‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 68 sur 74 · GRAMMAIRE DES ARTS DF.COUATIFS · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE DES ARTS DF.COUATIFS

du goût, parce qu'il ne saurait avoir une existence indépendante ni se retrancher dans la doctrine de l'art pour l'art. Mais si le relieur doit se soumettre à la prééminence de l'esprit, cette heureuse servitude lui procure l'avantage d'être en commerce intime avec les hommes de génie qui ont brillé dans tous les pays et dans tous les temps, et, s'il ne lui est pas permis de sortir du rôle qui lui est assigné, il peut en concevoir de l'orgueil, car c'est une noble mission que celle de préserver et d'embellir les demeures de la pensée.

Reliure chinoise.

LES ALBUMS FAITS POUR LIÎS ENFANTS EXIGENT UNE CERTAINE EXAGERATION DANS LE STYLE ET UNE CERTAINE APRETÉ DANS LES COULEURS.

Il en est des albums que l'on invente et que l'on colorie pour les enfants, à peu près comme des fables de La Fontaine. Les petits écoliers s'amusent des fables parce qu'on y fait parler les bêtes elles plantes, et parce que les récits du poète les transportent à la ménagerie ou en pleine campagne — loin de l'école — et les grandes personnes y prennent plaisir parce qu'elles reconnaissent, dans le langage des animaux, l'expression des sentiments humains, et, dans les tableaux de l'apologue, les spectacles de la vie. Mais c'est pour les enfants surtout que sont et doivent être faits les albums oii l'on peint en vives couleurs les vieux contes de fées, les vieux contes indiens ou arabes : le Prince Grenouille, la Biche au Bois, Cendrillon, la princesse Belle-Étoile, Aladin, Ali-Baba elles Quarante Voleurs. Le soir, quand une famille nombreuse, ou augmentée' par la visite de quelques amis, est réunie autour d'une grande tablé sur laquelle est concentrée la lumière de la lampe, les enfants regardent avidement ces albums, qu'il est d'ailleurs facile de renouveler, et il est curieux alors de regarder les enfants eux-mêmes. C'est une récréation pour leurs yeux et, sans qu'ils le sachent, une décoration pour leur pensée. Que de choses pénètrent ainsi dans leur esprit,

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quand ils croienl n'avoir sous les yeux que des images ! La connaissance des animaux sauvages ou domestiques et de leur caraclère, la notion des usages et des costumes qui difFèrent d'un pays à l'autre, celle des lointains voyages sur mer ou à travers les bois, l'intérêt qu'inspirent les paladins qui combattent les monstres, la curiosité de voir les palais magnifiques, et illuminés la nuit, oij. la belle Formose, conduite dans un carrosse doré, va recevoir la récompense de ses vertus : tout cela leur vient plus siirement par les albums que par les livres.

Mais ce qu'ils doivent puiser, avant tout, dans ces voyantes imageries, c'est l'idée du merveilleux. Rousseau ne voyait pas de meilleur ouvrage à mettre tout d'abord dans les mains de son Emile que Robinson Crusoë. Bel ouvrage en effet, car il est de ceux qui ouvrent des fenêtres sans nombre dans l'imagination d'un enfant, qui, tout en lui faisant comprendre la nécessité du travail, du combat pour la vie, éveillent en lui le sentiment du moi, l'amour de la liberté et l'instinct de mille industries, lesquelles, en se raffinant peu à peu, deviendront des arts, et des arts décoratifs. Sans se rapporter directement à l'utile, sans donner lieu à des leçons élémentaires sur la nature des choses et sur l'usage que peut en faire un homme isolé, dans une île déserte, les albums dont nous parlons favorisent les pérégrinations de la pensée en un cerveau encore tendre ; ils entr'ouvrent l'idéal et permettent à l'enfant de faire son école buissonnière sans sortir de la maison paternelle. Mais la première condition pour que ces genres d'albums remplissent leur objet, c'est d'abord que les figures en soient dessinées d'un trait résolu, fermement arrêtées dans leurs contours et très hautes en couleur. Quand on veut agir sur l'esprit d'un enfant, il faut sans doute frapper juste, mais il faut aussi frapper fort : c'est le seul moyen que les idées représentées par les images fixent

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la mobilité de sa jeune intelligence, en corrigent la paresse et prennent place dans sa mémoire pour n'en plus sortir.

Si une intention déplacée de délicatesse a rendu le dessin fin et flou, si la couleur est rompue, timide ou pâlie d'avance, sous prétexte d'harmonie, l'image ne mordra point sur l'esprit de l'enfant, elle y glissera sans laisser aucune trace. Au contraire, si les personnages sont burinés, pour ainsi dire, à l'emporte-pièce, si on les a revêtus de costumes brillants, dans lesquels le jaune est surexcité par le violet, le rouge exalté par le vert et l'intensité du bleu redoublée par le voisinage de l'orangé, si des taches de blanc et d'encre, semées çà et là, viennent ajouter encore à l'animation du coloris, l'écolier régalera ses yeux de ces tons éclatants. Il n'oubliera plus les riches harnais du cheval noir qui porte l'heureux Aladin , ni ceux du cheval blanc que monte le seigneur Bécafigue, ni les robes brochées de soie et d'or dont s'est parée la fille du sultan Badroulboudour, ni les intérieurs de palais, ornés de statues, tendus de tapisseries et remplis de fleurs, ni les dressoirs couverts de faïences persanes et d'argenterie, ni les pavements en perspective, à demi couverts de tapis opulents.

C'est ainsi que les livres d'images, toy books, ont été compris en Angleterre par des artistes tels que Walter Crâne, qui excellent à illustrer les contes de fées à l'usage de l'enfance. Leur manière franche et hardie d'attaquer le dessin, d'attiser la couleur, me semble bien préférable au style des cahiers que l'on a publiés tout récemment, et dans lesquels, pour innover sans doute, on a recherché la finesse du trait, la délicatesse des tons, la jolie naïveté des mouvements enfantins, le naturel pittoresque des coiffures et des vêtements dans les figures qu'on voit passer à tout instant sous sa fenêtre — Under the window, c'est le titre des nouveaux albums composés par une artiste du plus aimable talent, miss

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