‹ Grammaire des arts du dessinChapitre 25 sur 79 · OVES ET PERLES · texte numérisé non relu

OVES ET PERLES

triples filets seront r(Vunies par u iu". courbe. Au-dessous de l'échiné se dessinera un large collier terminé par deux rangs deperies, ou si l'on veut par deux chapelets composés d'amandes et d'olives, et rappelant les offrandes apportées sur l'autel de la déesse. Sur ce collier, si bien nommé le j/or^frin, règne une frise sculptée où alternent le lis marin et lapalmette; puis viennent les oves de l'échiné incrustés dans leur fine coquille, et séparés

PAL M ET TE s. TRESSE.

tantôt par des fers de lance, tantôt par des langues de serpents, et ce rang d'oves est surmonté d'une tresse qui orne le tore du chapiteau comme celui de la base. Ensuite, au-dessous du gorgerin, commencent les cannelures de la colonne, qui, plus nombreuses et plus profondes que celles de l'ordre dorique, ne présentent pas des arêtes aiguës, mais sont adoucies aux angles par un hlet ])lat, parun/^/e/. Enlln, l'abaque ou tailloir, « qui semble, dit M.Beulé, prévenir le froissement de l'architrave et en amortir le poids, l'abaque est également enrichi d'oves. Et comme si tant de sculptures n'eussent pas suffi, des guirlandes de bronze doré couraient sur les volutes : leurs attaches sont fixées dans le marbre. L'œil (ou centre) de la volute avait été également doré... Dans les intervalles des

entrelacs du tore, on remarque de petits trous où étaient enchâssés vraisemblablement, des émaux ou des matières brillantes ([ui tormaient à la colonne comme une couronne de pierreries. Il ne faut pas croire cependant que ce luxe de décoration fit paraître le chapiteau trop chargé. Tous ces détails sont si légers et d'un goût si exquis, leur importance est d'une mesure si heureuse, ils sont sculptés dans le marbre avec tant de délicatesse, qu on dirait une broderie. »

Si nous continuons d'analyser l'ordre ionique en le comparant ;iu dorique pur, nous voyons les membres supportés se modifier dans le môme sens que le support. Au tem]»le de Neptune, à Pgpstum, la hauteur de l'entablement est à la hauteur de la colonne comme 3 est à 7. Au temple d'Égine, le rapport est de 5 à 13; au Parthénon, il est de 5 à 14; au cap Sunium, l'entablement est juste égal au tiers de la colonne. Dans l'ordre ionique d'Athènes, aux leuq)les de la Victoire Aptère et de ^linerve Poliade, la proportion a subi un notable changement : le rapport de l'entablement à la colonne est réduit à deux neuvièmes. En d'autres termes, au lieu d'avoir en hauteur le tiers ou plus que le tiers de la colonm\ l'entablement n'en a pas même le quart. Il y a plus : l'architrave, pour paraître moins lourde, est divisée en trois bandes appelées faces, dont la plus haute est ornée d'un rang de perles et se tei-mine par un talon sculpté eu rais-de-cœur, c"est-à-dire en lleurons et feuilles d'eau, et surmonté d'un listel. Au-dessus règne la frise, qui, destinée le plus souvent à recevoir

Il A 1 s - D E - C I iK V n ET Ji A N G TE P E 11 L E S .

des ligures sculptées d'hommes et d'animaux, était nommée pour cette raison zoop/ioriis par les Latins (en grec uwosipoç, qui porte des figures vivantes). Mais aulieu d'être, comme lafrise dorique, en triglypheset en métopes, la frise iouicjue. lorsqu'elle demeure lisse, représeute un cours de planches qui cacherait le bout des poutrelles posées en travers sur l'architrave, de sorte que làoii lesDoriens accentuaient la construction et par conséquent la solidité, les Ioniens ladissimulent, voulant inspirerau spectateur d'autres pensées. Entin la corniche, compos(''e d'ini larmier avec son échancrure et d'une cymaise, répète dans sa moulure inférieure les rais-de-cœur de l'architrave, et dans sa moulure supérieure les oves du chapiteau, soutenus par un nouveau chapelet de perles'.

