A LA VÉRITÉ RESSENTIE DES TRAITS ET DES ACCENTS CARACTÉRISTIQUES
La glyptique est la sculpture en miniature. Elle représente et elle doit représenter en dimensions microscopiques les choses les plus nobles et les
plus grandes, tantôt des divinités, tantôt des emblèmes d'une haute signification, tantôt l'image d'un héros ou les traits de la beauté.
La première condition de ce petit art, ou plutôt de cet art en petit, est justement la grandeur. Pensée, forme, travail, tout doit être précieux comme la matière employée ; tout doit y être à l'état de concentration, à l'état d'essence. N'ayant qu'un mot à dire, on le choisira concis, profond et énergique. Une chose qui n'a pas été remarquée, c'est que le mot concision venant de concisus, taillé, semble faitexprès pour exprimer la qualité de toute ciselure dans la pierre ou dans le métal, et, que, par une vérité réciproque, le laconisme caractérise le langage de la glyptique, de même que le tranchant des mots incisifs marque le laconisme de l'écrivain.
Supposons que le sculpteur qui a modelé une statue de Jupiter veuille la graver sur une pierre fine; lui suffira-t-il de faire subir une égale réduction à toutes les parties de sa figure? Non. Cette proportion mathématiquement exacte produirait une petitesse infaillible, une insignifiante miniature. Le' personnage, portant sur des pieds imperceptibles, paraîtrait manquer d'assiette, de solidité et de force. Les membres les plus importants, ceux qui décident surtout de l'expression, la tête, le cou, les mains, seraient insaisissables et perdraient leur caractère. 11 faudra donc, par un habile mensonge, conserver à ces parties plus d'étendue et de volume, de telle sorte que l'œil voyant des extrémités grandes, l'imagination suppléera l'impossible grandeur delà figure entière. Tous les autres membres seront augmentés parle regard de l'esprit.
Cette loi, que nous révèle le sens critique, les Grecs l'ont connue par le sentiment de l'art, ou, pour dire mieux, ils l'ont devinée par l'intuition propre à leur génie. Elle est écrite dans les plus fameuses intailles et dans les plus beaux camées. A mesure que l'image diminue en dimension, elle grandit en aspect. Le mouvement qui, dans une statue ou dans un bas-relief de grandeur naturelle, eût été suffisamment accusé par sa vérité seule, ils l'ont quelque peu chargé dans leurs pierres gravées, afin qu'il fût plus facilement saisi et plus expressif. Telle draperie qui, sur le marbre du statuaire, pouvait se diviser en plis abondants et variés, s'enrichir de nombreux détails et de nuances, ils l'ont formulée sur la cornaline ou la sardoine par ses lignes essentielles, par les plis qui, adhérant au nu, couvrent les principales formes et les saillies principales, et indiquent le mieux chaque mouvement.
S'agit-il de graver une tête, l'artiste y apporte la même préoccupation, celle d'exprimer beaucoup avec le moins de traits possibles. Pour cela, non seulement il abrège le modelé et procède par larges plans, ne mettant de finesse que dans le passage d'un plana un autre ; mais il fait ressortir toutes les formes qui déterminent le caractère par une légère exagération dans le sens de la nature, allongeant encore ce qui est long, ramassant
encore ce qui est court, et sacrifiant aux saillies dominantes les saillies moindres. Il prononce, par exemple, les accents du nez, la proéminence des frontaux, la cavité plus ou moins profonde dans laquelle sont enchâssés les yeux, l'arc plus ou moins surbaissé que décrivent les sourcils. Il insiste sur l'épanouissement des lèvres, sur la fermeté et la carrure du menton. Ou bien, si c'est une tête de femme qu'il veut graver, il modèlera tous les creux de l'intaille ou tous les reliefs du camée de manière à se procurer des transitions légères, des ombres tendres. Une blonde Vénus, une Arsinoé, reine d'Egypte, une Philistis, reine de Syracuse, apparaîtront ainsi dans la transparence de la pierre fine, dont la couleur limpide ne sera troublée ni attristée par aucun noir. La joue allant se perdre dans la rondeur du cou semblera ne faire qu'un seul plan uni et tranquille. Le regard du spectateur s'arrêtera au contour d'un front pur, à l'expression d'un grand œil ouvert, au sentiment d'une bouche dont la lèvre inférieure appellera un clair décidé et recevra comme un baiser de lumière.
