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SUPERPOSITION DES COLONNES DANS L'ARCHITECTURE GRECQUE

(Restitution du temple d'Egine, par M. Charles Garnier.)

prince, les ordres du consul, et sous ce rapport elle est un modèle... Mais, il importe ie s'en souvenir, l'utile n'est pas le beau, et la convenance n'est qu'une partie de l'art. Ce n'est donc pas à l'école des Romains que nous devons apprendre l'architecture, si nous ne voulons pas nous borner à être des constructeurs, des ingénieurs. Les maîtres, les vrais maîtres de ce grand art, ce sont les Grecs. Ceux-là nous enseigneront, non seulement une architecture admirable, mais les principes en vertu desquels on pourra la changer, la transformer, en inventer une autre. Par eux la convenance et la beauté ont été soudées si merveilleusement qu'elles sont devenues inséparables. De l'étude approfondie de leurs monuments se dégage cette vérité lumineuse, que l'architecture, dans sa plus haute acception, n'est pas tant une construction que l'on décore, qu'une décoration qui se construit.

Style byzantin. — A l'époque où le christianisme sortit des catacombes pour célébrer ses mystères au grand jour, une évolution dut s'opérer dans l'architecture, car c'est le privilège de ce bel art de corres

pondre pa*' une face nouvelle à tous les changements de croyances.

La conjoncture la plus favorable à l'invention d'un nouveau style fui la translation de l'empire romain à Byzance. Le triomphe du christianisme, monté sur le trône avec Constantin, se trouva de la sorte coïncider avec l'événement qui transportait le siège de la souveraineté universelle dans une ville orientale et hellénique et qui allait faire de l'empire romain un empire grec. Bien que dégénérés, les descendants deslctinus, des Callicrate,des Mnésiclès, purent alors ressaisir le sceptre de l'architecture et montrer comment ils savaient développer un principe inconnu à leurs aïeux, en déduire des conséquences neuves, en tirer un autre art, ou du moins un art réformé, rajeuni.

Poser une plate-bande sur un arc, faire de la colonne un contre-fort surmonté d'un entablement, se servir des ordres comme d'une décoration d'emprunt, les superposer l'un à l'autre en répétant à chaque étage des corniches, et entasser ainsi trois ou quatre édifices différents dans un seul et même édifice... c'étaient là des hérésies qui devaient choquer le goût excellent des Grecs. Aussi, dès qu'ils eurent à manier le système de l'arc, ils brisèrent le carré dans lequel les Romains l'avaient inscrit, et la colonne, rendue à son véritable rôle, redevint un support. Au lieu de monter jusqu'à la hauteur d'un entablement déplacé, qui d'ailleurs était supporté par l'arc et par le pied-droit, la colonne prit la place du pied-droit, et son chapiteau fut une imposte qui reçut la retombée de l'arc.

Déjà cette innovation s'était produite, sous le règne de Dioclétien, dans le palais que cet empereur avait bâti à Spalatro, en Dalmatie ; mais il y a toute apparence que ce furent des Grecs qui eurent l'idée de cette réforme, car les Romains, qui employaient toujours des artistes grecs à Rome, durent, à plus forte raison, les employer dans un pays aussi voisin de la Grèce que l'était la Dalmatie. Les Grecs de Byzance se souvinrent que leurs ancêtres avaient aussi engagé des colonnes dans le temple d'Érechthée à Athènes, dans la basilique des Géants à Agrigente; mais les architectes de la grande époque avaient en pareil cas considéré et traité le mur comme une clôture, et non pas comme un support. La colonne, chez eux, avait donc toujours rempli sa fonction principale, qui étaitde porter l'entablement. Les Byzantins comprirent à merveille combien il était inconvenant d'assigner à la colonne un rôle additionnel et accessoire : c'était changer un maître illustre en un serviteur obscur.

