CHAPITEAU COMPOSITE
(Arc de Titus, à Rome.)
Nous avons vu que le désir d'innover avait introduit de très nombreux changements dans la décoration du chapiteau corinthien ; que les architectes de la décadence y avaient placé des griffons, des aigles, des pégases, des Victoires, des corps de sphinx, des trophées d'armes. Quelquefois môme ils y avaient figuré des poissons dont le corps, en se repliant, forme des volutes aux quatre angles et ramène sa queue au milieu de l'abaque pour lui servir de fleuron. Or, si le mélange des volutes ioniques avec les ornements du calice corinthien suffisait pour créer un nouvel ordre, il n'y aurait pas de raison pour refuser le môme privilège à toutes les combi-
1 Les dessins de Peruzzi, ainsi que son écriture, ont été soigneusement calqués en Italie par M. Letarouilly, et ces calques ont été mis sous nos yeux par M. Errard, architecte, qui est l'auteur des dessins d'architecture insérés daas le texte de notre (irammaire
naisons imaginées par les artistes romains, dont quelques-uns ont remplacé la rose du chapiteau par un masque de femme, pendant que d'autres allaient jusqu'à supprimer et les volutes et l'abaque, et réduisaient le chapiteau à la figure d'une cloche renversée, d'une campane ornée de feuillages et d'oiseaux. Il est vrai que les Romains ont apporté aussi certaines variétés dans la corniche corinthienne, les uns ayant omis le larmier, comme au temple de la Paix et au Colisée, les autres ayant retranché les modillons, comme on le voit au petit temple rond de Tivoli, ou bien ayant mis un premier rang d'oves sous les denticules et un second rang au-dessus. Mais ces sortes de variantes, suivant l'observation de Quatremère, « indiquent beaucoup moins l'espèce d'un ordre particulier que l'impossibilité d'en créer un à si peu de frais... Le composite, pour s'être placé, par le mélange de deux ordres, entre le corinthien et l'ionique, n'a conservé le caractère d'aucun d'eux et n'a pu avoir ni la richesse de l'un ni l'élégance de l'autre. »
Les Grecs, qui surent toujours demeurer libres dans leur respect pour les grandes lois, pour les lois éternelles de l'art, les Grecs imaginèrent, au siècle de Périclès, de substituer une figure humaine à la colonne. Déjà sans doute l'antiquité asiatique avait fait jouer le rôle de supports à des animaux fantastiques ou naturels, qui, accroupis sous l'architrave des temples, semblaient symboliser ainsi leur propre servitude. Les éléphants indiens, qui avaient porté des tours remplies d'hommes armés, figuraient aussi, taillés dans le roc, sous les montagnes d'Ellora, et servaient de soubassement à des temples d'une architecture bizarre et prodigieuse. Les Persans avaient posé sur leurs chapiteaux des chameaux agenouillés, des licornes accouplées et fléchies. Les Egyptiens avaient rappelé la forme humaine sur les chapiteaux de Dendérah, dont les quatre faces étaient de grands masques d'Isis. Quelquefois ils avaient adossé des idoles à des montants de granit ; mais ces statues architectoniques, rigides, immobiles, engagées dans la pierre, n'avaient été que des simulacres de supports. Les Grecs furent les premiers qui posèrent une architrave, tantôt sur des figures d'hommes qu'on appelle te lamon s ou atlantes, en mémoire d'Atlas, qui porta le ciel, tantôt sur des figures ie femmes, que l'on nomme caryatides. Vitruve, très soigneux de recueillir tous les contes auxquels se plaisait l'esprit ingénieux des Grecs, explique ainsi l'origine des caryatides : « Les citoyens de Carya, ville du Péloponèse, s'étant ligués avec les Perses contre les Grecs, en furent punis par la prise de leur ville, dont tous les citoyens furent passés au fil de l'épée, tandis que les femmes étaient traînées en esclavage. Non content de les forcer à suivre la marche du triomphe, le vainqueur prolongea le spectacle de leur humiliation en les obligeant de garder leurs longues robes de matrones et leurs parures, et, pour éterniser la mémoire d'un tel châtiment, les architectes imaginèrent
de les représenter dans les édifices publics, faisant l'office de colonnes, et condamnées à gémir en effigie sous le poids des architraves. Les Lacédémoniens en usèrent de même lorsque, sous la conduite de Pausanias, fils de Cléombrote, ils eurent défait les Perses à la bataille de Platée. Ils élevèrent à Sparte une galerie qu'ils appelèrent Persique, dans laquelle l'entablement était soutenu par les statues des captifs vêtus de leurs habits barbares. Juste punition infligée à un peuple orgueilleux, et qui devait faire trembler les ennemis de Sparte, en excitant le peuple à la défense de la liberté. C'est de là que vient l'usage suivi par plusieurs architectes de substituer aux colonnes des statues persiques, et d'ajouter ainsi aux richesses de l'art un nouveau motif de décoration. »
Quelle que soit l'origine des caryatides, il est certain que l'architecture antique de la Sicile nous offre un exemple de nature à cC^firmer l'explication de Yitruve. Cet exemple se trouve dans les ruines du temple de Jupiter Olympien, construit à Agrigente au ve siècle avant notre ère édifice colossal dont les colonnes pouvaient contenir un homme en chacune de leurs cannelures. La grande nef du temple était formée par des piliers sur lesquels s'élevaient, en manière de secondes colonnes, une suite de télamons gigantesques, hauts de huit mètres, qui portaient la corniche en s'aidant de leurs deux bras, et semblaient faire effort pour ne pas plier sous le fardeau, mais avec un sourire bestial. Parmi ces atlantes, emblèmes des Carthaginois vaincus, il y avait des figures de femmes, à n'en pas douter, puisque les fragments de ces figures ont été retrouvés sur place par M. Hittorff1. Il est donc avéré que l'antiquité grecque osa imposer le rôle de supports à des statues féminines, représentées dans une attitude humiliante. Mais il est vrai de dire aussi que les Athéniens, plus délicats que les Grecs de Sicile, comprirent mieux l'emploi des caryatides. Celles que l'on voit au petit temple de Pandrose, sur l'Acropole d'Athènes, sont des figures calmes qui soutiennent, sans douleur et sans effort, un entablement dont on a supprimé la frise. Sur le coussinet formé par les tresses de leurchevelure,reposeunchapiteauquiajouteàlalongueuretàlasveltesse de cette colonne humaine. Elles portent le poids du marbre avec autant de sérénité qu'elles portaient jadis, dans la procession des Panathénées, la corbeille mystérieuse que leur avait confiée la prêtresse deMinerve. Pour indiquer l'aisance et la souplesse gracieuse qu'elles conservent sous le fardeau de l'architrave, le sculpteur a eu soin de fléchir légèrement une jambe; mais l'architecte a voulu quelajambe fléchie fût celle quiregarde l'intérieur, en d'autres termes, que les six figures eussent dans leur ensemble une imperceptible tendance à la pyramide, celles de droite s'appuyant
1 C'est à l'obligeance du savant architecte que nous devons le calque, ici gravé, d'un de ces télamons gigantesques, dont le dessin a paru dans les dernières livraisons de son grand et précieux ouvrage, Architecture de la Sicile.
sur la jambe gauche et celles de gauche, au contraire, sur la jambe droite, de manière à fortifier la résistance apparente des caryatides angulaires et à reporter les pressions vers le centre de l'édifice1.
Ainsi les caryatides du Pandrosium, un des chefs-d'œuvre de la sculpture grecque, sont restées cependant un ouvrage architectonique. En