Que si l'entaille ou le camée offrent des dimensions relativement importantes, si c'est une pierre de quinze centimètres de hauteur, comme la sardonyx orientale qui présente les têtes conjuguées de Ptolémée et de Cléopâtre, l'exagération diminuera, le graveur sera plus discret dans les mensonges de son art; il se rapprochera davantage des proportions qu'il eût respectées dans une sculpture ordinaire en bas-relief. La beauté pourra se passer des sacrifices qui la faisaient paraître grande en petit. Au lieu de se laisser deviner, elle se laissera voir.
Il existe au Cabinet des médailles et antiques une aigue-marine de cinquante millimètres sur trente-cinq. L'artiste grec Evodos, qui florissait à Rome sous le règne de Titus, y a gravé en creux le buste de Julie, fille de cet empereur. Elle est représentée de profil, à gauche, coiffée sur le haut du front d'une touffe de cheveux crêpés qui, sur l'empreinte en relief, produit une vive saillie. Opposées au ton grenu de ces cheveux, les chairs peu saillantes en paraissent plus fines et plus lisses. Les traits sont accusés résolument dans toute la vérité de leur physionomie individuelle. Ils portent des traces de la vie et des altérations presque insensibles qu'elle indique sur le visage au moment où vont finir les passions de la jeunesse. Le graveur, cette fois encore, s'est contenté d'une imitation fidèle, bien sentie, et sans autre artifice que le contraste entre le méplat des chairs et le relief d'une coiffure selon la mode romaine. Cinquante millimètres lui ont suffi pour se dispenser de recourir aux tricheries savantes que la glyptique s'imposerait dans le chaton d'une bague. Le graveur qui veut apprendre, le curieux qui veut jouir, doivent regarder l'intaille d'Évodos comme un exemple admirable de la noblesse compatible avec le relatif du costume et l'individualité précise du caractère. Et quelle beauté aussi, et quel goût dans le choix de la matière I La teinte vert d'eau de l'aigue-marine, cette teinte diaphane qui
change, s'évanouit et reluit tour à tour, selon le point de vue, cette teinte dont la nature elle-même vient apporter la poésie, fait paraître l'image comme si on l'apercevait dans le creux mobile d'une vague de la mer.
Nous avons dit que le graveur en pierres fines doit s'occuper tout d'abord des substances qu'il choisira pour les travailler. Les anciens y ont mis souvent beaucoup de tact et de délicatesse. Ce n'est pas indifféremment qu'ils ont employé la cornaline au ton rouge de chair, les teintes violacées de l'améthyste et les teintes laiteuses de la chalcédoine. Il y a une heureuse affinité parfois entre la matière et le sujet qu'on y veut tailler. Bacchus n'en sera que mieux caractérisé dans la couleur vineuse de l'améthyste, qui pourtant bannit l'ivresse, et Vénus Anadyomène, sortant des flots, n'en sera que plus aimable et plus ruisselante dans le vert vitreux d'un béryl.
La matière au surplus modifie le travail du graveur et l'oblige à certains ménagements qui ne sont pas les mêmes pour l 'intaille que pour le camée.
L'intaille n'est que le moule d'un relief, et comme on ne peut ni la bien voir ni en bien apprécier toutes les délicatesses que sur le relief qu'on en tire, elle doit être creusée de manière à dépouiller facilement son empreinte. Les graveurs antiques ont creusé modérément, et il est très rare qu'ils aient poussé la profondeur jusqu'à produire, à l'impression, un relief qui serait presque de ronde bosse. C'est en général pour les figures d'animaux qu'ils ont réservé la profondeur de l'intaille, une vérité saillante et frappante devant suppléer ici à l'absence de la pensée que peut exprimer la figure humaine ou des grands caractères qu'elle peut offrir.
Nous en avons des exemples remarquables dans l'améthyste représentant un lion, et dans la tête du chien Sirius, deux morceaux dont les estampes ont été publiées par Natter [Méthode antique de graver en pierres fines). Moins creuses sont les intailles grecques lorsqu'on y a gravé des têtes ou des figures humaines, même quand les têtes sont de face. Mais, quelle que soitla profondeur qu'il se propose de donner à sa gravure, l'artiste doit avoir médité son sujet avant de choisirla pierre qu'il gravera. Si la pose est simple, si la figure se compose avec un mouvement assez modéré pour que la tête se trouve sur le même plan que le reste du corps, il faudra employer de préférence une pierre peu convexe, parce que si la pierre est très bombée, le graveur aura trop enfoncé le corps avant de le placer sur le même plan que la tête. Cette leçon nous est donnée par un ouvrage parfait de l'art grec, le Mercure de Dioscoride, figure entière qui, d'une main tient le caducée et de l'autre porte une tête de bélier dans un plat. Gravé sur une cornaline plate, ce Mercure est discrètement creusé. Eu égard à son attitude majestueuse et calme, il ne pouvait être taillé dans une pierre convexe. En la choisissant aplatie, Dioscoride (le plus illustra des graveurs dont les ouvrages nous ont été conservés) s'est procuré un
autre avantage, celui de laisser peu saillante et par conséquent légère la draperie de son Mercure, draperiequi,enlevéesur une pierre plus épaisse, eût été grosse et pesante par le fait même de son épaisseur. Ainsi chaque branche de l'art a ses convenances intimes, ses précautions délicates, ses menus secrets ; mais la matière jamais ne commande, parce qu'à mesure qu'elle crée une exigence, l'artiste en tirel'occasiond'unebeauté.
