CONNAITRE LE STYLE DÉCORATIF DES MINIATURES OU DES IMPRIMÉS
DU TEMPS OU VÉCUT l'aUTEUR DU LIVRE.
S'agit-il d'un incunable ? — on est convenu d'appeler incunables tous les livres publiés au quinzième siècle, depuis 1 453 , date de l'invention de l'imprimerie, jusqu'en 1500 — les modèles ne manquent pas et l'on peut les choisir parmi les reliures du quinzième siècle, car les premiers bibliophiles, et le plus illustre de tous, Mathias Corvin, roi de Hongrie, faisaient relier leurs imprimés comme on reliait les manuscrits avant l'invention de l'imprimerie, avec des fermoirs, des peintures sur les plats, des dorures, des gaufrures, des émauX;, des pierreries. Mathias Corvin avait la passion des livres, et il n'en posséda pas moins, dit-on, de cinquante mille, dans sa bibliothèque, à Bude, qui fut pillée et en partie briilée par les Turcs, au quinzième siècle, et dont les livres échappés aux flammes furent embarqués sur le Danube et portés au sérail, où ils sont peut-être encore.
Au seizième siècle, deux Italiens, hommes de goiit, Michel et Thomas Maïoli, et après eux, Jean Grolier, qui fut trésorier général de France, sous François I", Louis de Saincte-Maure, marquis de Nesles, Catherine de Médicis, Henri H firent orner leurs reliures de compartiments à entre-lacs, c'est-à-dire de listels et de fleurons liés et entre-croisés à la manière des ornements arabes, avec dorures. La raideur des lignes droites y est rachetée par des courbes élégantes. Ces listels coupés dans
CH. go-utzwilleX
Reliure faite pour Grolier avec son nom ei sa devise. Eutliymias Zigabenus, Commentationes in omnes psalmos, Vérone, 1630, in-folio. (Bibl. nat.)
des maroquins de diverses couleurs jettent une heureuse variété dans les compartiments, et des feuillages imaginaires, des fleurs hachées viennent rompre l'aridité que présentait un dessin purement géométrique. Au milieu du plat est ménagé un cartouche dans lequel est imprimé en lettres d'or le titre du livre. Sur le plat de l'envers un autre cartouche contient la devise du bibliophile. Celle de Grolier est assez singulière pour être mentionnée : Portio mea^ Domine, sitin terra viventiiim^ « que ma part de bonheur, ô mon Dieu, soit sur la terre des vivants. »
Les livres, les beaux livres ne doivent être prêtés qu'à des amis siirs, qui en aient le même soin que nous en aurions nous-mêmes. C'est la pensée qu'exprime la devise imprimée sur les reliures des Maïoli : Ingratis servire nefas ; mais les amis, les vrais amis, sont, aussi bien que nous, propriétaires de nos livres, et Grolier ne pensait pas autrement, puisqu'il faisait pousser au fer, sur le plat de ses reliures, au-dessus ou au-dessous du titre, l'inscription : Jo. Grolierii et amicorum^ qu'il écrivait parfois de sa main sur une des feuilles de garde. Cette inscription, qui a été souvent imitée, nous rappelle qu'un de nos contemporains, réfugié à Londres, au temps de l'Empire, aujourd'hui sénateur, avait écrit sur ses livres : A moi et à mes amis, ce que voyant, un de ses compagnons d'exil, démocrate illustre, aujourd'hui député de Paris, lui fit cette observation caractéristique : « Votre devise est généreuse ; mais il serait plus séant, je crois, d'écrire : A mes amis et à moi. »
Revenons aux divers styles des reliures anciennes : celui du dix-septième siècle, qui est l'époque où les relieurs français commencèrent à l'emporter même sur les Italiens, a été fixé par deux maîtres renommés, Legascon et Duseuil. Legascon, qui florissait sous Louis XIII, se distingua surtout par des dorures au petit fer, qu'il variait avec infiniment de délicatesse
et dont les ornements sont faits au pointillé. Legascon fut le
CH. GOUTZWILLE\. M^"^' TJ,.i.
