‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 112 sur 175 · STATUE ÉQUESTRE DE FRÉDÉRIC LE GRAND A BERLIN · texte numérisé non relu

STATUE ÉQUESTRE DE FRÉDÉRIC LE GRAND A BERLIN

par Christian Ranch.

réalité, et, à vrai dire, ce sont les meilleures. Il nous souvient d'y avoir surtout remarqué la statue de Wilberforce, représenté vieux, nonchalamment assis et affaissé sur lui-même dans son fauteuil. Une main abandonnée sur sa poitrine, l'autre main posée dans un livre entr'ouvert, il vient d'interrompre sa lecture pour suivre le cours de ses pensées. Une sorte de pantalon à pieds, presque collant, laisse deviner la minceur de ses jambes croisées, et son costume moderne n'a rien de choquant, sauvé qu'il est par une robe de chambre qui en dissimule les pauvretés et fait draperie. Mais supposez que la statue de Wilberforce, au lieu d'être placée dans l'intérieur d'une église gothique, entre deux piliers, sous le demi-jour des vitraux, soit érigée sur une place publique, au grand soleil, n'est-il pas évident que la familiarité extrême du costume va devenir une inconvenance? Voilà une figure qui, à sa place, dans l'intimité d'une chapelle, est une œuvre réussie, et qui serait àpeinetolérable si on l'exposait à la lumière extérieure et qu'on en fît un monument séparé.

La sculpture a donc à observer deux convenances : celle des dimensions qu'aura la statue et celle de la place qu'elle occupera. Rousseau et Voltaire, avec leur habit à la française, leur long gilet, leurs culotles courtes, leurs manchettes, leurs souliers à boucles, leur canne à la main, sont d'excellentes figures à mettre sur une console ou sur le marbre d'une cheminée; mais ces mêmes figures, si on les sculpte de grandeur naturelle pour en décorer le rond-point d'un jardin public, l'extrémilé d'une avenue monumentale, l'entrée d'une ville, deviennent des statuettes agrandies, des images purement parisiennes, et ne sont plus les statues de ces grands hommes dont le génie universel appartient à l'humanité. Toutefois, comme il serait on ne peut plus malséant, selon nos idées, de représenter des personnages aussi rapprochés de nous que Voltaire dans un état de complète nudité, ainsi que l'a fait Pigalle, le goût nous conseillerait ici d'éviter à la fois le ridicule de la nudité absolue et la solennité d'un lieu public, découvert et pompeusement décoré, qui ferait ressortir les mesquineries duvêtement. Houdon a résolu cette difficulté, en apparence insurmontable, en habillant Voltaire d'une ample draperie qui atout ensemble la familiarité d'une robe d'étude et la dignité d'une toge. De plus, il n'a pas composé son ouvrage pour être placé en haut d'une colonne, mais pour être vu dans le vestibule de la Comédie-Française, aux rayons d'une lumière artificielle, qui fait briller, non pas la saillie insignifiante d un bouton, ouïe point d'une dentelle inutile, ou la pomme d'une canne, mais une tête vivante, des yeux étincelants, des narines qui respirent, des rides creusées par l'ironie, et des mains fines, longues, élastiques, fouillées, sillonnées de veines et frissonnantes. Qui ne sent combien ce morceau fameux perdrait de ses qualités sculpturales, si la lumière avait à éclairer les petits reliefs et à se perdre dans les petits

creux du costume moderne, de telle sorte que les détails d'un jabot, les trous des boutonnières fatiguées, les poches béantes, vinssent le disputer au modèle si nerveux des chairs, aux plis significatifs de la peau, à ce qui fait, en un mot, l'esprit, la vie, la palpitation de cette admirable statue?

Mais là où le costume moderne est surtout mal venu, c'est dans la sculpture tumulaire. Pourquoi rappeler les dépouilles et les vulgarités de la vie quand la vie elle-même a disparu? Pradier, malgré son habileté rare à travailler, à pétrir le marbre, est sorti des conditions sculpturales en modelant la figure du duc de Beaujolais, qui meurt tout habillé. Rude, au contraire, a heureusement évité le costume dans le tombeau de Godefroy Cavaignac. Les peintres — cela est remarquable — sont de bon conseil en ce genre d'ouvrages, parce que la sculpture est amenée souvent à y faire des concessions au pittoresque. Nous citerons par exemple le mausolée de lady Montaguë, dessiné par Ingres, qui, reprenant avec un grand goût les traditions florentines du xve siècle, a exprimé l'idée de la mort avec infiniment de grâce et de mélancolie : l'héroïne, vêtue d'une robe longue, un voile sur la tête, est couchée sur un lit de repos; sa main défaillante laisse tomber un livre à la dernière page, et deux génies, tirant les rideaux de son alcôve, y enferment sa tombe. Lorsqu'on voulut élever un monument à la mémoire d'Arago, un artiste qui excelle à inventer et à composer, Paul Chenavard, conçut un projet de tombeau qui eût été, à l'exécution, d'un effet imposant. Etendu sous les draperies de son lit de mort, dans un édicule à jour, dont la voûte étoilée était soutenue par des colonnes, l'illustre astronome jetait un regard suprême sur le firmament qui avait rempli ses pensées.

Page 1