D'autres ménagements sont voulus par le goût dans la gravure des camées. La plupart se font sur des sardonyx à deux ou trois couches de différentes couleurs. Le graveur qui veut mettre à profit la diversité de ces tons et les taches accidentelles qu'il y rencontre procédera autrement que s'il gravait une médaille ou une monnaie. Le plus souvent la première couche est fauve ou tannée ; la seconde est d'un blanc doux qui participe de l'ivoire et de la nacre: la troisième couche, ardoisée ou noire, semble préparée tout exprès pour servir de fond aux deux autres. Le graveur commence par épargner dans l'épaisseur du premier lit les parties de sa composition qu'il veut maintenir d'un ton roussâtre pour les opposer au blanc de la chair, comme une draperie, un casque, un diadème ; puis il attaque le second lit, dans lequel il taille et modèle les parties nues du visage ou du corps entier, suivant qu'il grave une tête ou une figure. Enfin, autour des nus, il enfonce l'outil jusqu'à ce qu'il ait découvert le troisièmelit, lelit sombre, sur lequel ces nus vont sedétacher en clair.
Voici par exemple un camée qui représente le buste d'Alexandre le Grand divinisé. Il porte le bandeau royal et son front est orné de la corne de bélier, qui le caractérise comme fils de Jupiter Ammon. L'artiste qui a gravé ce camée, en enlevant la première couche de sa pierre, a réservé à l'endroit voulu la corne de bélier, qui se distingue maintenant sur le front et y forme à la fois une saillie palpable et un accident de couleur, mais un accident sans dureté, car la nature, coloriste infaillible, conserve de l'harmonie dans tous ses contrastes ; elle n'associe jamais des tons hostiles, et les dissonances, mêmelorsqu'il lui arrive d'en employer, lui servent à réveiller l'accord, à le rendre plus piquant.
Parfois, c'est la chevelure ou la barbe, ou le casque avec sa jugulaire, ou le voile d'une reine, qui sont ménagés dans la couche la plus chaudement colorée, par opposition aux finesses d'une peau claire; demi-transparente et polie. Mais, quelle que soit la combinaison du graveur, il est obligé par une loi rigoureuse de trancher net le contour de ses figures et de séparer les couchespar un escarpement quiles empêche de se confondre. Si le même objet touche à deux couleurs par l'indécision de ses bords, ou, comme disent les gens du métier, si les couleurs se doivent, le dessin n'est plus lisible, les plans se noient l'un dans l'autre, les tons deviennent des bavochures, et toute finesse disparaît là où le mérite essentiel est justement la finesse. Gomment faire suivre à l'œil le
profil fier d'une Minerve, si ce profil n'est pas très distinctement enlevé sur la couleur du fond par une incision en talus, ferme et nelte? Et si deux têtes, un Ptolémée et une Cléopâtre, sont conjuguées, c'est-à-dire superposées l'une à l'autre sur le même profil, comment distinguer la première de la seconde, autrement que par une coupure abrupte qui détachera le casque du héros sur la chevelure de l'héroïne, et accusera le relief de la tête virile sur le méplat du profil féminin ?
Même observation quand il s'agit d'une composition nombreuse formant une sorte de tableau clair-obscur — un de ces tableaux qu'on appellerait en peinture camaïeux pour exprimer les ressemblances avec
AMPHITfilTE, PAR GI.YCOlf.
(Sardonyx du Cabinet des médailles.)
les camées, — comme VAmphitrite de Glycon,ou bien comme Y Apothéose oVAuyiisle, le plus célèbre et le plus grand de tous les camées connus. C'est une sardonyx à cinq couches, qui n'a pas moins de trente-cinq centimètres de hauteur sur vingt-six de large : elle fut apportée de Constantinople par l'empereur Baudoin II et déposé par Louis IX à la Sainte- Chapelle, d'où elle est passée au Cabinet des médailles.
