‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 148 sur 175 · ÉTUDE DE FILIPPINO LIPPI POUR UN SAINT MICHEL · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE FILIPPINO LIPPI POUR UN SAINT MICHEL

(Collection de M. Emile Galichon.)

qu'une main fine ou un joli pied, mais le torse était maigre, l'épaule chétive, le coude pointu, et il fallait acheter au prix de ses misères une qualité exceptionnelle.

Il est à remarquer, du reste, que toutes les écoles de décadence ont introduit dans la peinture les vulgarités du modèle, je veux dire ces laideurs qui ne peuvent être ni rachetées par le caractère ni transfigurées parle sentiment. Les Piètre de Cortone, lesGiordano, les Solimène, aussi bien que Vanloo, Restout, Pierre, Natoire, Boucher ont reproduit de semblables vulgarités en les chargeant encore. De là ces têtes communes, ces bras cahotés, ces genoux pointus ou épais, ces cuisses tordues, ces-

jambes cambrées, ces pieds maladifs et déformés qui rappellent ce qu'on a vu dans la rue, ou sur le port, ou parmi les baigneurs de la plage. Jamais les caractères de la nature n'y reparaissent avec leur pureté originelle, leur unité frappante. Chez eux, une Diane, une Junon, sont des courtisanes aux chairs flasques, dont la nudité laisse voir tantôt de vilains plis, tantôt des fossettes molles qui semblent imprimées dans la ouate, et en somme, si l'on reconnaît la présence de la nature dans leurs tableaux, c'est seulement à ses déviations, à ses erreurs.

Il est donc permis de dire, sans paradoxe, que rien n'est plus loin de la vérité qu'un tel naturalisme ; car, au lieu d'être naturelle, toute difformité est contre nature, puisqu'elle est un démenti aux lois éternelles et une corruption des exemplaires divins. Au contraire, il n'est pas de figure au monde qui soit plus vraie que Yllissus et le Thésée. Comment croire cependant que ces figures furent estampées sur le vif ? La nature a-t-elle jamais enfanté des individus aussi beaux que ces statues? Pourquoi donc, dans leur perfection incomparable, sont-elles d'une vérité si vraie, si naïve même, en apparence? C'est que Phidias a ressaisi l'esprit de la création, a retrouvé l'essence des formes, et que rien ne saurait être plus vrai que l'essence delà vérité. Les grands artistes prennent la nature pour modèle, mais ils ne prennent pas un modèle pour la nature.

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