GRAVURE EN PIERRES FINES
l'art du graveur en pierres fines comporte des variations
ou du moins des nuances
dans la composition et l'exécution des figure?, selon les matières
mises en oeuvre par le graveur.
On distingue dans la gravure en pierres fines : les gravures en creux, qui sont les intailles, et les gravures en relief, qui sont les camées.
La gravure des camées ou des intailles emploie diverses substances dont il importe de donner au lecteur une connaissance sommaire : ce sont les pierres précieuses et les pierres fines.
Pierres précieuses, — On appelle pierres précieuses ou gemmes les pierres orientales les plus transparentes et les plus dures, qui sont le diamant, le rubis, le saphir, l'émeraude, l'améthyste, la topaze, le grenat, le béryl ou aigue-marine ; mais de ces gemmes, les quatre premières n'ont pas été gravées ou ne l'ont été que si rarement, qu'elles figurer* ici pour mémoire.
Le diamant réunit toutes les conditions qui font rechercher une pierre : la rareté, la dureté, la transparence, l'éclat. C'est par allusion à sa dureté que les Grecs l'ont appelé âoa[j.aç, que nous traduisons par diamant et oui signifie indomptable (de à privatif et de âa^aw, je dompte),
parce qu'en effet le diamant, qui entame tous les autres corps, ne peut être entamé que par le diamant. Les anciens ne l'ont jamais gravé, n'ayant pas même connu l'art de le tailler et de le polir. Cet art ne fut inventé qu'à la fin du xve siècle, par un Brugeois, Louis de Berquen. Le premier diamant qui ait été gravé l'a été vers 1564, par Clément Birague, Milanais, qui vivait à la cour de Philippe IL Le graveur y a représenté le portrait du malheureux infant don Carlos. « Les grands artistes, dit Millin {Introduction à V étude de l'archéologie), ne doivent pas perdre leur temps à traiter une substance aussi dure, qui n'ajoute à leur ouvrage d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue, et à laquelle ils font perdre de son prix en en diminuant le volume. »
Le rubis est ainsi nommé à cause de sa couleur ponceau. Les Grecs, lui trouvant de la ressemblance avec le charbon ardent, l'ont appelé anthrax, charbon, et les Latins carbunculus, d'où nous avons tiré le mot escarboucle. Les Orientaux estiment les grands rubis plus encore que le diamant. Pline nous apprend que les anciens ne gravaient point le rubis parce que la couleur et le nom de cette pierre leur faisaient croire qu'elle fondait la cire.
Le saphir. Il en est du saphir, dit Mariette ( Traité des Pierres gravées), comme toutes les autres belles pierres de couleur ; plus le bleu, qui en est la véritable teinte, est foncé et velouté, plus la pierre est précieuse. Le plus beau bleu qu'on puisse désirer dans un saphir est celui qui imite le mieux l'azur pur ou bleu céleste; mais cette riche couleur ne se trouve à un éminent degré de perfection que dans les saphirs d'Orient. Les modernes seuls ont quelquefois gravé sur saphir.
\! émeraude. Sous le nom d&smaragdus (fj^apaySoç), dont le mot éraeraude est la traduction, l'antiquité comprenait toutes les autres pierres vertes, comme les prases, les cristaux colorés, les malachites. « L'émeraude, dit M. de Laborde ( Notice des Émaux du Louvre), était employée par les anciens dans des dimensions dont nous n'avons pas d'exemple. » Cela n'est vrai que des différentes pierres vertes, comprises sous le nom générique de smaragdes : les colonnes et les statues auxquelles on appliquait ce nom dans l'antiquité n'étaient certainement pas de la même matière que notre émeraude. Cette gemme se tire maintenant du Pérou et du Brésil : mais elle appartient aussi aux montagnes de l'ancien continent. On en trouve dans l'îJe de Ceylan, dans la Scythie, la Bactriane, l'Egypte. Ce qui prouve que les anciens la connaissaient, contrairement à l'opinion de quelques savants, c'est qu'il existe au Cabinet des médailles une petite émeraude de travail égyptien, sur laquelle est gravée un œil, symbole assez commun sur les pierres égyptiennes. Les graveurs antiques ont très rarement travaillé l'émeraude. Ils se servaient de smaragdes pour se reposer la vue, au dire de Pline, et selon le même auteur, Néron, qui était myope, regardait les combats de gladiateurs avec une smaragde con-
cave, propre à rassembler ies rayons visuels (ut visum gillocant). Les modernes ont assez souvent gravé l'émeraude.