Reliure au chiffre^de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XtV (genre Logascon). La vie de sœur Marie de l'Incarnation, par le P. Maurice. Paris, 1642, in-8. (Bibl. nat.)
premier qui couvrit de maroquin les- plats et les contre-plats,
c'est-à-dire le dehors et le dedans du carton. Du moins cette particularité fut remarquée comme une innovation dans la reliure faite par lui de cette fameuse Guwlande de Julie que mademoiselle de Rambouillet trouva sur sa toilette, le premier jour de l'an 1633, et qui contenait des miniatures de Robert, avec des madrigaux composés par dix-neuf poètes, dont le grand Corneille.
Duseuil, qui était un abbé, mit en vogue les grandes dentelles. Il les exécutait avec un petit nombre de fers, combinés de cent manières et poussés sur le plat tout le long des bords, de façon que les fines engrelures de l'ornement tournées vers le centre y laissaient un vide pour les armoiries ou le monogramme du propriétaire. Les livres de Louis XIII, en maroquin vert fleurdelisé, ne furent reliés ni par Duseuil ni par Legascon ; ils le furent par Clovîs Eve, deuxième du nom, relieur ordinaire du roi, celui qui inventa peutêtre le genre appelé depuis fanfare^ comme nous le dirons plus loin.
Ce fut dans le même temps que Macé Ruette, dont le fils, Antoine Ruette, fut le relieur de Louis XIV, imagina de marbrer le maroquin, et le papier qui devait servir à former les gardes, La marbrure sur peau n'est pas seulement décorative, elle a aussi une utilité qui est de cacher les petits défauts qui peuvent se trouver sur le maroquin, et particulièrement sur la peau de veau, oii ils sautent aux yeux, quand le veau est d'un fauve clair. Bien que la marbrure des peaux soit maintenant surannée, il en faut dire ici quelque chose, parce que le goût en peut revenir et que la mode ne nous quitte jamais sans quelque esprit de retour.
Comment se fait ce genre d'ornement? Avec une éponge ou avec un pinceau. La méthode en est assez simple : il y suffît d'un peu de couperose étendue d'eau, soit qu'on appuie légè-
rement l'éponge en différents endroits pour y produire des taches en forme de nuage, soit qu'on fasse tomber une pluie de gouttes sur la peau de veau ou de basane, en secouant de haut un pinceau trempé de la couleur voulue, et en distribuant la pluie le plus également qu'il se peut, c'est-à-dire en mettant un certain équilibre dans la confusion. Si les taches sont rouges, elles forment la marbrure porphyre. Si elles sont brunes, clairsemées et fines, c'est la marbrure soupe au lait. Par des procédés analogues on obtient, avec des taches rouges et des jaspures de mouches noires, les beaux tons de l'écaillé, ou bien, en laissant couler la pluie de couleur sur le cuir légèrement incliné, on la voit se maculer d'arborisations assez semblables à celles de l'agate. Ces diverses opérations ont pris le nom de racinage, et on ne les pratique d'ordinaire que sur le veau. C'est pour cela que le veau marbré s'appelle veoM racine.
Mais si les bibliophiles, au moins en France, ont renoncé à la marbrure de la basane ou du veau pour la couverture de leurs livres, les relieurs continuent d'employer le papier marbré pour les contre-plats et pour les gardes, à moins qu'il ne s'agisse d'une reliure de luxe. Que de variétés aimables dans la marbrure et combien elle est amusante pour l'œil! Les Français et les Bavarois la font très habilement sur le papier ; mais il faut convenir que les Anglais ont apporté dans ce genre de fabrication d'heureux caprices, des mariages de couleurs imprévus et piquants. Non seulement ils imitent les marbres de la nature, mais ils en inventent qui n'ont pour toute vérité qu'une étonnante vraisemblance. Comme s'ils avaient pénétré dans le secret des infiltrations et des oxydes métalliques, qui ont taché et coloré la pâte calcaire, des agglomérations de roches qui ont formé les brèches et de la manière dont les débris de coquillages et de madrépores ont varié les lumachelles, moucheté les brocatelles et les granits, ils fabriquent
des marbrures artificielles d'une saveur tout à fait charmante. Ce sont eux, je crois, qui ont inventé d'y faire couler comme des ruisseaux d'ombre. Sur un fond de pureté remarquable, rouge antique ou sanguin, vert cuivreux, vert-pomme ou vertcmeraude, bleu-lapis, jaune, rose-campan, ils entassent confusément des taches de toute couleur, en y mêlant des gris fins, des veines d'or, en les truffant de noir et en y répandant des flocons de neige. Quelquefois leurs marbrures fantastiques, imitant des montagnes, des ravins, des vallées, des golfes, des cratères éteints et des terres cahotées, rappellent les cartes de la lune ou ressemblent à des géographies imaginaires.