Ainsi l'ordre ioniqife, pousse'' à sa perfection par les Athéniens, est en

' Tous les mots techniques employés ici ont été expliqués précédemment.

perpétuel contraste avec le dorique, depuis le sol jusqu'au faîte. 11 a une base, mais une base ronde qui figure la compression de matières élastiques. La colonne est svelte, et ses cannelures évidées en demi-cercle y creusent des ombres qui la font paraître plus svelte encore; les arêtes, au lieu d'être aiguës et rudes comme celles de Pîestum, sont adoucies par une côte. Les entre-colonnements, plus ouverts, ont perdu l'àpreté du vieux dori({ue. L'écbine du cliapitcau est taillée en oves, dégag(''e par un gorgerin et recouverte d'un coussinet roulé qui semble fait pour prépa rer au tailloir un lit plus doux. L'arcbitrave est rendue plus légère par ses divisions, et la pesanteur en est encore dissimulée par des ornements délicats. Tout rentablement est réduit dans son épaisseur, et l'ordre entier est une lieureuse combinaison de formes qui expriment la délicatesse et l'intimitf', la légèreté et la grâce.

Tel est le véritable ordre ionique. Ainsi l'ont coin})ris les Grecs d'Athènes, supérieurs aux Grecs de l'Asie Mineure; ainsi l'ont pratiqué, avec des variantes voulues par les convenances, Mnésiclès dans l'intérieur des Propylées, et les arcbitcctes inconnus du temple de la Victoire Aptère, du temple ioni(|ue sur l'ilissus, et de FErechtliéion. Mais que d'altérations lui ont fait subir les Asiatiques d'abord et ensuite les Romains et les modernes! Ouelle distance de Mnésiclès à Vitruve, et du temple d'Erecbthée aux préceptes de Vignole ! Par quelle fatalité les architectes de la Renaissance ont-ils hérité de l'ordre ionique tel que l'avait dénaturé la décadence, au lieu de l'étudier dans les exemplaires originaux, dans ceux où se trouve l'empreinte de ce génie grec dont on croit depuis si longtemps posséder et enseigner la tradition?

Premièrement, les Grecs d'Asie avaient donné à l'ordre ionique des proportions colossales : dans le fameux temple d'Ephèse, dojit les colonnes avaient dix-neuf mètres d'élévation, dans le temple de Cybèle à Sardes, qui était plus grand (pie le Parlbénon, et dans l'IIerauim de Samos (c'està-dire dans le temple de Junon, Hera), bâti sous le tyran Polycrate, au vi° siècle avant notre ère. Les Athéniens ne commirent pas une semblable faute. Ils se gardèrent d'appliquer l'ordre ionique à ces vastes édifices qui doivent porter le caractère d'une force imposante, d'une solidité monumentale et éternelle. C'eût été transposer dans un ordre délicat les (pialit('s d'un ordre robuste et sévère; c'eût été agir comme le sculpteur qui aurait donne' de la sveltesse à une statue d'Hercule. Ce furent aussi les Grecs del'Ionie (jui les premiers imaghièrent d'altérer la hase ioni(pie en y ajoutant une plinthe carrée, addition barbare que les Romains ne man- (pièrent pas d'imiter, et qui est aujourd'hui si malheureusement consacrée pai' l'exemple de Vignole, renouvelé de Vitruve, et par la routine. Sur celle ])liwllie. <loul les angles oITenseiil les regards et blessent les pieds de la foule, les architectes du temple d'Apollon Didyuiéen, à Milet, Péonius et

Daphnis clevèrcnl la base <jue Vitruve a prise pour modèle et dont i 1 donne la règle au chapitre m du troisième livre. Cette base repose sur un socle carré et elle se compose de deux scoties sépari-es par deux astragales avec leurs filets ; la scotie supc-rieure est surmonléo d'un gros tore, comme

1) A b K 1 0 .N I 0 U E SELON V I T R U V K.

on le voit dans la gi'avure ci-jointe, de façon que, par un renversemeut du princi[)e « le fort doit porter le faible », c'est ici le fail)le qui porte le fort. La base ionique de Vitruve est celle ([ue les architectes de la Renaissance ont adoptée, celle qu'on enseigne dans les écoles'. Palladio préfère, il est vrai, la base altique : ;;cr che le base attiche a me piii piaciiono, dit-il (parce que les bases attiques me plaisent davantage), mais il y met une plinthe, or/o, et Philibert Delorme, qui a fait au palais des Tuileries ces colonnes ioniques dont on vante la beauté, leur a donné la I)ase de Vitruve, que personne 7i a jamais pu louei\ dit le judicieux Pei'raull.

Le chapiteau ionique a subi égalen^ent quel([ues notables d('forniations chez les Romains. L'artiste athénien avait d(''gagé son chapiteau en y ménageant un gorgerin qui donnait plus d'importance à la tète de la colonne. Ce gorgerin formait une frise circulaire qui se prêtait à la dé-coration et pouvait ajouter à la richesse du monument. Si cette frise restait lisse, elle faisait ressortir les ornements de l'échiné, les perles de l'astragale supérieur et les spirales refouilh'es de lavolnte. C'est ainsi qu'est disposé le chapiteau dans l'architectnre de Pompéi. « On y remarque, dit M. Uchard ( Iterue générale (T ArcJiilecture), que les cannelures s arrêtent à une certaine distance des volutes et laissent briller, par opposition à la partie lisse du tambour, l'ornementation du chapiteau.