\ï améthyste. Nous avons dit plus haut l'étymologie du mot améthyste. Elle est colorée en violet et n'est jamais plus estimée ni plus belle que lorsque sa couleur est intense et veloutée comme celle de la pensée. Sa teinte vineuse la faisait choisir quelquefois pour y graver des sujets bachiques. Les plus hautes en couleur et les plus brillantes sont celles des Indes. Ce qu'on nomme prime d'améthyste n' est que l'améthyste ordinaire, cristal coloré, qui se trouve en morceaux de grande portée, et que l'on peut tailler en vases, en coupes et en colonnes. On voit à Paris, au Muséum d'histoire naturelle, une petite fabrique dont les colonnes sont en prime d'améthyste.
La topaze est la gemme d'un jaune doré que Pline appelle chrysolithe, pierre d'or. Ovide en ornait le char du soleil; et, en effet, la topaze a l'éclat d'un rayon du couchant. On la trouve dans l'Inde, au Brésil, dans les monts Oural, en Sibérie, en Saxe. Comme elle est presque aussi dure que le diamant, les anciens ne l'ont point gravée; elle n'a été employée que dans les temps modernes, et par exception, Jacques de Trezzo, célèbre artiste milanais, a gravé sur une topaze de Saxe, qui appartient au Cabinet des médailles, les bustes en regard de Philippe II et de don Carlos, revêtus de leurs armures.
h'aigue-marine est ainsi nommée à cause de sa couleur semblable à celle de l'eau de mer. Elle est d'un vert pâle qui tire parfois sur le bleu. En cette belle matière a été gravé un des chefs-d'œuvre de l'art antique, le portrait de Julie, fille de Titus, célèbre par ses amours avec son oncle Domitien. L'auteur de ce portrait admirable était un artiste grec, Evodos.
A la suite des gemmes il convient de mentionner une substance moins rare, moins parfaite, le cristal de roche, qui est précieuse sans être une pierre précieuse. Quand il n'est pas glaceux, c'est-à-dire quand sa pureté n'est pas altérée par des parties nébuleuses ou des lames, le cristal de roche peut servir de matière à la glyptique. Suétone rapporte que Néron possédait deux belles coupes en cristal sur lesquelles étaient gravés des sujets tirés de Y Iliade, et qu'il les brisa dans son désespoir, afin que personne n'y bût après lui.
La diaphanéité du cristal et des autres pierres transparentes donne lieu à un phénomène qui est observé, mais qui n'a pas été expliqué. « Les objets qui sont gravés en creux sur des matières fort transparentes, dit Mariette, paraissent être de relief quand on les regarde à travers le jour. De même, lorsqu'une table de cristal gravée en creux est appliquée sur un fond d'or ou sur une couche de quelque autre couleur, et qu'elle se présente au regard par le côté qui n'est point gravé, il se fait une illusion à l'œil, et l'on croit réellement voir un relief. » Voici l'explication de ce phénomène : en gravant une intaille, on creuse le plus
profondément les parties de la figure qui à l'empreinte devront avoir le plus de saillie. Il en résulte que la matière est plus mince dans ces parties que dans les autres, et que dès lors la lumière, y étant plus vive, les fait avancer sur les parties moins profondes, lesquelles sont moins lumineuses, parce qu'elles sont séparées du jour par plus d'épaisseur. L'image estalors retournée, le moins creux devenant sombre, le plus creux devenant clair. Avant de graver une pierre, on la taille en rond ou en ovale. L'ovale est la forme la plus ordinaire et la meilleure, parce que les images qu'on y doit tracer, hommes ou animaux, sont toujours plus longues que larges ou plus larges que longues. Très rarement on taille une pierre en carré ou en losange, par la raison que les contours anguleux de ces formes cerneraient l'image dans un cadre sec. Le carré n'a aucune dimension dominante, aucun sens, et le losange présenterait des vides désagréables, des angles aigus qui ne s'accorderaient pas avec les courbes de la figure gravée. Lorsqu'une pierre est polie et convexe, on l'appelle cabochon, à cause de sa ressemblance avec une tête arrondie, et ce mot s'applique souvent, dans l'usage, aux pierres non gravées, bien qu'il exprime simplement la convexité de la pierre, taillée ou non. Quant aux formes aplaties ou concaves, elles ont pour objet de faciliter l'opération du graveur qui doit y creuser une intaille.
Pierres fines. — Ce sont les pierres demi-transparentes ou opaques ou savonneuses, c'est-à-dire qui reçoivent, comme des bulles de savon, l'impression des couleurs primitives.