Au dix-huitième siècle, les papiers marbrés étaient remplacés dans les reliures de prix par des gardes en satin, suivies de gardes en papier doré. On reconnaît à cette particularité, entre autres caractères, les livres reliés par Padeloup qui travaillait pour la reine Marie Leczynska, ou par Biziaux qui fut au service de madame de Pompadour. Ces livres étaient doublés de maroquin au revers du plat. Padeloup excellait à renouveler les compartiments en mosaïque dont la tradition remontait à Grolier, à Saincte-Maure, et qui s'était continuée sur les livres appartenant à Diane de Poitiers. Son maroquin rouge était coupé de pièces vertes et rehaussé de maroquin citron. Derôme, qui lui succéda dans la faveur des bibliophiles, fut plus sobre, en fait d'ornements, de dorure et de guiilochés. Il visait à la solidité réelle et apparente. 11 n'avait pas le goilit des marqueteries en peaux, des arabesques au petit fer, des pointillés et autres fioritures. H mit du style dans son style.
Entre Derôme qui florissait en 1770, et Thouvenin dont la grande réputation commença vers 1820, se place l'invention du cartonnage, par Bradel. C'est l'époque démocratique de la reliure. Par esprit d'égalité, Mercier, Louvet et quelques jour-
nalistes influents s'étaient élevés contre le luxe des livres ri-
Reliure aux armes de Gaspard Moïse de Fontanieu (1605-1707). Mélanges de poésie, de littérature et d'histoire, par l'Académie des belles-lettres de Mqntaiihan. — aïontaubanj 1755, in-8. (Bibl. nat.)
chement vêtus et dorés, surtout à cause des armoiries qui s'y étalaient orgueilleusement. Simple dans ses habits, la so-
ciété de la Révolution voulut aussi la simplicité dans l'habillement des livres. L'art du relieur eut sa roture : ce fut le cartonnage. L'écrivain sans fortune, le bibliophile en herbe purent par ce moyen conserver provisoirement leurs livres et même les conserver toujours.
Les feuilles d'un livre cartonné n'étant pas rognées, mais ébarbées seulement, auront toute leur bonne marge, quand on voudra relier définitivement le livre ou plutôt la brochure, car c'est une brochure bien battue, bien cousue, et solidement couverte qu'un bon cartonnage ; mais, pour qu'il soit bon, il ne doit pas entamer le moins du monde la marge intérieure du livre, ce qui revient à dire qu'il ne doit pas être cousu à la grecque. Un relieur passionné pour son art, l'auteur du poème delà Reliure, Lesné, avait imaginé la couture dite sur rubans par laquelle il évitait les entailles faites dans le dos pour y loger des ficelles, en y substituant des lacets de soie qui permettent de coudre chaque cahier dans toute sa longueur, et d'assurer ainsi la durée du livre, qu'on pourra plus tard relier sans le découdre. C'est ainsi qu'un amateur qui débute, et un bibliophile qui n'est pas bibhomane;, peuvent, en attendant mieux, se contenter de l'élégance plébéienne du cartonnage.
