‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 44 sur 175 · COLONNE ET ENTABLEMENT DE L'OKDRE IONIQUE · texte numérisé non relu

COLONNE ET ENTABLEMENT DE L'OKDRE IONIQUE

ce que nous avons développé dans une proposition précédente, savoir : que les formes employées en architecture ne sont pas toujours indiquées par les besoins de la construction, et que la poésie de l'art les a modifiées pour leur prêter une simple éloquence. « Par une fiction pure, avonsnous dit, l'architecte supposera dans son édifice des matières hétérogènes, associées pour constituer un tout... Il ira jusqu'à figurer, dans ses métaphores de pierre ou de marbre, des substances molles mêlées à des substances rigides, et des matières élastiques pressées par des matières pesantes. » On le voit, en effet, l'image de l'élasticité est venue remplacer, dans les bases ioniennes, ce que présentait d'énergique et d'inflexible le fût dorique sortant du sol comme un arbre qui aurait ses racines dans les fondations de l'édifice.

Mais si l'expression de la colonne est déjà sensiblement modifiée parle dessin de la base, les proportions du fût vont lui imprimer un caractère de sveltesse et d'élégance, convenable à la demeure d'une divinitégracieuse, et en rapport avec la pensée qui préside à la construction du monument. Tandis que, dans l'ordre dorique véritable et pur, le dorique grec, les colonnes les plus sveltes, qui sont celles du Parthénon d'Athènes, ont moins de six diamètres en hauteur, celles de l'ordre ionique sont hautes de neuf diamètres, mesure moyenne qui admetquelques variétés en plus ou en moins. Ainsi, dans les colonnes du fameux temple d'Éphèse, selon le témoignage de Vitruve, le diamètre n'était que la huitième partie de la hauteur, tandis que celles de l'Erechthéion d'Athènes, portique du nord, qui sont encore debout, ont en hauteur neuf diamètres et un dixième *. Un tel changement dans les proportions nous éloigne déjà beaucoup delà sévérité dorique; mais à ce premier effet s'ajoute encore l'impression que produit un entre-colonnemerit plus large.

C'est une loi du bon sens que, plus les colonnes sont élancées, plus il convient de les rapprocher pour compenser leur faiblesse par leur nombre. Plus elles sontmassives, au contraire, plus on peut les espacer. Ce principe n'a pourtant rien d'absolu, et, tant que la solidité n'est pas compromise, il se prête aux diverses nuances d'impression que l'architecte veut produire. En serrant les colonnes, déjàcourtes, de l'ordredorique,les Grecs avaient accentué avec énergie la solidité et la force ; ils avaient pour ainsi dire frappé sur le spectateur à coups redoublés. Dans l'ordre ionique, ils suivirent la marche inverse, et, non contents d'allonger les colonnes, ils en augmentèrent aussi l'espacement; mais ce fut seulement par degrés qu'ils

1 On donne le nom général d'Érechthéion ou d'Érechtheum aux trois temples de Minerve Poliade, d'Érechthée et dePandrose, lesquels n'en forment qu'un seul et s'élèvent sur l'Acropole d'Athènes, tout près du Parthénon et au ncrd de ce monument.

Le temple de Minerve Poliade a son portique tourné vers l'orient; celui d'Érechthée regarde le nord, et le Pandroséion ou Pandrosium, qui est porté sur des cariatides, regarde le sud, c'est-à-dire le Parthénon.

en vinrent à réunir ces deux moyens d'expression. Le temple de la Victoire Aptère, récemment relevé de ses ruines et qui est un des plus anciens temples de l'ordre ionique, ne présente encore que des colonnes médiocrement élancées, puisqu'elles ont un peu moins de huitdiamètres, et l'entre-colonnement est de deux diamètres. A l'Érechthéion, les colonnes sont plus sveltes, puisqu'elles ont plus de neuf diamètres au portique de l'orient et plus de huit au portique dunord, et pourtant l'entre-colonnement y est plus large qu'au temple de la Victoire Aptère, car il est de deux diamètres un huitième, dans le premier portique, et presque de trois diamètres dans le second. Ainsi, tout en ayant soin de tenir plus massives les colonnes qu'ils voulaient espacer davantage, les Grecs n'en ont pas moins distingué leur ordre ionique et par une colonne plus élancée et par un entre-colonnement plus large. Cette double différence, elle est frappante sur l'Acropole d'Athènes, où le dorique du Parthénon et l'ionique de FErechthéum s'élèvent en regard l'un de l'autre, aune distance de soixante pas.

Mais c'est dans le chapiteau de la colonne qu'est placé le trait caractéristique de l'ordre, la volute. Selon Vitruve, la volute serait l'imitation de deux boucles de cheveux encadrant la coiffure d'une femme dont la tête serait représentée par le chapiteau. Nous avons vu que cette forme, la volute, était originaire de l'Asie, et qu'on en trouvait le principe dans les chapiteaux de Persépolis. Mais les Grecs, supérieurs à tous les peuples par le raffinement de la raison et par l'extrême pureté du goût, les Grecs se sont approprié la volute en lui donnant une expression pleine de douceur et d'élégance. L'ordre ionique, encore une fois, est destiné à la demeure, d'une divinité gracieuse comme Minerve Poliade, ou d'une jeune fille comme Pandrose, ou de cette Victoire sans ailes qui, ne pouvant plus s'envoler, ne quittera jamais la ville sacrée des Athéniens. Un tel ordre d'architecture ne doit donc éveiller en nous que des sentiments de délicatesse et d'amour. C'est pour cela qu'il s'annonce à nos regards par la plus belle courbe qui soit dans la nature. Il se peut qu'originairement l'idée de la volute soit venue de l'écorce roulée du bouleau, ou bien des cornes de bélier qu'on avait coutume de suspendre aux autels et aux cippes funéraires; il se peut aussi que la volute rappelle tout simplement les copeaux que le charpentier avait enlevés en voulant équarrir un poteau de bois, selon l'indication pratique et ingénieuse que semble donner M. Viollet- Le-Duc. Mais sous la main de l'artiste grec, l'enroulement asiatique s'est transformé; il a imité la charmante spirale de ces coquillages de mer au milieu desquels était née la Vénus Anadyomène.

Maintenant, sur les colonnes ioniques, légers supports d'un temple intime, comment faire peser le sévère entablement du Parthénon ou la rude architrave du Paestum? Non seulement l'architecte allégera sa poutre de marbre et en affaiblira encore l'image en la divisant, mais entre le fût de la colonne et le poids qu'elle doit porter il interposera un coussinet qui

sera roulé en spirale sur le devant, tandis que sur les côtés il sera serré par des ligatures et formera comme un doux oreiller sur lequel viendront se poser ensuite un abaque mince et une architrave aussi légère que la colonne.

Le temple est-il élevé à une Victoire, qui est toujours fière, le chapiteau sera décoré sobrement par le seul effet des oves que seront taillés dans l'échiné, et du jeu de la lumière sur les reliefs et les creux de la spirale. Que si le monument est consacré à une vierge aimable ou bien à ce fils adoptif et mystérieux de Minerve, Erechthée, qui fut bercé dans la corbeille dePandrose, l'ordre ionique pourra se couvrir des plus riches ornements. Les coussinets seront brodés de perles ; les deux volutes avec leurs

Page 1