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A MOINS QU'IL N'AIT A RENDRE UN EFFET VAPOREUX

Le graveur en manière noire procède à l'inverse du graveur en tailledouce et du graveur à l'eau-forte. Ceux-ci distribuent du noir sur une surface blanche, celui-là distribue du blanc sur une surface noire. Les uns emploient le burin ou la pointe pour former des traits et des ombres sur une planche polie qui représente les clairs ; l'autre se sert des instruments qu'on appelle grattoir ou racloir et brunissoir, pour amener des clairs sur une planche chagrinée qui représente les ombres.

Le graine de la planche sur laquelle opère le graveur en manière noire s'obtient au moyen du berceau. C'est un instrument convexe, strié comme une râpe fine. On le promène sur le cuivre en lui imprimant un mouvement oscillatoire (en le berçant), de façon que la planche, mordue par les dents de la strie, se couvre régulièrement de petites aspérités qui forment le grain dont nous parlons. Si Ton mettait sous la presse une planche préparée de la sorte, on en tirerait une épreuve toute noire, d'un noir égal et velouté. Ce noir uniforme est la base sur laquelle va travailler le graveur.

Après avoir décalqué son dessin, il y pratique les demi-teintes et les clairs, en usant plus ou moins le grain de la planche ou bien en la grattant net avec le racloir. Ces clairs, ces demi-teintes et le noir qui forme la grainure composent l'effet de clair-obscur qu'il s'agit de produire. L'art du graveur consiste donc ici, non pas à graver le cuivre, mais à détruire avec ménagement ce que le berceau y a gravé.

Les Italiens ont appelé la manière noire mezzo-tinto, sans doute parce qu'elle donne d'heureuses demi-teintes ; les Anglais lui ont conservé ce nom. Horace Walpole attribue l'invention du mezzo-tinto au prince palatin Robert de Bavière (Rupert), ueveu de Charles Ior, le même qui perdit la bataille de Marston-Moor. « Ce prince, dit Walpole {Anecdotes nf Painting), qui s'était retiré à Bruxelles après la mort tragique de son oncle, étant sorti un jour de bon matin, remarqua une sentinelle qui,

à une certaine distance de son poste, paraissait occupée à frotter son arme. — Que fais-tu là? demanda le prince. Le soldat répondit que ia rosée tombée pendant la nuit avait rouillé son fusil, et qu'il était en train de le gratter et de le nettoyer (scraping and cleaning it). Le prince, s'approchant et regardant de près, crut voir quelque chose comme une figure empreinte sur le canon, avec d'innombrables petits trous, très rapprochés l'un de l'autre comme un ouvrage damasquiné sur or ou argent, et dont une partie aurait été déjà gravée. On sait ce qu'un officier ordinaire aurait dit en pareil cas. Si c'eût été un officier à la mode il aurait grondé le pauvre garçon et lui aurait donné un shelling; mais le génie fécond en ressources puisa dans ce simple fait la conception du mezzotinto. De ce qu'il venait de voir, le prince conclut que l'on pouvait trouver le moyen de produire sur toute une planche de cuivre de fines aspérités qui donneraient sans doute à l'impression une épreuve noire, et qu'en grattant plus ou moins certaines parties on arriverait aisément aux demiteintes et aux clairs. Il communiqua aussitôt cette idée au peintre Vallerant Vaillant, qui était son pensionnaire, et ensemble ils se mirent aux expériences... »

Tel est le récit de Walpole. Il en résulterait que le neveu de Charles Ier aurait inventé la manière noire après la mort de son oncle, conséquemment après l'année 4649; mais l'assertion de l'écrivain anglais est démentie par ce fait qu'en 1643 un officier au service de Hesse-Cassel, Louis de Siegen, avait publié un portrait en buste de la landgravine Amélie- Elisabeth, gravée en mezzo-tinto. M. Léon deLaborde a parfaitement établi [De la Gravure en manière noire), pir le témoignage du prince Rupert lui-même et par la correspondance de Siegen, que ce dernier était bien incontestablement (dès 1642) l'inventeur de la manière noire et l'auteur de la première gravure en ce genre. Toutefois, si le prince palatin ne fut pas l'inventeur de cette nouvelle manière de graver, on peut dire qu'à peine inventée, elle fut portée par lui à sa perfection dans l'estampe qui représente un bourreau tenant la tête de saint Jean, d'après Ribera. En regardant cette magnifique pièce sur une belle épreuve, comme celle qui est exposée au Cabinet des estampes de Paris, on peut voir jusqu'où va la manière noire quand la main d'un maître vient en corriger la mollesse et racheter ce qu'elle a de naturellement cotonneux, par la façon hardie dont il fait revivre les lumières, par la brusquerie de la transition et l'intrépidité du grattoir. Ainsi traitée, la manière noire devient comme une peinture, parce qu'à la tranquillité que produisent des ombres larges et bien liées, elle ajoute les touches libres et vives, les mâles rehauts qui n'appartiennent qu'aux peintres. Ces beaux effets, le graveur au burin n'y saurait atteindre facilement, parce que sa main ne fouille dans le métal que les noirs et se contente d'y ménager les clairs, au lieu de les appliquer résolument, comme on peutle faire en mezzo-tinto par un coup

de grattoir énergique et sec. En d'autres termes, les blancs de la tailledouce sont négatifs, et l'énergie ne peut être que dans les ombres; en manière noire, l'énergie peut se trouver aussi bien dans la touche des lumières raclées au vif que dans les ombres, dont la douceur peut être au besoin renforcée par l'eau forte.