Les Anglais n'aiment pas les brochures, et ils ont bien raison, car une brochure, pour peu qu'elle ait été lue, est bientôt froissée, déformée et salie, de façon qu'au lieu d'inspirer le désir de la lecture, elle en inspirerait le dégoût. Aussi ne voiton pas de brochures en Angleterre; les livres y sont vendus, chez le libraire tout cartonnés par le procédé que nous appelons emboîtage. Ce qui distingue ce genre de reliure provisoire, et plus que provisoire, c'est que la couverture, ornée d'avance de gaufrures ou de dorures au balancier, et portant avec elle ses cartons, n'est attachée au volume que par le collage des gardes, et comme ces gardes, étrangères
au livre, y sont simplement cousues avec le premier et le dernier cahier, la couverture peut se séparer du livre, si les gardes viennent à se déchirer. Il est vrai de dire qu'on a porté tout récemment quelque remède à ce défaut de solidité. Dans les ateliers montés à Londres pour la confection des emboîtages sur une vaste échelle, mille volumes peuvent être recouverts et dorés en six heures, pourvu que les couvertures soient tenues toutes prêtes, ce qui ne demande pas plus de deux jours.
Est-il besoin de dire que l'exécution des ornements à la machine a quelque chose de raide, de sec, de mathématique, de fatal, qui ne saurait séduire un homme de goût, pour lequel aura toujours plus d'attrait un travail de main d'homme, même avec ses imperfections inévitables. Tout ce qui est humain, tout ce qui émane d'un être vivant et pensant a un caractère, et tout ce qui a du caractère est digne d'intéresser un esprit bien fait ; cependant il faut regarder comme une bienfaisante innovation de notre siècle les cartonnages d'albums ou de livres illustrés. Recouverts de porcelaines gaufrées et dorées de toutes nuances, les unes à grain chagriné, les autres imitant le maroquin du Levant, celles-ci marbrées, celles-là reproduisant, sur une matière plus solide, les cailloutages du beau papier Annonay, ces emboîtages perfectionnés ont permis au pauvre de donner à ses enfants des étrennes brillantes et peu coûteuses, de nature à leur plaire en leur inspirant un commencement d'amour pour les livres, et en sollicitant leur imagination par le spectacle des images.
Mais le développement de la reliure démocratique, qui avait été inaugurée en France par Bradel, n'a pas refroidi les amateurs à l'endroit des reliures de luxe. Il semble, au contraire, que le prix de ces reliures ait augmenté en raison même du bon marché auquel sont descendus les emboîtages les plus
élégants. C'est à l'époque de la Restauration que Thouvenin, élève de Bozérian, Thouvenin, tant vanté par Charles Nodier et par le poète de la reliure, Lesné, reprit l'art français au point où l'avaient laissé les Padeloup et les Derôme, lui rendit son ancienne splendeur, et fit revenir nos bibliophiles de leur préférence pour les relieurs anglais.
Ce que l'on pratique aujourd'hui sur les emboîtages, Thouvenin le pratiqua sur les plus beaux livres, en usant, et même en abusant, des gaufrures au balancier. Son corps d'ouvrage était excellent, surtout pour la couture et pour l'endossure. A l'exemple de Bozérian, il employa pendant quelque temps le maroquin à grains longs comme celui dont on se sert dans la cordonnerie, mais bientôt il le chagrina lui-même à la main en le roulant avec une paumelle pour en faire sortir un grain serré, à pointes de diamant. Ses cartons passés au laminoir présentaient une surface parfaitement égale et lisse, et ses dorures étaient d'une exécution finie. C'est par lui que fut faite, pour Charles Nodier, cette fameuse reliure, dite à la fanfare^ qui était une réminiscence splendide des ouvrages de Legasconetde Duseuil, reliure dont le nom, bien que se rapportant au titre du livre Fanfares et courvées abbadesques, semblait exprimer l'étalage d'une ornementation brillante et le tapage des dorures.
Simier, dans le même temps, remit en vogue les maroquins à compartiments de couleur, les doublures en moire, les peintures sur la tranche de gouttière. On remarquait aussi ses gardes en papier d'or flambé, ses dos à triple nervure avec des tons variés sur les nerfs, et parfois son maroquin marbré en écaille. Ce fut lui qui, en sa qualité de relieur du roi, fut chargé, lors de l'érection de la statue équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, de relier avec la dernière magnificence les volumes qui devaient être renfermés dans le ventre du cheval de bronze.
