DES PROPORTIONS DU CORPS HUMAIN
a exprimé ces pensées sur la siipréiualie de riiomiiie dans nn conte indien dont voici la substance :
« Il y avait une fois un jeune taureau qui, étant d une beauté rare, faisait l'admiration de ses parents. Son père, au monuMit de mourir, lui dit : Tu peux parcourir le monde et te montrer partout; tu ne trouveras pas un animal qui soit plus beau que toi; mais tu en trouveras un beaucoup plus puissant : il s'appelle le roi des animaux. — Son père mort, le jeune taureau se mit en route, et, après deux jours de marcbe, il rencontra, au détour d'une forêt, un élépbant. Voilà sans doute l'animal dont mon père m'a parlé, se dit-il; et, s'avançant vers lui, il le salua avec respect, l'appelant le roi des animaux. — C'est une erreur, répondit l'élépbant, je ne suis pas le roi des animaux ; mais, si tu veux cbeminer quelque temps avec moi, je m'engage à te le faire voir... Tous les deux ils voyagèrent un jour entier, et, arrivés en un lieu désert, ils virent sortir d'une caverne un lion. — Celui-là, dit l'éléphant, est le roi des animaux... Le jeune taureau, pénétré d'admiration, s'avança humblement et présenta au lion ses hommages. — Vous vous trompez, dit le lion, ce n'est pas moi qui suis le roi des animaux; mais, s'il vous plaît de me suivre, je vous le montrerai dans peu... Le taureau et l'éléphant suivirent le lion, ([ui, leur ayant fait traverser un bois, s arrêta tout à coup à la vue d un pâtre endormi ({u'on apercevait au travers du feuillage. — Voilà le roi des animaux, dit le lion. — Celui-là? reprit le taureau. — Silence! fit le lion; prends garde de le réveiller; car, je te le dis et tu peux m'en croire, celui-là est notre maître : c'est lui qui est le roi des animaux. »
DES PROPORTIONS DU CORPS HQMAIiM.
Il existe une pierre gravée antique oii l'on voit Prométhée modelant un squelette. Dans une autre pierre, le sculpteur est représenté mesurant sa statue, et, dans une autre encore, pesant les membres du corps bumain. Ce sont là des témoignages irrécusables du profond respect des anciens pour les proportions et de la connaissance qu'ils en avaient. Avant de ravir le feu du ciel, Prométlu'c songeait à établir la charpente osseuse de l'homme, à mesurer tous ses membres, à les balancer selon les lois de la symétrie et de l'équilibre.
Le mot symétrie ne signifiait point chez les Grecs ce qu'il signifie dans notre langue, une exacte similitude entre les parties droites et les parties
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gauclies; il signifiait la condition d'nn corps dont tous les membres ont une mesure commune (c7Ùv [j.lTpov). En d'autres termes les Grecs appelaient symétrie ce que nous appelons proportion, c'est-à-dire le rapport constant des membres entre eux et de chaque membre avec le corps entier, de telle sorte que, la mesure d'une seule partie étant connue, on puisse en induire à la fois la mesure des autres parties et celle du tout.
Plutarque raconte (dans un Traité cité par Aulu-Gelle et qui s'est perdu) comment Pythagore fut conduit par la connaissance de la symétrie à déterminer la taille d'Hercule. En instituant les jeux Olympiques, Hercule s'était servi de son pied pour mesurer le stade, et il en avait fixé la longueur à six cents pieds. Mais d'autres stades, établis en Grèce par la suite, ayant le même nombre de pieds sans a\ oir cependant la même longueur, Pythagore en conclut (j n'entre le pied d'Hercule et celui des autres hommes il devait y avoir la même dilîôrence qu'entre le- stade d'Olympie et les autres stades de la Grèce. Connaissant donc, par la règle de trois, la dimension du pied d'Hercule, Pythagore détermina la taille du héi'os d'après les proportions du corps humain. Initié par les prêtres égyptiens à la plus haute science, Pythagore connaissait la clef de ces proportions, c'est-à-dire la mesure commune à tous les membres. Or, si cette unité de mesure avait été le pied de l'homme, rien de plus facile que de préciser la taille d'Hercule d'après la grandeur de son pied, et Pluhirque n'aurait point cité comme ingénieux un calcul que tout écolier aurait pu faire aussi bien que Pythagore. Quelle était donc la clef des proportions dans les temps anticjues? Quel était, sur ce point, le secret des Egyptiens et des Grecs? C'est le problème que nous avons cherché à résoudre.