Avec les qualités qui lui sont propres, le mezzo-tinto est plus convenable que toutes les aulres gravures pour représenter les fantômes, les enchantements, les lumières artificielles, comme celles d'une lampe, d'un flambeau, du feu, tous les drames d'un incendie, tous les effets de nuit.

Gérard de Lairesse dit de ce procécé que c'est aussi le plus propre à rendre les plantes, les fruits, les fleurs, les vases d'or, d'argent ou de cristal, les armures. Cette fois le docte peintre nous paraît tomber dans l'erreur et dans une erreur bien peu concevable chez un artiste qui a pratiqué lui même avec talent la manière noire. Les armures, les vases précieux, les cristaux, les fruits, les fleurs, tous ces objets qui se distinguent par la riche variété de leurs substances et de leurs colorations, et qui présentent des aspects si divers, ils sont exprimés avec plus de bonheur par le burin que par la manière noire. Nous avons vu que la gravure classique avait inventé mille variations ingénieuses pour caractériser tous les objets parla coupe du cuivre : les corps métalliques et reflétés aussi bien que la surface satinée d'une fleur ou sa tige épineuse, le coton d'une pèche aussi bien que la coque raboteuse d'une noix ou le zeste d'un citron. Réduite à ses ressources, la manière noire, fût-elle maniée par un maître comme Richard Earlom, n'aura qu'un seul grain pour exprimer tant de surfaces différentes, et elle ne les représentera qu'avec une mollesse uniforme.

Un autre défaut inhérent à ce genre de gravure, c'est de s'user promptement à l'impression. Les Anglais, qui l'ont pratiqué de préférence et y ont excellé, les Anglais avouent eux-mêmes que l'on n'obtient guère au delà de cent bonnes épreuves d'une planche gravée en mezzotinto, les frottements de la main et de la presse ayant bien vite émoussé la grainure qui est à la surface du cuivre. « Cependant, dit William Gilpin (Essay on Prints), si on répare constamment la planche, elle fournira quatre ou cinq cents épreuves d'une force tolérable. Les meilleures impressions ne sont pas les premières, — celles-ci sont trop noires et trop dures, — elles se placent entre la quarantième et la soixantième : les barbes sont alors adoucies, et il leur reste pourtant encore suffisamment de force1.

* Aujourd'hui, grâce aux découvertes de la science, le métal du graveur peut être préservé de l'usure par les procédés de Yacicrage, qui consistent à recouvrir les planches gravées sur cuivre, et mémo sur acier, d'une nouvelle couche métallique, au

En France, la manière noire n'a jamais passionné les artistes ni le public. Cela tient à ce que notre école de peinture, rarement entraînée par l'imagination, n'a point donné dans les fantaisies sombres, dans les effets rembranesques. Avant l'apparition du romantisme, notre art n'eût jamais vu éclore rien de semblable aux inventions bibliques et fantasmagoriques de Martin, à ces féeries théâtrales qui, au fond peu sérieuses, empruntent pourtant de la gravure en manière noire une certaine poésie vague et impressionnante comme celle des songes. La précision du burin, l'esprit de l'eau-forte, convenaient mieux au caractère de l'art français. L'Angleterre est à peu près la seule nation qui ait su tirer parti des procédés du mezzo-tinto, et ce sont ses graveurs qui ont illustré cette manière. Les maîtres les plus renommés en ce genre, après le prince Robert, ont été Abraham Blooteling, George White, qui le premier imagina de combiner la manière noire avec l'eau-forte; John Smith, Mac Ardell, Yalentin Green, qui ont mis en lumière de superbes portraits de Rembrandt ; Richard Earlom, si habile à rendre les délicieux bouquets de Van Iluysum, et enfin Reynolds, qui a gravé le Naufrage de la Méduse d'ap rès Géricault.

En somme, si la manière noire n'imite pas bien les corps solides et durs, en r evanche, elle est un élément précieux pour l'imitation des riches tentures, des satins, des velours et aussi de la chair. Par le fondu de ses ombres, par l'union de leurs masses, par ses demi-teintes estompées, elle s'adapte à merveille aux compositions fantastiques d'un Léonard Bramer, d'un Rembrandt, aux scènes de nuit comme les entendaient Schalken et Gérard Dow, et aux effets de lune tels qu'aimait à les peindre le mélancolique Elzheimer.

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