LIONEL D EST, PAR VITTORE PISANO
Le cheval et le cavalier figurent dès les premiers âges de la glyptique sur les incertaines de la Macédoine. L'éphèbe domptant un taureau, le paysan conduisant deux bœufs et coiffé du bonnet à larges bords, appelé pileus, désignent de bonne heure laThessalie et le pays des Edoniens, limitrophe de la Thrace. A Tarente, à Syracuse, les courses de chevaux, les courses de chars remplissent les revers des plus petites monnaies aussi bien que des plus grands modules. Tandis que le droit de la pièce est réservé à la divinité locale, àProserpine,àla nymphe Aréthuse, l'art imitatif, mais libre, s'empare du revers pour y graver ces attelages brillants, d'une héroïque élégance, qui de leur mouvement font en quelque sorte frémir la mé-
daille. Une de ces médailles, celle qui porte le nom d'Événète, nous montre en petit ce que Phidias a mis dans ses statues, dans ses basreliefs : la majesté unie à la grâce, la force mariée à la délicatesse, la vérité de la vie humaine avec les accents de la vie divine.
Les lois de l'art numismatique, écrites d'un burin inimitable sur les coins de Syracuse, de Gatane, d'Agrigente, de Tarente, de Métaponte, de
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Thurium, sur les statères d'or, les tétradrachmes ou autres pièces de Macédoine, d'Argos, de Corinthe, de Phéneus et de Stymphale en Arcadie, de Naxos, de Rhodes, deClazomène... ces lois, connues encore des Romains, furent perdues dans le moyen âge, qui pourtant conserva sur les pierres gravées et les monnaies une sorte de sublimité barbare. A la Renaissance, le génie de Vittore Pisanello fait revivre et refleurir la gravure en médailles. Tout en se rapprochant davantage de la nature, il nous en donne des interprétations étonnantes par le caractère, des images qui, une fois vues, ne sortent plus de la mémoire, tant elles y mordent. Nous n'avons plus sous les yeux des figures idéales, des divinités terrestres, mais des hommes vivants et parlants, sculptés à l'emporte-pièce, des
personnalités qui se détachent avec la dernière énergie sur l'ensemble de l'humanité, sur le fond de l'histoire, telles que Sigismond Malatesta, Isotta de Rimini, Lionel d'Est... autre manière de comprendre l'art, et qui a bien aussi sa grandeur. Au xvne siècle, lorsque le premier Dupré grave le portrait du doge Memmo, il s'attaque de plus près encore à la vie, et il exprime non seulement la physionomie morale de l'individu, mais l'aspect et la palpitation des chairs. La gravure descend, du caractère interprété, à l'imitation directe, flagrante, au portrait pur, et si un Briot, un Varin font encore, sous Cromwell et sous Louis XIV, de très beaux revers, ils restent inférieurs aux artistes de la Sicile, de la Grande-Grèce, de l'Archipel, de l'Asie Mineure, aux Événète, aux Aristippe, aux Agésias, auxïhéodote et à ses gravures dont le nom a été si ingénieusement lu, restitué ou complété par un de nos plus habiles numismates (Lettre à M. le duc de Lmjnes et Lettre à M. Schorn, par Raoul Rochette).
Il faut en convenir, au surplus, l'infériorité des modernes, particulièrement en fait de monnaies, tient à des circonstances étrangères à l'art. Les pièces antiques, lorsqu'elles ne sont pas coulées, ont été frappées au marteau, sur un disque renflé au centre, en forme de lentille, et le génie de l'artiste se fait sentir dans la frappe comme dans la gravure. Machine délicate, sensible, intelligente, le bras de l'homme pouvait mesurer ses coups, les modérer ou les redoubler selon les parties de l'empreinte qui devaient être accusées fortement ou adoucies. Le marteau était encore un instrument de l'art, il nuançait l'intention du graveur, il achevait sa pensée; il était le dernier mot de son éloquence. Aujourd'hui, c'est une machine inconsciente, brutale, d'une obéissance aveugle, d'une monotonie mathématique et inexorable, qui est substituée à la fibre d'un artiste, à la volonté d'une âme!