L1 opale est la plus merveilleuse de ces substances. Aussi la trouve-t-on rangée quelquefois parmi les pierres précieuses. Sur un fond blanc, très légèrement nuancé de bleu, elle se colore des couleurs de l'arc-enciel, et variant de ton suivant l'incidence de la lumière, elle réunit le feu du rubis, le vert de l'émeraude, le pourpre de l'améthyste, l'azur du saphir. Selon Mariette cette faculté de réfléchir toutes les couleurs avec vivacité n'appartient qu'aux opales de l'Orient ; mais le chimiste Dumas dit au contraire que la variété d'opale la plus précieuse et la plus noble, celle qu'on appelle improprement orientale, se trouve surtout dans la haute Hongrie.
Il est une variété qui ne rend point toutes les couleurs de l'iris, mais qui renvoie /ivement les rayons du soleil; c'est la pierre qu'on nomme girasol, parce que son foyer semble tourner avec le soleil. Les musulmans l'appellent comme nous œil-de-chat, pour exprimer l'effet qu'elle produit dans l'obscurité, dit M. Reynaud [Monuments arabes du cabinet Blacas), effet qui est d'ailleurs commun à toutes les pierres que nous appelons chatoyantes.
La turquoise est une pierre d'un bleu tendre que les Egyptiens ont souvent gravée. Entièrement opaque, elle ne reluit qu'à la condition d'être
taillée et polie. La meilleure forme à lui donner pour cela, c'est la forme ronde ou ovale en cabochon. Les ossements fossiles pénétrés par un oxyde métallique se colorent en turquoise, mais avec le temps leur couleur tourneau vert et finit même par s'évanouir. La substance que lesgraveurs doivent employer est la turquoise minérale, dite vieille roche, qui vient de l'Orient et qui est susceptible d'un très beau poli.
La prase, ou fausse émeraude, dont la couleur ressemble au vert du poireau, tire son nom du grec prason (xpasov), qui signifie poireau. C'est par une suite d'altérations que prase est devenu prasma ou plasma, ensuite presme ou prisme, et enfin prime. « Les joailliers, dit Millin, regardant cette pierre comme la matrice des émeraudes, l'ont appelée prime cT émeraude, et ils ont également donné le nom déprime d'améthyste au cristal violet qu'ils regardaient comme la matrice des améthystes.
L'agate. Les pierres que l'on nomme ainsi se trouvaient dans le lit du fleuve Achates, en Sicile, et c'est de là que leur est venu leur nom. Ce sont des pierres dures, fières sous le burin, d'une pâte extrêmement fine qui prend un très beau poli. Elles présentent des couches concentriques, très variées par leurs inflexions, mais sensiblement parallèles entre elles. « Ces couches, dit Dumas (Chimie app liguée aux arts), ont des couleurs très vives en général, et sont presque toujours nuancées d'une manière agréable. Quelquefois elles renferment des accidents de tissu ou des corps étrangers qui occasionnent des mouchetures dans leur intérieur. On les appelle agates tachées. On désigne sous le nom d'agates herborisées ou mousseuses des pierres de ce genre dans l'intérieur desquelles on voit des dessins bruns, noirs, verts ou verdâtres qui ressemblentàdes arbrisseaux ou à des filaments de plantes marines. » Il va sans dire que la glyptique n'admet point ces variétés de l'agate, qui jetteraient de la confusion dans les images taillées par le graveur.
Lorsque l'agate est d'un ton fauve ou orangé brun, elle prend le nom de sardoine. Lorsqu'elle est d'un blanc laiteux, elle est appelée chalcédoine, et chalcédoine saphirine quand sa couleur blanche est très légèrement nuancée d'azur. Si l'agate est d'une nuance vert pomme, c'est une chrysoprase, mot qui exprime le mélange du jaune doré et du vert. Enfin, si elle est d'un rouge de sang, c'est une cornaline. La teinte égale de la cornaline, sa chaude couleur, qui, vue à la lumière, devient écarlate, les arêtes vives qu'elle conserve, la font rechercher des graveurs.
Mais il est une sorte d'agate qui se prête encore mieux à la gravure, surtout à celle des camées, c'est l'agate à plusieurs couches. La présence d'une couche blanchâtre assez mince pour laisser voir une couche foncée qui transparaît sous cette espèce de peau comme la chair sous l'ongle, a fait donner à cette pierre le nom générique d'onyx, du mot grec 5vuÇ, qui veut dire ongle et taie blanche sur l'œil, et qui exprime fort bien, dans i un et l'autre sens, la superposition d'une couleur claire à demi transpa-
rente sur une couleur plus sombre. Les Italiens appellent l'onyx à deux couches niccolo, abréviation de onicollo, qui est un diminutif de onice ; mais les antiquaires et les lapidaires appliquent particulièrement le nom de niccolo à une certaine pierre d'un bleu quelque peu ardoisé sur un bleu noir.
