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DE LA STATUE ET DE LA PLACE QU'ELLE OCCUPERA

Combien est ingrat notre habillement moderne, combien il est peu sculptural, surtout quand on le compare au vêtement grec, si heureuse-

ment généralisé en draperie et si gracieusement humain ! Au lieu d'accuser Jes formes, notre costume les contrefait ouïes dissimule; au lieu de se prêter aux mouvements du corps, il les gêne. Assujetti à nos membres, retenu par des boutons, tiraillé par des coutures sans nombre, il manque de liberté et il entrave celle du corps. Ses plis sont fixes et toujours les mêmes, tels que le tailleur les a prévus et façonnés d'avance, tels que la mode les a voulus. Aux admirables configurations de la forme humaine il substitue les contours sans finesse d'un sac étriqué, artificiel, qui serre les membres en les cachant, comme un grossier fourreau cache les ciselures d'une belle lame. Nous ne parlons pas ici du costume des femmes, parce qu'il échappe encore plus que le nôtre au ciseau du sculpteur, non seulement par sa mobilité, mais par la richesse encombrante de ses détails, auxquels se refuse si heureusement la dignité de l'art statuaire. Née des caprices d'une matinée, la mode des femmes dure moins qu'un quartier de lune et peut changer vingt fois dans le temps qu'il faut à l'artiste pour exécuter une statue. Sans doute l'histoire de ces ridicules changeants et de ces grâces passagères peut être bonne à garder, mais est-ce bien la peine de l'écrire en marbre, de la couler en bronze, et d'assurer ainsi l'immortalité à ce qui n'intéressera guère que les perruquiers etles tailleurs de l'avenir?

Au surplus, par un singulier rapprochement des extrêmes, il se trouve que le vêtement particulier d'un pays tend à devenir celui de l'humanité tout entière, de façon que, les costumes n'ayant déjà plus l'intérêt de la vérité qui distinguait les différentes nations, le sculpteur sera bientôt contraint de renoncer à ce qui ne sera plus ni une désignation de race ni une indication de patrie. Presque tous les peuples sont enveloppés maintenant dans la disgrâce du costume moderne, et à la veille de proclamer la fraternité universelle, ils ne conservent de l'originalité que dans leur manière de s'habiller pour se combattre. Il ne reste donc à l'art statuaire, comme ressource, que certains uniformes militaires qui ont encore un peu de cachet et d'élégance.

Quant à nos habits civils, n'est-il pas affligeant de les voir revêtir, en grand, tant de héros équivoques, représentés avec leurs redingotes de bronze ou leurs pantalons de marbre? N'est-il pas monstrueux de faire les honneurs de la statuaire monumentale à ces paquets de drap et de linge, à ces basques d'habits, à ces faux cols, à ces bottes, à ces formes informes? Non, la sculpture n'est pas faite pour éterniser de pareilles choses, surtout quand à l'insignifiance elles joignent la laideur. Un buste colossal porté sur un cippe, sur une colonne tronquée ou sur un motif d'architecture quelconque, doit suffire le plus souvent pour honorer les hommes qui ont laissé, en telle ou telle sphère de l'activité huma'ne, un durable souvenir. Pour ceux que le génie désignerait à l'apothéose, ils

n'ont plus à figurer, au sommet de la colonne ou du monument qu'on leur élève, avec les habits qu'ils ont portés pendant leur vie. La gloire les a dépouillés du vêtement de leur pays et de leur temps pour les couvrir d'une simple draperie qui est, en quelque manière, le costume de l'immortalité.

Il est vrai de dire cependant que des artistes d'un grand goût, sachant tirer parti du costume moderne et s'écarter à propos d'une imitation littérale et vulgaire, ont eu le privilège d'intéresser notre esprit à leurs sculptures sans offenser nos regards. De nos jours, la statuaire allemande a représenté des philosophes, des écrivains, des poètes, Kant, Lessing, Gœthe, Schiller, naïvement vêtus de leur habillement moderne; elle en a fait ainsi des illustrations locales plutôt que des célébrités cosmopolites. C'est dans le même esprit qu'un statuaire des plus habiles, Christian Rauch, ayant à élever la statue équestre et colossale de Frédéric le Grand à Berlin, a préféré aborder franchement le costume du siècle dernier, l'habit militaire de ce temps-là, le chapeau à trois cornes, le jabot, et les bottes à l'écuyère, sachant bien que le peuple allemand serait beaucoup plus sensible à l'image du vieux Fritz qu'à la déification du grand capitaine. Cependant, pour ajouter de l'ampleur à la masse de la statue et pour cacher le plus possible les détails misérables du vêtement moderne, Christian Rauch a jeté sur les épaules de son héros un manteau court, agrafé au col et rejeté en arrière, à l'effet de racheter par quelques lignes sculpturales les accidents par trop pittoresques d'un costume si peu fait pour les dimensions d'un monument.

Il faut convenir que, si on les réduit à de petites proportions, de telles images ont une familiarité attachante ; elles deviennent facilement populaires, et chacun les conserve dans sa maison comme des dieux lares. C'était, par exemple, une figure populaire aussi, par sa vérité extérieure et par les souvenirs militaires qu'elle rappelait, que la statue de Napoléon avec son petit chapeau, sa redingote et sa lorgnette; mais une pareille figure devenait singulière et déplacée dès qu'on la hissait au haut d'une autre colonne Trajane, et que le héros, se dessinant sur les nuages aune telle distance au-dessus des vivants, se trouvait ainsi divinisé tout vêtu, tout botté, tout éperonné. Le costume, traité librement, peut donc être une des ressources du statuaire, mais à la condition de s'appliquer aux personnages qui ne se sont élevés, pour ainsi dire, qu'à mi-côte de l'Olympe, ou bien à ceux que l'on veut représenter tout exprès avec leur physionomie contemporaine et dans les habits mêmes où ils furent un moment héroïques, comme pour retenir leur image dans le monde réel et toujours près de nos regards, tandis que la pensée les éloigne et les transporte dans le monde idéal.

Quelques-unes des sculptures que renferme Westminster, le Panthéon britannique, ont été conçues de cette manière avec un vif sentiment de la

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