LAISSENT JOUER UN RÔLE A LA BLANCHEUR DU PAPIER
Un soir que nous étions à feuilleter sous la lampe quelques portefeuilles de gravures, avec Jules Dupré, cet excellent paysagiste nous disait : « Les peintres font de la peinture dans leurs bons et leurs mauvais jours ; mais ils ne font de l'eau-forte que dans leurs bons jours. » En effet, ce qu'on entend par eau-forte, parmi les artistes, c'est une composition conçue en unmoment debelle humeur, qui se grave à mesure qu'onl'invente, etdont l'exécution s'improvise dans une matinée. Un peintre qui s'est promené à travers champs, un jour de poésie baissonnière , y a vu et regardé avec complaisance ce que personne ne voit ou ne regarde : des enfants qui jouent sur un bout de pré, une laveuse qui étend son linge, une fileuse à son rouet devant la porte d'une chaumière, une cour de ferme où barbotent des canards, une vache qui rumine, couchée près d'une clôture agreste, un chien endormi au soleil... que sais-je? Ces humbles spectacles, dès qu'ils ont arrêté ses regards, suffiront pour nous charmer et môme pour nous attendrir, s'il en a été lui-môme charmé ou attendri. Mais le dessin qui nous transmettra son impression devra être rapide, facile, sans apprêt, familier comme une causerie, piquant comme un trait d'esprit.
Le peintre a rencontré, je suppose, une fille de ferme qui menait ses bêtes à l'abreuvoir, et, tout plein de ce souvenir, il veut nous le raconter avec la plume dugraveur, qui est une pointe d'acier. La lumière éclairait vivement le vieux mur auquel est adossée la fontaine. Sur ce mur blanc, dégradé, se détachaient les animaux à demi cachés çà et là par l'ombre d un bouquet d'arbres, et dans cette ombre intermittente brillaient les taches claires de divers pelages, tandis qu'un rayon de soleil qui s'était glissé entre deux branches accrochait le bout des cornes ou l'extrémité des longues oreilles. Les tons fauves de la vache, la robe grisonnante de l'âne, formaient, par places, dés demi-teintes chaudes ou argentées, et la jeune fille, appuyée sur la margelle, variait les silhouettes, accidentait le clair-obscur, et, sans le savoir, elle achevait la grâce du troupeau... Cette image naïve a saisi le peintre, elle s'est gravée dans son esprit, et
plus elle a eu de prise sur sa mémoire, plus il est impatient de la faire mordre sur le cuivre. Son estampe ne sera pas une traduction : ce sera une œuvre originale. Il y écrira lui-môme sa pensée ou ses impressions. Mais comment va-t-il faire pour être à la fois le dessinateur de sa gravure et le graveur de son dessin? Voyons-le opérer.
Il a pris une plaque de cuivre rouge bien plane, et il la fait chauffer sur un brasier en la tenant avec un étau. A un certain degré de chaleur, il passe sur la planche un bâton de vernis, qui se fond à l'instant même, et il égalise cette mince couche au moyen d'un tampon. Ensuite il noircit le vernis en exposant la planche, qu'il remue constamment, à la fumée d'un flambeau, et, quand elle est refroidie, il dessine avec une pointe d'acier, sur ce fond noir, des traits aussi libres que ceux de la plume ou du crayon. Ces traits, en enlevant le vernis, découvrent le métal, qu'ils ont effleuré ou entamé très légèrement ; de sorte que, l'opération finie, on a sous les yeux un dessin rouge sur une planche noire.
Maintenant, pour donner aux traits du dessin la profondeur voulue, il commence par l'entourer d'un petit quai de cire, qu'il fait fondre en y passant une clef très chaude, de manière à souder le rempart et à rendre impossible toute filtration. Le dessin rouge se trouvant ainsi au fond d'un bassin, le graveur y verse une certaine quantité d'eau-forte, et il laisse le corrosif mordre plus ou moins longtemps, c'est-à-dire ronger, creuser les traits de la pointe, en proportion de la vigueur et de l'etfet qu'il veut obtenir. L'acide, n'ayant pas d'action sur le vernis, ne mord que les endroits où la pointe avait mis à nu le métal. Après la morsure, le quai de cire se détruit, le vernis s'enlève avec un chiffon trempé d'essence, et le cuivre, remis à sec, représente, gravé en creux, le dessin dont on peut alors tirer des épreuves.
Longtemps cette manière de graver si simple, si expéditive, si facile à apprendre, avait été en usage chez les armuriers dans le travail de la damasquinerie. On ne sait au juste par qui elle fut appliquée pour la première fois à l'exécution des estampes : mais une des plus anciennes eaux-fortes est un Saint Jérôme gravé par Albert Durer en 1512; c'est l'estampe où l'anachorète est présenté à moitié nu au milieu d'un paysage rocheux et désert. Une fois connue dans les ateliers, l'eau-forte séduisit les peintres, et, durant le xvie siècle, elle fut pratiquée en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Italie. Là on vit Parmesan dessiner sur le cuivre, en croquis légers et délicats, des figures sveltes, d'une fierté provocante, d'un maniérisme élégant; mais ce n'étaient là que des badinages de pointe, des pensées ou plutôt des phrases sans suite, abandonnées à l'état d'ébauche. L'eau-forte ne devait compléter son expression, acquérir sa valeur, on peut dire sa couleur, qu'au xvne siècle. Rembrandt, à vrai dire, en fut l'inventeur, parce qu'il en fut le poète, le Shakespeare. Ce fut lui qui, d'un simple procédé, fit un art.
Éclairant de son génie cette planche noire, il y fit scintiller tous les phénomènes de la lumière ; il sut y graduer toutes les nuances de l'ombre. Personne avant lui n'avait songé à éteindre en quelques endroits la transparence du papier, comme si l'on y eût passé des couches de lavis. Rembrandt obtint cet effet, soit en faisant mordre l'eau-forte à nu avec un pinceau, soit en ménageant les copeaux imperceptibles que la pointe du graveur a soulevés en entamant le cuivre. Ces copeaux,