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(< Les Égyptiens, dit Diodore de Sicile, véclament comme leurs disciples les plus anciens sculpteurs grecs, surtout Téléclès et Théodore, tous deux fils de Rhœcus, qui exécutèrent pour les habitants de Samos la statue de l'Apollon pythien. La moitié de cette statue, disent-ils, fut faite à Samos par Téléclès, et l'aiiire moitié l'ut sculptée à Ephèse par Théodore, et ces deux parties s'ajustèrent si bien ensemble que la statue entière semblait être l'œuvre d'un seul artiste. Après avoir disposé ettailb; leur pierre, les Egyptiens exécutent leur ouvrage de manière que toutes les parties s'adaptent les unes aux autres dans les moindres détails. C'est pourquoi ils divisent le corps humain en vingt et une parties et un quart, et ils règlent là-dessus toute la symétrie de l'ceuvre. »
Diodore de Sicile s est trompé : nous avons vérifié nous-même, en visitant les monuments de l'Egypte, ("[u'aucun canon des proportions ne divisait le corps humain en vingt et une parties et un quart. La figure que l'on voit dans les débris d'un sanctuaire, au grand temple de Karnac, et ([ue nous y avons dessinée, et celle dont lesproportionssont marquées par des lignes horizontales, dans les ruines du temple dOmbos, sont divisées l une et l'autre, non pas en vingt et une, mais en vingt-deux parties et un (]uarl environ. Mais ce canon n'est pas meilleur que celui de Diodore, car, en expérimentant cette manière de mesurer, on ne rencontre pas justement les points de section marqués par la nature elle-même. En d'antres termes, l'ouverture de compas, égale à la vingt et unième partie ou à la vingt-deuxième, tombe pi-esque tou jours en deçà ou au delà des articulations, au-dessTis ou au-dessous des princripales lignes tracées par le divin géomètre. Aussi le canon que Diodore avait mal vu n'a-t-il été suivi dans aucune école, quoique les livres de ce voyageur fussent bien connus.
Déjà, du reste, au temps de Vitruve, contemporain de Diodore, les règles antiques étaient oubliées, puisque les mesures que propose cet architecte sont inexactes.
« Le coi'j)s huniain, dit-il dans son troisième livre, a naturellement et oi'dinaii'emcnt cette propi)i-tion ([ue le visage, qui comprend l'espace qu'il y a du menton jusqu'au haut du front, où est la racine des cheveux, en est la dixième partie. La même longueur est depuis le pli du poignet jusqu'à l'extrémité du doigt qui est au milieu de la main. Toute la tête, qui comprend ce qui est depuis le menton jusqu'au sommet, est la huitième partie du corps entier; la même mesure est depuis l'extrémité inférieure du col par derrière. Il y a, depuis le haut delà poitriiu; jusqu'à la racine des cheveux, une sixième partie, et jnsijuau sonnnct une (|uatrième. La troisième partie du visage est depuis le bas du menton jusqu'au-dessous du nez; il y en a autant depuis le dessous du nez jusqu'aux sourcils, et autant encore de là jusqu'à la racine des cheveux qui termine le front. Le pied a la sixième partie de la hauteur de tout le corps, le coude la (juatrième, de même que la jtoitrine. Les auti-es parties ont chacune leurs
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mesures et proportions sur lesquelles les excellents peintres et sculpteurs de l'antiquité, que l'on estime tant, se sont toujours réglés.
« Le centre du coi'ps est naturellement au nombril, car, si à un homme couché et qui a les mains et les pieds étendus on met une branche du compas au nombril et que l'on décrive un cercle, la circonférence touchera l'extrémité des doigts, des mains et des pieds. Et comme le corps ainsi étendu a rapport avec un cercle, on trouvera (ju'il a de même rapport avec un carré; car, si on prend la distance qu'il y a de l'extrémité des pieds à celle de la tête, et qu'on la rapporte à celle des mains étendues, on trouvera que la largeur et la longueur sont pareilles, comme elles sont en un carré fait à l'équerre. »
Les mesures que donne ici Vitruve ne sont point exactes. La tête n'est point ordinairement et natiu'ellement la huitième partie du corps : elle est, dans ce cas, trop petite et ne convient qu'à des athlètes. Le pied n'est pas non plus la sixième partie, car cette mesure ne se vérifie ni sur la nature ni sur les plus belles antiques, telles que VAchille, le Diacobole, le Faune à l'enfant. Après de longues recherches (consignées dans son Pohjclcte), le professeur Schadow, de Dusseldorf, a établi que les hommes bien faits ont le pied dans la proportion de 10 à 66, et non dans la proportion de 10 à 60, qui serait celle de Vitruve. L'erreur de l'architecte romain est donc d'un dixième, qui, répété six fois, conduit à une erreur totale de six dixièmes ou trois cinquièmes, de sorte que, pour un homme dont le pied serait de 2.^i centimètres, on se tromperait de 15 centimètres, puisqu'on lui donnei*ait, d'après Vitruve, 150 centimètres de hauteur au lieu de 165. Les observations de ce célèbre écrivain, touchant la poitrine, ne sont pas plus justes, car, suivant la remarque de Perrault, si la poitrine est prise depuis les clavicules jusqu'au cartilage xiphoïde, vulgairement appelé creux de l'estomac, elle n'a tout au plus qu'une septième partie, et si on la prend d'une extrémité des côtes à l'autre, elle n'en a qu'une cinquième. Quant au cercle et au carré dans lesquels on peut inscrire le corps humain, la mesure de Vitruve est exacte, mais elle ne l'est qu'à cette condition que les jambes s'écarteront, dans le cercle, de manière à former un triangle équilatéral, et que les bras se lèveront à la hauteur du sommet de la tête, ainsi qu'on le voit dans la figure ici gravée d'après un dessin de Léonard de Vinci, représentant un homme dont les pieds et les mains touchent à la fois aux côtés d'un cai-ré et à la circonférence d'un cercht.
Léonard de Vinci, qui s'est occupé des proportions, a suivi les règles de Vitruve, et, après lui, presque tous les auteurs s'y sont rattachés, Jean Cousin, Geoffroy Tory, Juan de Ar|■e^ Paolo Pino, Armeniui, de Piles,
' Juan de Ai le y Villaf.ine élail un sculpteur el un orfèvre du premier ordre. 11 flol'issait au xvi'' siècle, et on l'apprlail à juste titre le Benvenuto Cellini de l'Espagne.