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Comme Bradel, Thouvenin et Simier firent des cartonnages estimables et ils les firent, comme lui, à dos brisé. Ce genre de reliure, connu au XVIIP siècle, a cela de particulier, que le dos de la couverture n'étant pas collé sur le dos des cahiers, s'en sépare quand on ouvre le volume, et, laissant un vide entre les deux dos, permet au livre de se tenir ouvert sur une table ou sur un pupitre, parce qu'on a supprimé la résistance qu'oppose le dos de la couverture quand il adhère aux cahiers. On sacrifiait ainsi à l'avantage d'une lecture commode la durée certaine d'une reliure à dos rigide. Frappés de cet avantage, les Anglais, au temps de Thouvenin, vers 1830, s'avisèrent de relier leurs livres à dos plats ; mais on reconnut bientôt, à l'user, que ces dos plats devenaient concaves, que, par suite, la gouttière, se déformant, tendait à bomber. Nos relieurs, tombant alors d'un excès dans l'autre, firent par réaction des dos trop arrondis (1),
On doit rendre cette justice aux relieurs tels que les Bauzonnet, lesCapé, les Duru, lesLortic quiont tenu lepremierrang depuis Thouvenin, qu'ils l'emportent, en beaucoup de points, sur leurs devanciers. Leurs livres sont mieux équerrés et s'ouvrent plus aisément. Le repérage de leurs ornements est plus juste; leurs dorures sont poussées avec plus de pureté, plus d'aplomb, et leurs titres mieux alignés, mais il nous paraît qu'en matière de goiit ils n'ont pas encore surpassé les anciens, tout en les imitant. Et, à propos d'imitation, qu'il nous soit permis de dire comment la manie des résurrections archéologiques a bien souvent égaré de nos jours l'art dans lequel avaient excellé Le Gascon, Duseuil, Boyer, Padeloup, Derôme, Anguerran.
Pour plaire à certains curieux qui voulaient, comme au temps jadis, des couvertures sculptées en bois ou travaillées
(1) Merlin, Rapport sur la Reliure à l'Exposition universelle de 1855.
en ivoire, le relieur a dû appeler à son aide l'orfèvre, le bijoutier, le ciseleur, l'estampeur, le gainier. Mais on n'a pas pris garde que les pratiques du moyen âge, motivées alors par les conditions du livre, n'avaient plus leur raison d'être aujourd'hui. Quand les feuilles d'un manuscrit étaient en peau de vélin, cette peau étant bien plus lourde que notre papier, les livres exigeaient une couverture épaisse, solide et lourde elle-même, qui pût résister au poids des feuilles cousues. C'est là ce qui explique l'emploi des ais de bois et des plaques de métal. Maintenant que nous imprimons nos livres sur du papier non collé, mince, et qui a perdu toute son élasticité par le satinage, quelle nécessité de revenir aux couvertures en ivoire ou en métal, et d'aggraver le poids du volume en y ajoutant le poids inutile de la couverture? Joint à cela que, si les anciens adaptaient à leurs reliures des fermoirs, des agrafes, c'est que le parchemin étant sujet à se boursoufler, à onduler sous l'influence d'une température variable, cette boursouflure eût fait bâiller les volumes, s'ils n'avaient pas été contenus par une couverture très puissante et si, pour les fermer, on n'avait pas eu des fermoirs.
Aujourd'hui que nos livres, au lieu d'être posés à plat sur des pupitres, sont placés debout sur les rayons et serrés l'un contre l'autre, l'usage des fermoirs est devenu sans objet et n'est plus qu'une affectation d'archaïsme. Et comment les livres modernes recouverts en veau ou en maroquin pourraient-ils vivre en bonne intelligence à côté de ces reliures façon moyen âge, dont le métal ciselé, rehaussé encore de boutons en émail ou de pierres taillées et serties, ferait à leurs voisins de continuelles éraflures?
Que dire aussi du luxe inconvenant qu'apportent nos fabricants d'imageries religieuses dans le revêtement des paroissiens et autres livres de piété, que nous voyons étaler, aux devantures des marchands, leurs reliures en ivoire à jour, leurs plats
en velours brodé d'or, leurs ciselures d'acier, leurs bijoux? Quelle étrange anomalie que de prodiguer les parures mondaines sur la couverture d'une Imitation de Jésus-Christ^ comme pour faire jurer la somptuosité extérieure du livre avec l'humilité chrétienne du moine qui l'écrivit, et avec la simplicité évangélique de ses pensées !