Albert Rubens, fils du grand peintre, en a écrit une description raisonnée en latin pour expliquer la planche publiée par Jacques Le Roy sous le titre Achates Tiberianus, et l'on peut voir d'autres estampes dans beaucoup d'ouvrages à figures, tels que ceux de Montfaucon, de Millin, de Mongez et de Charles Lenormant. Le camée se divise en trois parties étagées. La partie supérieure représente les ancêtres divinisés de Tibère : Auguste, monté sur Pégase, est reçu dans le ciel par Enée, qui lui présente le globe, et par Jules César, qui a la tête radiée comme dieu, voilée comme pontife. Au centre, majestueusement assis sur unmême trône, Tibère et sa mère Livie reçoivent les hommages de Germanicus et d'Agrippine, en présence de la seconde Antonia, belle-sœur de Tibère.
Sur la même zone, on distingue d'un côtéDrusus, fils de Livie, de l'autre le jeune Caïus, fils d'Agrippine, reconnaissable à cette sandale militaire, garnie de clous saillants qu'on appelait caliga, et d'où lui vint le surnom de Galigula. Sur la zone inférieure, des groupes de captifs figurent les nations vaincues. Le graveur, avec une adresse admirable, s'est fait une ressource des difficultés que lui offraient l'interposition et l'inégalité des couches. 11 a successivement épargné les diverses teintes, marron, ivoire, fauve, blanche et ardoise froncée de la sardonyx, pour colorer les habits orientaux et les draperies impériales, le bonnet phrygien d'Enée, les casques avec leurs cimiers, leurs griffons et leurs mentonnières, les boucliers, les chevelures et les couronnes. Le style mâle et digne de ce camée fameux est déparé au premier abord par un aspect de roideur dans quelques figures où se retrouve la pesanteur romaine : mais comme le fait observer Charles Lenormant [Traité de Numismatique et de Glyptique), « cette roideur qui choque les yeux peu exercés est en quelque sorte une nécessité du genre. C'est par ce moyen seulement que les artistes anciens ont pu conserver à des surfaces polies sur lesquelles glisse la lumière, la fermeté et la netteté du trait. »
En dehors de ces dimensions exceptionnelles, l'art antique s'est bien gardé de multiplier les figures dans les pierres gravées ; il s'est abstenu d'accomplir le tour de force qui consiste à faire tenir sur un espace grand comme l'ongle une composition aussi compliquée, par exemple, que la bacchanale gravée sur le prétendu « cachet de Michel- Ange », cornaline longtemps réputée antique, mais reconnue moderne aujourd'hui [Catalogue des camées de la Bibliothèque impériale), et qui doit être regardée en effet comme un ouvrage de la Renaissance, par cela seul qu'on n'y trouve ni la sagesse antique ni ces habiles artifices qui, dans les infiniment petits, rappellent l'idée de grandeur.
Quelquefois, certains accidents de l'agate sont ingénieusement saisis par le graveur, qui transforme en beautés les heureux caprices du hasard. Une sardonyx des cabinets Crozat et d'Orléans, mentionnée par Mariette [Description des pierres gravées de Crozat), renferme dans un petit espace trois têtes de femmes d'une beauté ravissante, toutes trois de profil et accolées l'une sur l'autre. Les chairs, légèrement animées en quelques endroits d'un incarnat qui leur donne la vie, sont restées blanches sans que la blancheur se mêle à la teinte du fond ni à celle des draperies dont chaque tête est voilée et qui sont colorées d'un beau rouge. L'accident tourne au profit de la grâce.
Dans la représentation des animaux, la vérité est familière aux graveurs antiques, mais une vérité ressentie, qui insiste sur la construction delà bête, sur les attaches, sur les muscles que l'action met enjeu. Intailles ou camées, les figures de lion, d'éléphant, de taureau, de vache, de sanglier,
de bouc, de cerf, d'aigle, d'épervier, de chouette, de dauphin, gravées par les Égyptiens, les Orientaux, les Grecs, sans être toutes d'un excellent travail, sont le plus souvent remarquables par une imitation de la nature qui en dégage les traits essentiels, ceux qui expriment l'habitude et qui écrivent le caractère. Le creux en est profond dans l'intaille, la saillie en est vive dans le camée. Rien de plus beau en ce genre que le Taureau dionysiaque du graveur grec Hyllos, qui florissait au siècle d'Auguste. Le sentiment de la force dans la fureur, l'énergie du mouvement, la résolution du travail, y sont admirables. Ce laureau qui se mord le genou