CERAMIQUE

DANS LART CÉRAMIQUE, COMME DANS LES AUTRES, LE DECOR DOIT TOUJOURS RESPECTER LA FORME DE LA CHOSE DÉCORÉE.

L'instinct d'orner est dans la nature humaine : quelque barbare qu'il soit, l'homme éprouve le besoin d'ajouter à ses ustensiles les plus grossiers un ornement dont l'objet unique est de plaire aux yeux. D'ordinaire, en effet, cet ornement est inutile ; quelquefois il représente une nécessité convertie en grâce; mais toujours il pourrait être supprimé sans que le meuble cessât d'être employé utilement. L'homme est donc né avec le goiit du beau.

A peine a-t-il façonné le vase de terre glaise dans lequel il doit conserver de l'eau ou des graines, qu'il cherche avarier la surface de ce vase, encore humide, par des piqûres répétées, ou par des carrés enfoncés régulièrement, ou par une suite de filets, ou bien encore par des ornements en dents de loup, gravés à la pointe du couteau ou d'un poinçon de bois dur. Parfois il ménage dans la pâte de petits reliefs séparés, à intervalles égaux, par des lignes ponctuées, soit en les repous-

■< m'c:jclc7 /'!/c-ocru'.ic^t,

sant à la main, soit en les surajoutant. Ces reliefs prennent toutes les formes ; tantôt ce sont des tubérosités coniques, tantôt des mamelons, des disques, tantôt des canaux perpendiculaires, ou des cordons étages et saillants, tantôt enfin des images informes d'animaux monstrueux, disposées par zones.

Mais les ornements primitifs ne sont pas toujours des formes en relief ou en creux ; ce sont aussi des taches de couleur, par exemple, des jaunes alternant avec des verts semés avec un apparent désordre et formant comme une jaspure élémentaire. D'où l'on voit que l'on peut décorer les vases de trois manières, par le dessin ou par la couleur, ou par la combinaison de la couleur et du dessin, le dessin comprenant ici la plastique et la gravure.

La décoration par le dessin est la plus sévère. Elle s'adresse à l'œil de l'esprit; elle intéresse la pensée. Les Grecs l'ont portée au plus haut degré de la noblesse et de la grâce, et par le seul attrait de quelques figures monochromes sur un fond uniforme, ils ont su donner un prix inestimable à des objets dont la matière était commune et sans valeur.

Avant tout, le premier principe de la décoration céramique est écrit sur les vases grecs, à savoir que le décorateur doit respecter le galbe de la chose à décorer, c'est-à-dire les convexités et les concavités de la forme. Plutôt que de faire paraître saillant ce qui est creux ou creux ce qui est saillant, les Grecs ont supprimé le modelé des figures dont ils voulaient orner leurs vases, et ils les ont représentées sans épaisseur, sans la moindre nuance de relief. Leurs figures ne sont que des silhouettes fantastiques. On dirait que des héros, des dieux, des faunes, des bacchantes se sont promenés dans les airs autour des vases grecs, et que leur ombre portée est allée se fixer sur la panse d'une amphore ou sur la surface intérieure d'une cylix. Ce sont des fantômes dont on ne voit que les contours et qui n'ayant pas de forme intérieure ne

présentent pas de perspective. Les parlies du visage, les membres qui construisent la figure, les clavicules, les pectoraux, l'arcade des fausses côles, l'os des iles, les rotules el, si la figure est vêtue, les principaux plis de la draperie, sont

Le géant Tityus tué par Apollon.

finement indiqués par un simple trait qui fait reparaître la couleur du fond. Que si les personnages, au lieu de se détacher en noir ou en violet sur le fond jaune ou rouge du vase, se peignent en rouge ou en jaune sur le fond noir, c'est toujours le même effet se produisant à l'inverse. Là, c'était l'om-

bre d'une ménade poursuivie par l'ombre d'un satyre, ou bien c'était l'image d'un quadrige monté par des dieux qui renversent aux pieds des chevaux des géants vaincus sous forme d'hoplites ; ici, au contraire, les figures apparaissent comme des spectres pâles au sein de la nuit. Tantôt, elles s'éclairent de la tête aux pieds d'une lueur rosée comme celle de l'aurore^ tantôt elles sont d'un ton clair de lune, tantôt d'un rouge fauve. Aucune demi-teinte, aucune ombre portée, aucune nuance de modelé ne viennent prêter de là saillie aux membres des chevaux bondissants ou des panthères qui passent; rien ne creuse non plus les plis de la tunique de Minerve, lorsqu'elle se penche pour confier aux cécropides la corbeille mystérieuse. Et cependant, malgré l'absence de tout relief, les figures à teintes plates qui décorent les vases antiques conservent la grandeur de leurs attitudes, la résolution et l'éloquence de leur pantomime, la beauté même de leurs traits, tandis que le vase n'étant pas altéré dans ses surfaces sphéroïdales, garde son élégance et la pureté de ses profils. Encore une fois, les Grecs nous ont enseigné par là le premier principe de la décoration céramique : la forme de la chose décorée doit triompher de ce qui la décore. Et comme pour donner plus de valeur à ce principe, ils en ont poussé l'application jusqu'à l'extrême. Quelquefois, pour jeter un peu de variété dans leur plate peinture, ils ont teinté en violet certaines parties du vêtement, par exemple, les étoiles du manteau de Jupiter, le nœud des corymbes, le cimier des casques et le harnais des attelages héroïques. D'autres fois, ils ont rehaussé de blanc la Stéphane radiée de Vénus, les bracelets d'Eros, les serpents qui hérissent l'égide d'Alhéné. Le plus souvent ils ont peint en noir les chevelures des déesses et des éphèbes, et c'est par exception qu'ils ont peint en blanc la barbe vénérable de Jupiter et celle des vieux prêtres. En quelques circonstances, ils ont mêlé du rouge à la

flamme des sacrifices, à celle des flambeaux que portent les hyades, mais les variétés, si sobrement introduites dans la coloration du vase, n'ont jamais figuré le moindre relèvement de la pâte. La main peut se promener sur l'amphore, sur le revers de la coupe, sur le corps du lecythus, sans rencontrer une inégalité de surface, car les moulures ellesmêmes sont presque toujours feintes au pinceau. Tout autre est le génie des Étrusques, peuple rude et fier,

Vase orné de zones d'animaux.

bien que d'origine lydienne, et qui affirma son caractère dans l'art avant qu'il eût été séduit, gagné par l'hellénisme, et après qu'il eût rompu avec cette influence étrangère. Tandis que les potiers grecs, malgré leur habileté plastique, se défendent de tout relief dans l'ornement des vases céramiques, les Etrusques qui excellent aussi à modeler l'argile, mais surtout à travailler les métaux, façonnent leurs vases à la manière des ouvrages d'airain. Ils se plaisent à les décorer d'ornements qui se relèvent en bosse. Ils y font des godrons saillants; ils y ménagent des frises d'animaux en relief, des

Page 1