L'EXPRESSION MORALE ET LA BEAUTÉ OPTIQUE DE SA PENSÉE
Nous touchons maintenant à la peinture proprement dite, nous entrons dans son vrai domaine. Jusqu'à présent la pensée de l'artiste estdemeurée comme couverte d'un voile. Sa composition, si elle n'est qu'une esquisse dessinée, nous pouvons nous la figurer comme un bas-relief qui serait à peine visible dans l'ombre de l'atelier. Mais qu'une fenêtre s'ouvre aux rayons du soleil, que la lumière se fasse et aussitôt le bas-relief va se transformer en un tableau profond, où les plans pourront être multipliés à l'infini, et que la perspective creusera en faisant disparaître la surface plane qui servait de fond au bas-relief et que remplaceront un ciel, un paysage, une architecture fuyante, ou les murailles d'un palais magnifique, ou l'intérieur d'une cabane.
Fille de la lumière, la peinture crée à son tour une lumière' à elle, et, tout en imitant les effets lumineux qu'elle a observés dans la nature, elle porte en elle-même les éléments de sa clarté et de son obscurité. Il n'en
est pas du peintre comme de l'architecte ou du sculpteur, dont les palpables créations sont soumises à la puissance mobile et changeante de la lumière naturelle. Tel monument qui paraît simple et grandiose au clair de lune peut perdre ces qualités au grand jour, s'il est chargé de détails et rapetissé par une abondance d'ornements superflus qui avaient disparu à l'incertaine clarté de la nuit. Telle sculpture expressive, presque tragique, comme le Pensieroso de Michel-Ange, pourrait changer de caractère si on la changeait de place, et si, au lieu d'être éclairée par en haut, elle recevait une lumière d'en bas, qui dissiperait les ombres si profondément mélancoliques dont s'enveloppe le visage du héros. Au contraire, le peintre puise sa lumière dans sa boîte à couleurs, et, lors même qu'il lui plairait de n'employer que les différents degrés d'une couleur unique, il est le maître de distribuer sur son œuvre le clair et l'obscur avec cette seule couleur, pourvu qu'il se conforme aux lois de l'optique. C'est le soleil, il est vrai, qui éclaire la toile du peintre ; mais c'est le peintre qui éclaire lui-même son tableau. En y représentant à sa volonté les apparences de la lumière et de l'ombre qu'il a choisies, il y fait tomber un rayon de son esprit.
Libre ainsi d'illuminer son drame d'une manière qui restera invariable, iln'estpas àcraindre quelalumière extérieure viennejamaiscontredire le sentiment qui l'a inspiré, et cette liberté est justement ce qui lui permet défaire servira l'expression le ménagement des lumières et des ombres, le clair-obscur. Bien que ce mot soit quelquefois employé par les peintres pour désigner un ton crépusculaire qui tient le milieu entre le jour et les ténèbres, il faut entendre par clair-obscur cette partie essentielle de la peinture, qui est l'art de l'éclairer.
Nous avons comparé à un bas-relief monochrome l'esquisse dessinée du peintre. Supposons maintenaint que ce bas-relief ait cessé d'être un marbre ; qu'il se compose de substances diverses ; que certains personnages y soient revêtus, dans l'ombre, de draperies claires, et, dans la lumière, de draperies sombres ; que, parmi les figures, il s'en trouve de basanées ou de noires ; qu'il se mêle à la composition des arbres au feuillage brun et d'autres au feuillage pâle : voilà le clair-obscur modifié par la somme de noir et de blanc que viennent y apporter les divers éléments du tableau. La lumière, en rencontrant des surfaces qui l'absorbent et des surfaces qui la renvoient, a changé l'effet du dessin et en a varié l'aspect, sans cependant détruire dans sa masse le grand parti de clair-obscur que le peintre avait pris d'abord. Ces variétés introduites dans l'harmonie première du dessin par des notes plus ou moins hautes, plus ou moins basses, de lumière et d'ombre, sont ce qu'on appelle des valeurs. La valeur d'un objet en peinture est donc le degré de force avec lequel il réfléchit la lumière. Dans le clair-obscur d'un tableau qui représenterait un
PEINTURE. Ml
groupe de fruits, par exemple, une orange aurait moins de valeur qu'un citron, parce que l'orangé est moins lumineux que le jaune. Ainsi tous les objets visibles de la nature possèdent un degré de clarté et d'obscurité qui leur assigne une place dans la gamme du clair-obscur, et leur donne une valeur qu'on appelle aussi leur ton. Ce mot, dérivé du grec tcvoç, qui signifie tension, vigueur, exprime la somme de l'intensité lumineuse. Il est synonyme de valeur.
Il faut donc distinguer le ton de la teinte, c'est-à-dire de la couleur, bien que ces deux termes, ton et teinte, soient souvent employés l'un pour l'autre àcausede leurétroite parenté. Rigoureusement parlant, le ton est indépendant de la teinte et peut en être séparé. Nous verrons bientôt que le graveur, lorsqu'il traduit sur le cuivre les couleurs d'un tableau, ne fait autre chose que séparer le tonde la teinte. Au surplus, lanatureellemême nous montre àchaque instant des substances qui n'ont pas le même ton bien qu'elles aient la même couleur. Lelilas, par exemple, qui ressemble à la violette parla couleur, en diffère cependant par le ton, puisque le lilas est un violet clair et le violet un lilas foncé. Réciproquement, deux objets présentent parfois des tons égaux et des teintes différentes. Ainsi, lorsque le ciel s'assombrit à l'horizon et devient d'un gris bleuâtre, il arrive souvent que le feuillage de tel arbre qui reste éclairé par le soleil, et qui tout à l'heure se détachait en vigueur sur l'horizon, devient à peu près du même ton que le ciel, de sorte que le peintre a de la peine à discerner si le ciel a plus de valeur que l'arbre, ou si c'est le vert clair de l'arbre qui en a plus que le gris bleu du ciel.
Cette distinction entre le ton et la teinte, entre la valeur et la couleur, nous amène à distinguer entre le clair-obscur et le coloris ; le premier, qui particularise les objets par le relief, le second, qui les particularise par la couleur. Tant que le tableau devient monochrome, la peinture est bien loin d'avoir dit son dernier mot. Il lui reste encore à traduire les valeurs en couleurs, à revêtir de nuances sans fin telles formes qui, dans l'économie du clair et de l'obscur, jouaient un rôle à peu près semblable, à remplacer enfin la lumière blanche, qui enlève les figures les unes sur les autres, parla lumière colorée, qui, venant les enrichir de ses teintes, en rendra l'illusion plus vive, le mirage plus charmant.