Mais les artistes romains ne valaient pas ceux de la Grande-Grèce. Au temple de la Fortuiu; virile, à Rome, les cannelures, en montant jusqu'au haut du fût, étranglent le chapiteau. La courbe élégante qui réunissait les volutes de l'Erechtln'ion s'est changée en une sèche et dure ligne droite. Déjà, du reste, quelques-unes de ces altérations avaient été commises dans le temple d'Apollon Didyméen. Sans doute ce sont là de simples nuances; mais de ces nuances dépend la pureté de l'art, ce que nous appelons l'atticisme ; et si ce mot est devenu syno-

' Nous avons à l'aris un exomplo (uniquf) de coIoiini\s ioniques sans plinthe, au péristyle de l'église Saint-Paul construite par M. HillorlT.

iiyme d'une exquise délicatesse en loule cliose, cest que les monuments de l'Atlique sont en ell'et, comme la littérature de ce pays, l'ouvrage d'un goût pariait qui ne se rencontre plus ailleurs.

Ici se présente une difficulté. Le chapiteau ionique n'a de volutes que sur les deux faces antérieure et postérieure; il y a des coussinets sur les côtés, de manière que les colonnes vues de profil man(juent de couronnement, le chapiteau n'étant pas plus large latéralement que le fût. Il en résulte que la colonne placée à l'angle du portique doit avoir aussi des volutes sur le côté qui rcg.arde le dehors, et faire face au spectateur dans les deux sens. Cette double face est d'ailleurs indispensable pour raccorder la colonne d'angle avec les colonnes latérales, si le portique se continue en retour d equerre. Les Athéniens ont résolu ainsi la difficulté ; mais ils n'ont admis l exception que pour un cas exceptionnel, pom- le chapiteau des encoignures. Plus tard on supprima les coussiiu'ls, et l'on mit des volutes sur les quatre faces, comme nous l'avons observé dans tous les chapiteaux ioniques de Pompéi. Michel-Ange fut le premier, parmi les modernes, à reprendre cette tradition ou à la réinventer, et après lui, un architecte de Vicence, Scamozzi, y attacha son nom. Il faut dire cependant que l'idée d'un chapiteau ionique présentant dos volutes sur toutes ses faces appartient à Ictinus lui-même. Ce grand artiste, après avoir construit le chefd'onivre de l'architecture dorique, le Parthénon, essaya des combinaisons nouvelles dans le temple d'Apollon Epicui'ius, àBassa*, près de Phigalie. On y voit, à l'intc'irieur, des colonnes ioniques engagées dans des têtes de murs et présentant des volutes sur les trois faces libres. Ce fut là certainement la moins heureuse des inventions qui furent inspirées à Ictinus par le désir d'innover; je dis la moins heureuse, pour deux raisons : d'abord, parce qu'un tel changement fait perdre au chapiteau sa signification symbolique et son caractère; ensuite, parce qiie, dîuis ce môme temple de Phigalie, Ictinus fit un premier essai de la colonne corinthienne.

Ignorant sans doute les plus belles œuvres de l'art grec, Vitruve ajoute à l'entablement ionique un membre d'architecture, les denticules, qui ne se trouve point dans les monuments du siècle de Périclès. ni aux temples d'Érechthée et de Minerve Poliade, ni à celui de la Victoire Aptère, ni au temple ionique sur l'Ilissus, qui a disparu, mais dont les dessins nous ont été conservés par les auteurs des Antiquités d' Athènes ^ Stuart et Revett. Les denticules sont une suite de petits blocs taillés en carré long et en manière de dents, nuiis séparés entre eux par des vides plus étroits que les dents. Placées entre la frise et le larmier, les denticules représenteraient, selon Yitruve, les exlrémit(!S saillantes des chevrons dans les toitures primitives en charpente. Cette explication, sujette à controverse, n'est qu'en partie justifiée par quelques tombeaux de l'Asie Mineure où l'imilalion de la bâtisse en bois est flagrante, et dans lesquels on voit la corniche soutenue par de gros blocs carrés en saillie, figurant, il est vrai,

AUCIIITECTl HE. 179

non pas des chevrons, niais des bonis do solives. Anssi est-ce dans les temples ioniqnes de l'Asie Minenre, notamment dans celni de Minerve Poliade à Priène, bâti par Pytlueus an temps dAlexandre, qne se remarquent les denticules, mais taillées Finement et en petites proportions. L'ar-

Page 1