LA VÉRITÉ TYPIQUE
Si l'on en juge par les monuments de l'antiquité la plus haute, les hommes du premier âge furent frappés d'une sorte de terreur religieuse à la vue des grands animaux qui semblaient avoir survécu aux cataclysmes du globe, et leur imagination effrayée se les figura plus étonnants encore qu'ils n'étaient et plus terribles. Il n'est pas, en effet, dans la création, de plus étrange mystère que l'animal. Quelle force inconnue le meut et le conduit? Où gît le principe de la fonct'on ou plutôt de la mission qu'il paraît accomplir? Que signifient
ses regards interrogateurs et profonds? Pourquoi ses yeux jettent-ils parfois du feu dans la nuit?... L'homme, qui a conscience de lui-môme, qui peut se connaître, s'exprimer par la parole ou par le geste, et laisser lire sur son visage ses secrets les plus intimes, l'homme est un mystère beaucoup moins redoutable que ces êtres muets qui ne rompent leur silence que par des sons inarticulés, par des hurlements, des rugissements, des cris, tantôt aigus et sauvages, tantôt doux et plaintifs.
Lorsque l'art commence à naître, l'humanité a déjà vaincu quelques animaux féroces ; elle a conçu le sentiment ou du moins le pressentiment de sa supériorité sur eux. L'artiste les imite alors, mais de loin et de mémoire, en traits grossiers qui ont la grandeur et l'indécision d'une ébauche, et qui portent encore l'empreinte de la terreur primitivement ressentie. Il lui arrive même de confondre les formes et de combiner celles qu'il invente avec celles qu'il a vues, de façon à créer des croisements fabuleux, impossibles, des êtres imaginaires, plus monstrueux que les monstres. « Lors même qu'il a fait descendre les animaux à leur place inférieure, dit M. H. Husson (Revue générale d'Architecture), l'homme conserve cependant une réminiscence du trouble superstitieux que lui ont inspiré ces existences énigmatiques. Dans les œuvres dégrossies où il se plaît à fixer les images qui hantent son imagination, il représente l'animal en partant de l'observation de la réalité, mais en modifiant les formes de manière à produire les effets les plus bizarres, les plus fantastiques. On reconnaît encore nettement le type donné par la réalité, le lion, le taureau, le cerf, le bouc; mais ces types sont transformés comme dans les visions d'un cauchemar. L'idée du mystérieux mêlé d'effroi s'y introduit en caractères saisissants. » A l'origine, d'ailleurs, l'imitation des animaux par la sculpture présente une intention générale et frappante de symbolisme. Leurs formes sont pour l'artiste un moyen d'exprimer matériellement certaines idées, ou de représenter avec énergie des facultés humaines, bonnes ou mauvaises, mais des facultés que l'animal possède à un plus haut degré que l'homme. Le lion, par exemple, symbolisait le courage ; le chat, la prudence mystérieuse et la trahison ; l'épervier, l'avidité. La vache fut une image sacrée de la fécondité bienfaisante ; le serpent, la chouette, furent des emblèmes de vigilance ; l'oiseau signifia le vol de l'âme humaine. Il va sans dire que chaque contrée eut ses animaux préférés, selon l'idée qu'elle y attachait ou selon le service qu'en savait tirer. Les Indiens, qui avaient fini par vivre en familiarité avec l'éléphant, se plurent
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Je représenter, dans leur architecture, figurant la résistance inerte, massive, et portant, en guise de pilier, l'architrave des temples. Les Assyriens étudièrent le lion, qu'ils pouvaient observer dans les ménageries de leurs rois. Les Egyptiens sculptèrent sur les pylônes et sur les frises de leurs temples des animaux de toute espèce, le chat, le singe, le chacal, le vautour, l'hippopotame, le crocodile, l'ibis, le cheval, le bœuf, et ils gravèrent dans le granit, sur des murailles colossales, tout un monde de moucherons, d'insectes et de scarabées, comme pour imiter la fourmilière des infiniment petits dans l'univers immense. Mais quand ils firent des figures d'animaux isolées et de ronde bosse, ils représentèrent de préférence le bœuf, le bélier, le lion, et ils ne s'en tinrent pas aux formes naturelles. Inspiré par des prêtres qui aimaient à envelopper de mystère les vérités les plus hautes et ne parlaient que par symboles, ce peuple singulier rêva des êtres monstrueux, mélange bizarre de formes étrangères l'une à l'autre, qui exprimaient des idées mixtes, d'une signification obscure et redoutable. Les races les plus différentes furent associées dans des images chimériques. Le bélier prit les griffes et la queue du lion; le lion à son tour prit une tête d'homme ou de femme, et devint cette figure qui, plus tard, fut l'emblème des énigmes, le sphinx.
Les animaux n'étant, dans la plus ancienne sculpture, celle des Égyptiens, que des symboles, il ne faut pas s'étonner que la nature ait été imitée par eux seulement dans ses rapports avec l'idée, et qu'ils aient eu le privilège de la voir en grand, c'est-à-dire de n'insister que sur les accents caractéristiques, sur les traits expressifs et décisifs.
En modelant limage d'un de ces grands animaux qui sont dignes de la sculpture, le statuaire n'a pas ordinairement pour but de conserver le portrait de tel ou tel individu qu'il aura vu prisonnier dans telle ou telle ménagerie, à moins que cet individu ne soit d'une beauté exceptionnelle, supérieure, et ne semble réaliser précisément le type de son espèce. L'intention du sculpteur est d'exprimer une idée par un emblème ou bien de rappeler fortement à l'esprit une des créations mystérieuses de la nature. Les honneurs du portrait sculptural, quelques hommes peuvent les mériter par la grandeur du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire ou par une haute personnalité, car l'avenir trouvera un intérêt de curiosité morale à vérifier sur leurs traits le caractère des pensées qui les firent illustres, à connaître sur quel visage se peignit leur âme, sous quelles formes particulière vécut leur génie ; mais, je le demande, quel éléphant, quel lion, quel tigre vaut la peine qu'on modèle son portrait en marbre ou en bronze, pour la joie du cornac qui le montre ou du dompteur qui seul le reconnaîtra? Accentuer l'espèce, formuler vivement le type, mettre en relief la race, voilà tout ce que veut le sculpteur d'animaux, tout ce qu'en général il doit vouloir, du moins quand
il sculpte une figure monumentale, un colosse destiné à frapper ies -jeux de loin, à éveiller une idée fière et forte, ou un souvenir de la nature primitive, de la nature aveugle, puissante, inconsciente et d'autant plus terrible.
Ainsi l'ont entendu les Egyptiens et, après eux, les Grecs des premiers temps. Ne pouvant lutter avec la nature, qui possède le secret de la vie, ils se sont élevés au-dessus d'elle en l'abrégeant. Les formes essen-