N'est-ce pas encore à une malencontreuse imitation de certaines rehures monumentales du moyen âge que des relieurs modernes, la plupart anglais, ont imaginé de mettre sur les plats de leurs couvertures des dessins en relief et en perspective, de feindre l'enfoncement d'une nef sur le plat d'un livre d'église? Qu'on frappe sur le cuir des impressions à froid, des gaufrures, cela est permis sans doute, parce que la surface, bien que tympanisée, suivant l'ancienne expression, conserve son unité. Mais pratiquer ou imiter des plans successifs sur les cartons ou les ais d'une rehure, c'est présenter l'image absurde d'un livre creux dans lequel on pénétrerait sans l'ouvrir et que l'œil traverserait sans l'avoir lu ! Semblable en cela aux autres arts décoratifs, la reliure emprunte sa principale beauté de l'uhle gracieusement mis en évidence. Le goût n'y est guère que la finesse du bon sens.
Quelques mots maintenant sur le dos du livre. Cette partie de la reliure, la seule que l'on voit toujours sur les rayons d'une bibliothèque, comporte trois choses essenhelles : des nervures accentuées, la juste proportion à donner aux ornements en raison des espaces à décorer, et le choix des caractères pour le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. Quand la nervure n'est pas apparente, le livre n'a pas l'air d'être cousu, mais emboîté, et il a si mauvaise grâce, que de tout temps, même au xvf siècle, on a dissimulé par de faux nerfs, si ce n'est pourtant sur les livres de François 1", qui sont à dos sans nerfs, les coutures à la grecque. La preuve, du reste, que les nerfs postiches datent de loin, c'est que les anciens règlements des
relieurs portent qu'ils « seront tenus de coudre les livres au plus à deux cahiers, avec ficelle et vrais nerfs ^ sous peine d'une amende de 30 livres par volume. »
Dans les ouvrages soignés, le dos est à double nervure. Séparés par une légère cavité, les deux nerfs forment une saillie qui est accusée par un double filet ou par une ligne de points ou par un ornement appliqué avec la palette à bordures, c'est-à-dire avec un fer à dessin courant. Vrais ou simulés, les nerfs sont en général au nombre de cinq, ce qui donne six entre-nerfs, dont le deuxième et le quatrième sont ordinairement réservés pour le titre et la tomaison. Afin de rendre ces deux choses bien visibles, quelques relieurs laissent le dos tout entier sans ornement, sans dorure, ce qui forme une disparate pour peu que les plats soient ornés. 11 convient donc alors de pousser sur les autres nerfs des coins et des fers à dos, tels que fleurons, roses, marguerites, bouquets, chiffres, emblèmes. Derôme y imprimait quelquefois un oiseau : c'était sa manière de signer ses plus beaux ouvrages. Aussi ses reliures à r oiseau sont-elles en grande estime parmi les amateurs.
Quant au titre, il est assez rare que les caractères en soient bien choisis, et qu'ils ne déparent point même les livres le plus artistement reliés. Combien de fois n'avons-nous pas vu des lettres d'une fonte toute moderne jurer avec un livre ancien de date et archaïque par la tournure qu'on lui a donnée ! Autrefois, les relieurs n'ayant que deux ou trois composteurs, ne pouvaient pas varier suffisamment les caractères de leurs titres. Aujourd'hui que les relieurs ont à leur disposition des alphabets de tous les genres et de tous les corps, ils ne sont pas excusables d'employer indifféremment les chiffres romains et les chiffres arabes, et de pousser en lettres du même œil le nom de l'auteur et le titre du livre.
