‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 60 sur 74 · GRAMMAIRE UES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE UES ARTS DÉCORATIFS

têtes en plein ressaut sur le nu delà superficie extérieure, de sorte que leurs poteries sont conçues et exécutées comme des vases de bronze. Mais du moins les saillies qui empâtent le galbe d'un canthare ou d'un cratère n'y produisent aucune concavité qui pénètre la forme primitive de l'objet, j'entends la forme qu'il présenterait si on en supprimait le relief et que la surface en redevînt unie. En d'autres termes, la convexité du vase est augmentée dans quelques parties et n'est diminuée dans aucune. Ainsi les Etrusques n'ont pas encore méconnu le principe qui veut qu'on ne simule pas des creux sur un corps sphéroïdal ou cylindrique. Mais si des figures en saillie étaient modelées dans la concavité d'une coupe, le principe serait violé, car il est aussi choquant de présenter comme saillant ce qui doit être creux, que de feindre des enfoncements sur ce qui doit être bombé.

11 est donc juste de dire que la décoration d'un vase par le dessin doit respecter avant tout le galbe donné, et que si une surface convexe reçoit sur certains points des ornements qui en augmentent l'épaisseur, il faut que le spectateur puisse enlever ces ornements par la pensée pour retrouver au-dessous la forme pure du vase, soit qu'elle appartienne au cylindre ou au cône, soit qu'elle dérive de la sphère ou de l'œuf.

L OBSERVATION DES REGLES DE LA PERSPECTIVE EST TOUJOURS DEPLACEE DANS LA DÉCORATION DES VASES.

S'il est vrai que l'imitation par le modelé soit un élément dangereux dans l'ornementation céramique, à plus forte raison faut-il en exclure la perspective, qui, en creusant des pro-

fondeurs apparentes sur le corps des vases, en contredirait la forme et figurerait des vides dans la plénitude même de la pâte. Les Chinois, qui ont perfectionné la céramique avant tous les autres peuples, n'ont eu garde d'appliquer la perspective au décor de leurs poteries. Ils n'ont pas commis, ou ils ont commis bien rarement, la faute de percer des lointains sur la panse d'une potiche et de reculer amû par le dessin ce qui avance et ce qui doit avancer.

On a cru que les Chinois ignoraient les lois de l'optique : c'est une erreur. Ils les observent quand ils veulent, sinon bien rigoureusement, au moins de façon à satisfaire le regard. Mais en plaçant très haut leur point de vue, ils nous montrent les objets à vol d'oiseau, et ce genre de perspective, qui élève l'horizon jusqu'au bord supérieur du cadre, permet de développer de grandes étendues, diminue sensiblement les raccourcis, rapproche les lointains, et tend à supprimer la succession des plans, qui creuserait brusquement le tableau. Il n'y a qu'un pas de ce système à l'abolition ou pour mieux dire au bouleversement de la perspective, et voilà pourquoi les artistes de la Chine étaient, par leurs habitudes, si bien préparés pour la décoration des vases. Chaque jour nous voyons de leurs porcelaines capricieusement ornées de dessins ou de camaïeux, représentant des paysages qui envahissent le ciel, des ponts qui mènent à des nuages, des rivières qui débouchent sur les épaules de la potiche et des arbres qu'on dirait plantés dans le vide. Mais tout cela forme des taches heureuses pour les yeux, tout cela berce la pensée et l'entraîne à plaisir dans des contrées imaginaires.

Quelle différence de ces fantaisies favorables au charme momentané de l'esprit, à la volupté des yeux, et ces décorations qui, sur une surface concave, imitent la perspective des tableaux peints sur une face plane et forcent l'œil à

crever le vase pour y suivre des lignes fuyantes ! Comment s'habituer à voir, par exemple, des portraits de Van Dyck épouser une forme bombée qui leur donne du ventre en représentant les pieds sur un autre plan que le corps.

Longtemps, en France, on a décoré les produits de la céramique en y peignant des tableaux d'après les morceaux les plus célèbres de la peinture ancienne ou contemporaine. L'on a vu, du temps de la Restauration et sous le règne suivant, les plus beaux vases de Sèvres reproduire les Bergers d'Arcadie, ou les Moissonneurs de Léopold Robert dont on faisait le pendant à la Madone de l'Arc, de sorte que la composition qui, dans l'original, creusait la toile du maître, se développait dans la copie en sens* inverse, et faisait avancer à la superficie du sphéroïde des figures qui auraient dii paraître sur des plans plus éloignés. Telle jeune fille des champs jette un regard amoureux sur un moissonneur qui est séparé d'elle par toute la convexité du vase, et qui ne verra jamais cette œillade à laquelle il est censé répondre.

Les Grecs ont quelquefois représenté sur des hydries ou des amphores une suite de figures dont la tête se cachait, en haut, dans la courbe des épaules, en bas, dans la courbe du culot : mais c'est une faute, et d'autant plus choquante que l'on déforme ainsi les deux parties qui sont justement les plus importantes : la tête qui marque l'expression de la figure, et les pieds qui en accusent le mouvement. Peut-être n'en est-il pas de même pour les animaux chimériques dont l'image, en se pliant aux courbes rentrantes d'un cratère ou aux courbes saillantes d'une aryballe, n'en devient que plus étrange et plus monstrueuse.

Il est à remarquer du reste que le plus souvent sur les vases antiques les figures occupent une zone qui leur a été ménagée dans la partie qui est le plus de niveau, de manière que la déformation soit presque insensible. Quel-

quefois même une bande plaie a été réservée sur le corps du vase pour offrir au décorateur une frise circulaire où il pîit peindre ses processions de bacchantes ou de cavaliers, comme il aurait fait sur le corps cylindrique d'un lécythus. L'imitation des tableaux doit donc être proscrite du décor des vases. Elle n'est admissible dans la céramique que sur ces larges plaques de porcelaine où des artistes habiles ont fixé en couleurs inaltérables des chefs-d'œuvre destinés à périr, les fresques de Raphaël, les peintures fameuses d'un Titien, d'un Rubens. Mais sur toutes les surfaces cylindriques, ovoïdes ou sphéroïdales, la reproduction des plans successifs, des enfoncements figurés par les perspectives linéaire et aérienne est' une décoration à rebours, un contresens. C'est tout au plus si l'on peut tolérer un portrait peint d'après un maître, lorsque ce portrait est enchâssé dans un médaillon qui fait saiUie sur la courbe du vase et présente une superficie plane, embordurée d'avance.

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