Cependant l'arcade sur colonne présentait un défaut : lorsque deux arcades sont portées par un pilier cylindrique, leur base commune est un carré qui repose sur un support rond ; il en résulte que les quatre angles du carré, faisant saillie sur le nu de la colonne, paraissent sans appui au-dessous du tailloir, et forment, comme l'on dit en architecture, un porte-à-faux. Si le spectateur est placé dans la diagonale» ce porte-

à-faux devient choquant, parce qu'il est alors de toute la différence qui existe encore le rayon du cercle inscrit dans le carré et la diagonale de ce carré. Pour corriger ce défaut, les Byzantins changèrent la forme du chapiteau, et ils lui en donnèrent une qui semblait reporter vers le centre la charge des sommiers. La corbeille du chapiteau corinthien fut ébranchée, et, au lieu de s'évaser comme le calice d'une fleur, elle affecta Ja forme cubique d'une pyramide tronquée, renversée sur la pointe et reliée par une légère courbure à l'astragale de la colonne. Au lieu de se creuser, les arêtes de cette pyramide se gonflèrent, de sorte qu'elle prit de

hlh

ARCADES SDR COLONNES.

l'épaisseur et de la force justement là où elle se trouvait évidée, affamée par la sculpture des acanthes. Des feuillages délicats y furent ciselés, mais d'un relief discret qui n'ôtait rien au volume du chapiteau, et, de plus, le tailloir ne fit pas la moindre saillie sur les sommiers de l'arcade, comme on le voit dans les chapiteaux de Sainte-Sophie, à Constantinople. De cette manière, le porte-à-faux devint insensible; l'élégance corinthienne fit place à une beauté moins gracieuse, mais dont la pesanteur était un calcul d'harmonie entre le support et la chose supportée. Quelquefois, par exemple à Saint-Vital de Ravenne, les Byzantins po-

sèrent sur le chapiteau un second tailloir diminué par en bas, et semblable à une auge de maçon, comme pour ménager une double transition entre la rondeur de la colonne et le carré que dessinait la naissance des deux arcs — sans parler de la forme apparemment symbolique de ce second tailloir.

Et maintenant, pour éviter que les archivoltes qui encadraient les deux arcs ne vinssent à se pénétrer et à se confondre au-dessous du tailloir,

BASE ET CHAPITEAU BYZANTIKt:.

(Saint-Vital de Ra venue.)

on leur donna beaucoup moins de largeur que n'en avaient les archivoltes romaines retombant sur un pilier quadrangulaire. La décoration se construisait ainsi d'elle-même, ou, si l'on veut, la construction engendrait et prononçait elle-même sa décoration.

Mais le trait dominant de l'architecture byzantine, c'est-à-dire du système des voûtes manié parles Grecs, fut la coupole sur pendentifs, dont la structure va être expliquée au lecteur.

Les religions qui commencent se plaisent aux symboles. Aussi voyons • nous le christianisme imprimer tout d'abord des formes symboliques à l'architecture qui allait exprimer ses mystères et ses croyances. Les premiers temples chrétiens en Orient sont polygones ou circulaires et couverts d'un dôme. Cette forme, employée à Jérusalem dans l'église de l'Ascension, bâtie par sainte Hélène, était regardée comme l'emblème du

triomphe de Jc*sus Christ s'élevant dans la voûte du ciel. Bientôt, pour réunir la foule nombreuse des fidèles, on fit de l'espace couvert par le dôme le centre d'une croix dont les quatre branches sont égales, et qu'on appelle une croix grecque. Cette croix est formée par la combinaison de quatre gamma (r, ya^a), et comme la troisième lettre de l'alphabet grec exprime le nombre trois, on donnait à la figure ainsi composée le nom de gammada (ya^aS*) qui signifiait la trinité. Le dôme et la croix

CAMMADAOtT CROIX ORECQOB

grecque étaient donc les deux caractères symboliques de l'architecture chrétienne en Orient.