Une attention à laquelle les bibliophiles sont sensibles, c'est que le prénom de l'écrivain ne soit pas séparé de son nom.
lorsque la gloire ou la iioloriété ont rendu le nom et le prénom inséparables. Un relieur qui mettrait sur le titre de la Légende des Siècles^ V. Hugo, serait un barbare. Mais il est des noms qui sont entrés sans prénom dans l'histoire. Ceux, par exemple, de Voltaire, de Diderot, de Beaumarchais, de Chateaubriand, doivent figurer sur la couverture de leurs livres, sans être précédés d'une initiale qui ne ferait que jeter un doute dans l'esprit des illettrés, en leur donnant à croire qu'il y a eu plusieurs écrivains portant ces mêmes noms. Et si les bibliophiles prennent garde à de pareils détails, combien, à plus forte raison, doivent être susceptibles, à cet endroit, les auteurs à qui le relieur apporte leurs propres ouvrages avec leur nom défiguré ou mutilé par abréviation, sur le dos de la couverture.
Quelque subtiles que paraissent de semblables observations, elles n'ont rien de puéril, car elles se rapportent à la nécessité de tout faire pour rendre le livre aimable et lui donner une tournure engageante. Il importe, en effet, que le relieur, au lieu d'arrêter le lecteur au seuil du livre, l'invite à y entrer. Et ce qui importe le plus, c'est que le volume, une fois ouvert, n'ait pas de tendance à se refermer et n'exige pas d'effort pour être lu. Le problème de la perfection ne sera résolu que lorsque le relieur aura su concilier la solidité du dos, qualité essentielle, avec l'élasticité qui permet au livre de s'ouvrir facilement et de se tenir facilement ouvert. Les Anglais, visant à l'utile, préfèrent les reliures à dos brisé parce que le volume ainsi relié s'ouvre complètement sans revenir sur lui-même, et il n'est pas douteux que, pour des livres d'un usage constant, pour les dictionnaires et autres ouvrages de référence, comme ils les appellent si bien, ce mode de reliure n'ait un avantage pratique; mais il est clair que, d'autre part, il compromet la durée du livre, parce que, le dos de la couverture n'adhérant pas au dos du volume, une telle endossure résistera moins longtemps que si elle faisait corps avec les cahiers cousus et collés.
LA RELIUBE. 4S::
Quand elle réunit ces trois conditions, la solidité, l'élasticité, l'élégance, la reliure est digne d'estime et elle mérite les hauts prix qu'on y met, sinon les prix fous auxquels la font monter aujourd'hui la concurrence des bibliophiles et l'esprit de spéculation qui anime, hélas! quelques-uns d'entre eux. Assurément, s'il était possible à des législateurs chagrins de revenir aux lois somptuaires, ils ne manqueraient pas d'occasion pour les faire revivre. Payer deux ou trois mille francs une reliure, cela ne devrait être permis que pour les chefs-d'œuvre de l'esprit humain : or, ces ouvrages sont justement ceux auxquels conviennent le moins les habits brodés. Ce serait manquer de goût que de surcharger d'ornements fastueux un Horace, un Montaigne, un La Bruyère. Ces livres qui nous enseignent une philosophie aimable, qui nous conseillent la sagesse, ne doivent porter dans leur vêtement que la trace des soins pieux qu'on a pris pour les conserver aux âges futurs. Passe encore de décorer avec grâce et même avec richesse les Sept Journées de la reine de Navarre, \e^ Lettres de madame de Sévigné, les Contes de La Fontaine, — surtout si l'on a l'édition des fermiers généraux, — \t% Lettres persanes^ le Temple de Gnide, les Baisers de Dorât, mais il ne faut pas tomber dans la frivolité, même quand il s'agit d'habiller un livre frivole.
De même que le plus simple décor suffit pour jouer une tragédie de Corneille, une comédie de Molière, tandis que les merveilleuses inventions du machiniste, les prodiges de la mise en scène, sont réservés pour ces féeries où l'esprit ne trouve guère d'autre pâture que des bouffonneries et des calembours, de même un maroquin poli, sobrement orné de quelques filets, avec un petit fer, si l'on veut, aux onglets et sur les entre-nerfs, suffît à la reliure des Confessions de Rousseau ou des Caractères.
De tous les arts décoratifs, la reliure est celui qui doit être le moins capricieux, le moins libre, le plus assujettie l'empire