‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 167 sur 175 · LE PAYSAN PAYANT SON ECOT · texte numérisé non relu

LE PAYSAN PAYANT SON ECOT

(Eau-foile d'Oslade.)

aux mulets qui cheminent en faisant sonner leur sonnette. La gravure à l'eau-forte s'attache même de préférence à tout ce qui est irrégulier, bizarre, inachevé, inattendu, dérangé ou en ruine. Elle se plaît à exprimer le plâtre dégradé d'un vieux mur, le délabrement d'un puits où la servante puise de l'eau, le toit défoncé d'une grange où les pigeons viennent s'abattre, la brouette renversée sur laquelle perchent les poules, et jusqu'au fumier de la basse-cour, où les cochons se vautrent avec délices... Mais, ô miracle de l'art ! il n'est dans son royaume ni bêtes immondes ni monstres odieux, comme dit Boileau, ni émanations mal-

saines, ni fumier fétide. Par lui tout se purifie, et les sensations pénibles deviennent des sentiments agréables : par lui l'insignifiant nous attire, l'inutile nous captive, la laideur peut nous plaire, et l'ignoble môme, quoique impardonnable, est cependant pardonné.

Par exception, il s'est rencontré dans l'Ecole française un artiste qui a su marier l'eau-forte avec le style : c'est Claude Lorrain. Il est vrai que son génie ne s'attachait qu'au paysage. Mais voilà que, par une transposition sublime, Claude fait descendre l'idéal dans les choses; les paysages qu'il a gravés sont étonnants sans bizarrerie, attrayants sans désordre. Le firmament y est pur, la terre y est heureuse et riante, et si l'on aperçoit la mer, elle est calme, radieuse, à peine frissonnante aux brises du soir. Lors même que l'eau-forte, dans les estampes de Claude Lorrain, ronge l'acanthe des colonnes frustes ou les restes d'un pont en ruine, l'idéal y domine le pittoresque, et la majesté persiste dans l'imprévu.

Un autre exemple fameux du style introduit par l'eau-forte dans les choses, c'est l'œuvre de Piranèse. Qui croirait qu'une gravure familière, intime et de caprice, a pu suffire aux estampes de ce graveur sans pareil en son genre et sans imitateur possible? Comment ne pas reconnaître ici, encore une fois, la subordination du procédé au sentiment ? Semblable à un soc, la pointe de Piranèse laboure le champ de sa planche, et des torrents d'eau-forte y creusent des sillons tremblés où se précipitent les ombres. Son estampe est traversée par le soleil, et des poutres énormes y font l'office de demi-teintes. Chez lui, tout est solennel jusqu'à l'emphatique, exagéré jusqu'au terrible. Par lui les monuments antiques de Rome sont plus imposants dans leur image que dans la réalité. Le Panthéon d'Agrippa, le temple d'Antonin, les colosses du Quirinal, le môle d'Adrien, les débris du Forum, paraissent encore plus fiers et plus vastes dans les in-folio de Piranèse que dans la Ville Eternelle ! Ce graveur unique amplifie et rehausse tout ce qu'il touche. En réduisant le Colisée, il l'agrandit. Sur ses planches, d'un effet extraordinaire, la lumière vibre, l'ombre remue, les pierres s'animent, et la grandeur romaine apparaît immense. On dirait que des fragments de la colonne Trajane, les tympans des arcs de triomphe, les frises, les trophées, se sont écroulés sur son estampe ety ontlaissé leur empreinte colossale. L'eau-forte a eu dans Piranèse une manière de Michel-Ange.

Quelle que soit pourtant l'autorité de l'exemple dans ces œuvres exceptionnelles, il n'en est pas moins vrai que la gravure à l'eau-forte ne supporte guère les grandes dimensions. Rembrandt lui-même, lorsqu'il a dépassé le format d'un in-quarto, n'a pu mener à bien sa gravure qu'en la reprenant au burin, et en lui enlevant par là son caractère d'inspiration vive et de prime-saut, ou bien il lui a fallu épargner une partie de sa planche pour ne finir délicatement que certains morceaux préférés.

GKA.VUHE. 639

Finir une eau-forle, ces deux mots semblent étonnés de se trouver ensemble. C'est comme qui dirait régulariser une causerie, faire la toilette du déshabillé, achever )a grâce du décousu. Ostade, en revenant sur ses gravures avec la pointe sèche (c'est-à-dire avec la pointe agissant sur le cuivre nu et sec), les a plus souvent alourdies et assourdies. Prenez les estampes de Van Dyck, notamment ses portraits d'artistes, à l'état d'eau-forte pure, avant que le burin les ait touchées, ce sont des œuvres exquises, faites avec peu ; ce sont des ébauches, mais parfaites. Sneyders, François Franck; Jean Breughel, Wostermann, De Vos et autres y sont vivants ; ils se meuvent, ils vous parlent, vous appellent, vous tendent la main. En quelques traits de pointe, Van Dyck a indiqué l'ostéologie du front, la fuite des tempes, la saillie des pommettes, les cartilages du nez, les méplats de la joue et ceux du menton. Deux traits encore, quelques points jetés çà et là, un peu de grignotis, et vous touchez ces belles mains élégantes, halitueuses, aux doigts allongés, aux fines jointures. Vous croyez sentir la moiteur de la vie qui imbibe le papier... Mais que sont devenues ces merveilleuses eaux-fortes lorsque les graveurs d'Anvers les ont terminées au burin? quelle pesanteur! quelle froideur ! quel effacement de tous les accents de la vie !

A moins de vouloir obtenir un effet mystérieux à la Rembrandt, il faut se garder de couvrir la planche entière de travaux. En général, les planches destinées à la morsure doivent être préparées avec peu d'ouvrage, en vue de la blancheur que présentera le fond. Il faut, comme disent les graveurs, laisser travailler le papier. Tiepolo, Ganaletti, Thomas Wyck, l'on fait transparaître jusque dans l'ombre, en évitant de croiser leurs tailles et en arrivant aux plus profondes vigueurs par des remorsures. Ils ont ainsi obtenu un certain frémissement de clairs argentés qui enchante l'œil. Et que d'effets piquants, spirituels, ne devons-nous pas à la pointe si sommaire, mais si incisive, de Callot ! Au surplus, sans remonter si haut, les eaux-fortes originales de quelques-uns de nos contemporains, surtout celles de Charles Jacques, ces eaux-fortes, si bien senties et si bien exprimées, peuvent servir de modèles aux jeunes graveurs dan<? l'art d'éclairer l'estampe par l'économie des morsures, de la remplir sans l'étouffer, et d'être charmant à peu de frais, c'est-à-dire en collaboration constante avec la lumière du papier.

Page 1