Lorsque l'agate contient un lit de sardoine avec des couches de chalcédoine etautres nuances de l'agate, c'est unesardonyx. Quelquefois la sardonyx présente cinq couches ; le plus souvent elle en a trois : une d'un ton jaune enfumé qui est celui de la sardoine, une autre blanchâtre, une autre bleuâtre ou noire.
Le jaspe, de la môme nature que l'agate, ne s'en distingue que par son opacité; il comporte aussi des variétés sans nombre, créées parles accidents qui, au moment de sa formation, ont altéré le tissu ou nuancé la couleur. Mais la gravure n'emploie et ne peut guère employer que les jaspes d'un seul ton, noirs, jaunes, verts, bruns, fauves, ou bien le jaspe dit sanguin, à cause des points rouges que la nature y a semés sur un fond vert. Les graveurs grecs du Bas-Empire ont profité de ces taches de sang pour représenter sur du jaspe sanguin le Christ couronné d'épines ou flagellé.
Mariette vante le jaspe rouge, qui est tendre, et qui par sa couleur ressemble à la cire d'Espagne ou au laque de Chine. En cette matière ont été gravées de bellespierres antiques, notamment une intaille du célèbre Pam- \)hi\e(Thésée tuant le Minotaure) et une tête de Minerve par un autre excellent artiste grec, Aspasios : celle-ci est représentée dans l'ouvrage de Eckhel, Pierres gravées du cabinet de Vienne.
Le jade. Il n'y a guère que les Chinois, les Indiens et les Persans qui aient travaillé cette pierre, laquelle, malgré son extrême dureté, ne se prête pas à un beau poli, parce qu'elle est grasse et comme abreuvée d'huile. Nous avons dit quelemot jade signifiait pierre néphrétique. Les vertus curatives quel'on attribuaitau jadey ont faitgraverdesamuletles. La couleur ordinaire de cette pierre est le vert olive, qui brunit jusqu'à la serpentine ou pâlit jusqu'au céladon. Il y a du jade gris, qui présente parfois des nuages de rouge; il y en a aussi d'un blanc neigeux, qui, à cause de sa demi-transparence, devient gris clair.
Les graveurs antiques et modernes ont employé encore d'autres matières: des roches, telles que le granit, le basalte, la syénite ; — des substances animales, telles que le corail, l'ivoire et les coquilles chatoyantes comme le burgau, la nacre de perle; — des substances bitumineuses telles que le iapis-lazuli, dont la belle couleur d'outremer ne rachète pas suffisamment les défauts, car il est trop tendre, il tient mal ses arêtes et ne comporte rien de bien délicat; le succin ou ambre jaune , très recherché des musulmans, surtout des femmes, pour sa transparence, son éc'at doré et son odeur balsamique, qui dispose, dit-on, à la rêverie et à
l'amour; — enfin des métaux, tels que V hématite, oxyde de fer brunâtre, quelquefois teinté de jaune, qui a particulièrement servi à la gravure des cylindres persépolitains, des amulettes égyptiennes et des falismans dits abraxas. On nomme ainsi les pierres sur lesquelles son' gravées des formules magiques et des caractères mystérieux, et que portaient, au commencement du christianisme, les gnostiques, les basilidiens. Ces sectes fameuses attachaient des idées cabalistiques au mot abraxas, dont les sept lettres, additionnées, selon leur valeur numérale en grec, forment le nombre mystique et astronomique 365. Ainsi se vérifie ce que nous avons dit touchant les origines de la glyptique et la part qui en revient à la superstition, ou à l'orgueil que peuvent inspirer les sciences occultes et surnaturelles.
Ces notions élémentaires étaient indispensables au lecteur. Il doit savoir, pour n'être pas complètement étranger au langage des antiquaires, qu'on entend par scarabées les pierres qui ont la forme de cet insecte, lors même qu'il n'y est point gravé; par grylles, les figures grotesques, les caricatures; p&rsymplegma, toute composition bizarre, chimérique, monstrueuse, comme par exemple une tête de femme coiffée d'un dauphin, un lapin armé d'un fouet, un singe avec deux trompes ; et que le mot pâtes antiques se dit des empreintes en verre coloré, au moyen desquelles les anciens ont contrefait les pierres gravées et nous en ont conservé des moulages aussi précieux, à la matière près, que les originaux. Aujourd'hui l'imitation des gemmes, en verre ou en émail, a été portée au dernier degré de la perfection; quant aux empreintes sincères, elles se prennent avec de la cire d'Espagne, du plâtre très fin ou du soufre.
Disons maintenant quelles idées dirigeront l'artiste dans la gravure de ces riches matières, déjà si mystérieusement colorées et si splendides, quand elles sortent du sein de la nature, telles que les formèrent, dans l'âge du feu, des fusions et des affinités inconnues.