Mais comment réunir ces deux images, celle du triomphe et celle de la trinité? Comment élever un dôme au centre d'une croix, c'est-à-dire sur un carré, en laissant libres les quatre branches de la croix ? C'était là un problème dont la seule pensée dut paraître hardie jusqu'à la témérité, d'autant plus hardie qu'on voulait donner un immense développement à cette coupole centrale. Les Romains, dans leurs magnifiques rotondes, telles que le Panthéon d' Agrippa, avaient élevé des coupoles portante fond, ce qui veut dire s'élevant d'aplomb sur leurs fondements et appuyées directement sur le sol. Ces coupoles étaient tantôt soutenues par un gros mur cylindrique, tantôt assises sur huitou dix piliers dessinantun polygone régulier qu'il était facile de ramener au cercle; quelquefois elles portaient sur une colonnade circulaire, comme la coupole de l'église du Saint- Sépulcre à Jérusalem. La difficulté consistait à ouvrir largement le mur cylindrique qui fermait l'édifice ou à supprimer la colonnade qui encombrait l'intérieur, pour faire porter la coupole sur quatre piliers placés aux angles du carré. Les Byzantins trouvèrent la solution du problème. Les quatre piliers furent réunis par quatre grands arcs qui laissèrent libres les quatre branches de la croix, et chacun des piliers présenta la figure d'ri panache triangulaire, c'est-à-dire qu'il se termina par une portion de voûte sphérique, ayant pour but de boucher, en haut, les quatre angles, et de ramener ainsi à la forme circulaire ce qui, en b:is, dessinait un carré. Ces panaches ont reçu le nom; énergique de ■pendentifs. Ils semblent, en effet, pendre sur le vide lorsqu'on les voit se projeter dans l'espace suivant une ligne concave, et, partis des quatre coins du carré, former un grand cercle horizontal, qui est la base de la coupole. La plus illustre des coupoles à penditifs est celle de Sainte-

Sophie, bâtie à Constantinople par Justinien et achevé en 537. Là, pour plus de hardiesse, la coupole fut surbaissée (elle a 15 mètres de hauteur sur un diamètre de 36). Formée par une courbe qui, au lieu d'être en plein-cintre, ressemble aune demi-ellipse, la calotte de Sainte- Sophie peut être vue dès l'entrée de l'église, avantage que n'ont point les coupoles surhaussées ou élevées sur des tambours, comme Saint- Pierre de Rome. Enfin, par une disposition inconnue de l'antiquité romaine, la coupole de Sainte-Sophie fut éclairée par un grand nom-

EXEMPLK DE COUPOLE bUH PENDENTIFS.

brede fenêtres ouvertes à sa base, c'est-à-dire sur son grand cercle horizontal, et produisant un effet tout contraire à celui qu'on éprouve sous la voûte du Panthéon de Rome, percée, au sommet, d'un œil unique. « En multipliant àl'infini ces fenêtres dans la base de la grande coupole et des demi-coupoles qui l'accompagnent, les Grecs de Byzance, dit M. Albert Lenoir {Architecture monastique), obtinrent un effet nouveau. Ces ouvertures de forme allongée, séparées par des trumeaux étroits, produisent une ligne lumineuse vaguement interrompue dans l'espace par de minces parties, de sorte que la calotte sphérique semble s'isoler du reste de l'édifice. » Nous avons pu vérifier nous-même, à Sainte-Sophie deConstantinople, l'effet magique de cette coupole, qui, par un tel jeu de lumière.

paraît vraiment suspendue dans les airs. Placé dans une tribune haute, nous mesurions du regard l'immensitédes espaces couverts etl'immense volume d'air respirable laissé aux multitudes, et les quatre fleuves de lumière qui remplissent les quatre bras de la croix, et le cercle lumineux qui couronne comme une auréole le lieu très saint de ce monument dédié à la Sagesse divine par l'intelligence humaine. A l'imposante gravité du dôme qui couvre le Panthéon romain, l'esprit grec a substitué ici une audace brillante et ce ejoût du merveilleux qui a toujours caractérisé le génie de l'Orient.

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