« L'invention du balancier, a fort bien dit M. François Lenormant (Gazette des Beaux-Arts), si précieuse pour la fabrication des monnaies courantes, dont il faut produire le plus grand nombre possible dans le temps le plus court, marque, au point de vue de l'art, une date funeste dans la numismatique moderne. On peut en observer les effets immédiats dansles séries monétaires depresque tous les pays de l'Europe, mais nulle part ils ne sont marqués d'une manière aussi frappante que dans les monnaies de larépublique d'Angleterre, du Commonwealth. La pièce d'or, dont le coin a été gravé par Briot, a été fabriquée au marteau, et elle peut être considérée comme le plus beau produit de l'art monétaire des siècles modernes; la monnaie d'argent a été gravée par Blondeau; les coins en sont presque aussi beaux que ceux de l'or, mais elle a été frappée au balancier, et cette circonstance seule suffit pour qu'elle ne puisse pas supporter la comparaison. Après l'invention du balancier, celle du bélier hydraulique, perfectionnement matériel, a marqué une nouvelle phase de
décadence pour l'art. Il suffit de comparer une médaille du règne de Louis XIV avec une de celles que la Monnaie de Paris frappe aujourd'hui, pour juger de la différence des résultats. Et si l'on veut faire porter le parallèle sur dos espèces destinées à la ;irculation, combien les belles pièces de cinq francs à l'Hercule, de la première République française, — chefs-d'œuvre du second Dupré, — ne sont-elles pas supérieures môme à celles de la République de 1848, les plus élégantes qui aient été produites de nos jours! »
Il y a plus: dans nos monnaies frappées sur un disque plat, le relief est égal partout ; l'épaisseur du type est maintenue exactement au niveau des bords, afin que les pièces puissent facilement se conserver en piles et se compter d'un coup d'œil. Mais une pareille nécessité ne s'impose point à la gravure des médailles, qui, n'étant pas faite pour les changeurs, pourraient au moins conserver des nuances de relief et s'affranchir des exigences par lesquelles le beau est aplati sous l'utile.
Tournons et retournons en nos mains les médailles grecques : nous y verrons plus que des chefs-d'œuvre, car elles nous diront le secret d'en faire d'autres. Ces médailles, monnaies du grand art, qui le font entrer dans l'intimité de la vie, sont la leçon familière des maîtres. Elles nous enseignent jusqu'à la manière d'écrire pour la postérité par le tour abrégé de leurs inscriptions et de leurs légendes. Le nom de la cité ou du tyran, au génitif, suppose un substantif supprimé, le mot sous-entendu d'ouvrage, de monnaie, de règne. Les villes se désignent souvent par les initiales de leur nom. Le plus savant des numismates, Eckhel (Doctrina Nummorum veterum) a observé que le laconisme des inscriptions se rapporte aux belles époques de Fart, et que leur prolixité relative, engendrée par la flatterie ou la vanité, marque les âges de décadence, les temps où l'idée se délaye et se noie dans la forme. Ici encore l'esthétique de la gravure en médailles est formulée dans le langage même. Nous disons tous les jours d'un morceau de Tacite, d'un passage de Montaigne ou de Montesqieu, qu'ils sont frappés comme une médaille ou qu'ils sont sculptés en style lapidaire, et ce mot, appliqué comme un éloge à la pensée écrite, rappelle à merveille les qualités de concision voulues dans la pensée gravée sur pierre ou sur métal.
Ainsi les deux branches de la glyptique se rejoignent dans une commune obéissance au même principe. L'une et l'autre grandissent par 1 essence des formes, par la concentration du style, et elles nous prouvent alors que la grandeur est indépendante des dimensions, parce que la grandeur est une qualité de l'esprit.