‹ Grammaire des arts du dessinChapitre 24 sur 79 · P II 0 T 0 - I 0 M 0 U E · texte numérisé non relu

P II 0 T 0 - I 0 M 0 U E

diamètres de hauteur, et qui, d'après leur espacement, furent évidemment destinées à porter une arcdiitrave de bois, timber architrave. Ces colonnes, en effet, nous offrent, dans leur pai'tie supérieure, une idée générale du chapiteau ionique, si l'on ne met de volutes que d'un seul côté. On y trouve d'ailleurs une disposition commune à tous les styles asiatiques, celle qui consiste à soutenir l'architrave par des projections latérales, (|ui, tantôt tournées vers le haut, servent ainsi de consoles, tantôt, pendantes et roulées, font penser à la volute. Mais, quc^lles que soient l'ancienneté de l'ordre ionique et son origine, il est certain que les Grecs de l'Asie Mineure et de rAtti(jue furent les régulateurs de l'ordre auquel l'Ionie a donné son nom.

L'ordre dorique pur exprime la force ; il l'exprime par des colonnes courtes et sans base qui semblent implantées dans le sol ; il l'exprime pai' une échine évasée dont la courbe commence en ligne droite ; il l'exprime encore par l'épaisseur de l'abaque, par la hauteur de l'architrave, par les solives, dont la présence est énergiijuement rappelée au moyen du triglyphe, eniin par ce que Vitruve nomme si bien (( l'àpreté des entre-

colonnements. » Eh bien, c'est en modifiant l'un après l'autre ces indices de force, que les Grecs d'Ionie vont exprimer, par opposition, des sentiments de délicatesse et d'élégance.

Dans l'ordre ionique, dont le dessin est sous les yeux du lecteur, la colonne a une base, niais une base ronde, qui, ne reposant pas sur une plinthe, porte immédiatement sur les degrés. L'idée de solidité devant faire place à une idée d'élégance, l'image d'une implantation dans le sol n'est plus nécessaire, et le cède au besoin de varier l'expression de la colonne. La base est du reste une invention asiatique. A mesure qu'on avance vers l'Orient, on la voit grandir et se développer à un tel point que, dans l'Inde, oîi elle est chargée de moulures innombrables, elle dépasse quelquefois en hauteur le fût môme de la colonne.

La base ionique, celle des plus beaux monuments d'Athènes, est la base qu'on nomme attique; elle se compose de deux tores séparés par une

BASES GHECOUES DE l'ORBRE IONIQUE.

Temple ilo lu Victoire Aptère. Temple d'Éreelithée.

scotie. Au temple d'Erechthée, dans le portique du nord, le tore supérieur est orné d'une tresse qui rappelle les entrelacs des bas-reliefs persans; mais dans le porti([ue oriental du même temple, comme dans celui de la Victoire Aptère, le tore supérieur est divisé en filets qui sont formés par une sorte de cannelure horizontale. En Asie Mineure, au temple d'Aizani, di'crit par M. Charles Texier, dans son livre : Description de l'Asie Mineure, la base ionique porte deux scoties s(iparécs par un double filet, et un gros tore dont la courbure n'est pas en arc de cercle, mais rentrée beaucoup plus en bas qu'en haut, cette délicatesse étant motivée, sans doute, par l'etret de la perspective qui déforme les courbes eiigendri'es daiis un arc de cercle.

Quoi qu'il en soit, dans toutes les variantes de la base ioiii(|U(', le poids de la colonne semble porter sur des matières compressibb's qui ont débordé, mais dont le df'bordement a été retenu par une corde serrée qui a laissé la iiiarf[ue de son étreinte. Cela est si vrai, que la moulure creuse qui sépare les deux moulures saillantes s'appelait en grec -ooyudz-i (poulie), et s'appelle encore indifteremment trochile ou scotie. Ainsi peut se vérifier

ce que nous avons développé cliius une proposition précédente, savoir : que les formes employées en architecture ne sont pas toujours indiquées par les besoins de la construction, et que la poésie de l'art les a modifiée pour leur prêter une simple éloquence. « Par une fiction pure, avonsnous dit, l'architecte supposera dans son édilice des matières hétérogènes, associées pour constituer un tout... Il ira jusqu'à figurer, dans ses miUaphores de pierre ou de marbre, des substances molles mêlées à des substances rigides, et des matières élastiques pressées par des matières pesantes. » Ou le voit, en effet, l'image de l'élasticité est venue remplacer, dans les bases ioniennes, ce que présentait d'énergique et d inflexible le lût dorique sortant du sol comme un arbre qui aurait ses racines dans les fondations de l édilice.

Mais si l'expression de la colonne est déjà sensiblement modifiée par le dessin de la base, les proportions du fût vont lui imprim(;r un caractère de sveltesse et d'élégance, convenable à la demeure d'une divinité gracieuse, et en rapport avec la pensée (|ui préside à la construction du monument. Tandis (jiie, dans l'ordre dorique véritable et ]uir, le dorique grec, les colonnes les plus sveltes. qui sont celles du Parthénon d'Athènes, ont moins de six diamètres en hauteur, celles de l'ordre ionique sont hautes de neuf diamètres, mesure moyenne qui admet quelques variétés en plus ou eu moins. Ainsi, dans les colonnes du fameux temple d Ephèse, selon le témoignage d(î Vitruve, le diamètre n'était ([ue la huitième partie de la haufeur, tandis (jue celles de l'ErechtlK'ion d'Athènes, portique du nord, qui sont encore debout, ont en hauteur neuf diamètres et un dixième*. Un tel changement dans les proportions nous éloigne déjà beaucoup de la sévérité dorique; mais à ce premier effet s'ajoute encore l'impression que produit un entre-colonnement plus large.

C'est une loi du bon sens que, plus les colonnes sont élancées, plus il convient de les rapprocher pour compenser leur faiblesse par leur nombre. Plus elles sont massives, au contraire, plus on peut les espacer. Ce principe n'a pourtant rien d'absolu, et, tant (jue la solidité n'est pas compromise, il se pi'ête aux diverses nuances d'impression que l'architecte \eut produire. En serrant les colonnes, (b'jà courtes, de l'ordre dorique, les Grecs avaient accentué aA ec énergie la solidité et la force ; ils avaient pour ainsi dire frappé sur le spectateur à coups redoublés. Dans l'ordre ionique, ils suivirent la marche inverse, et, non contents d'allonger les colonnes, ils en augmentèrent aussi l'espacement; mais ce fut seulement par degrés (ju ils

' On domio lo nom f^ônrral d'Éreclil liéioii ou d'Éreclitéum aux trois temples de Minerve Poliado, d'Érectitliée et de Pandrose, lesquels n'en forment qu'un seul et s'élèvent sur l'Aeropole d'Athènes, tout près du Parthénon et au nord de ce monument.

Le temple de Minerve Poliade a son portique tourné vers l'orient ; celui d'Erechthée regarde li; nord, et le Pandroséion ou Pandrosium, qui est jiorté sur des cariatides, regarde le sud, c'est-à-dire le Parthénon.

AIUHITECTURE. • 173

en vinrent à r<''unir ces deux moyens d'expression. Le Icmplc de lu Victoire Aptère, r('cennnent relevé deses mines et qui est nn des plus anciens temples de l'ordre ionique, ne présente encore que des colonnes médiocrement élancées, puisqn elles ont nn peu moijisdeliuit diamètres, et l'entre-colonnement est dedeuxdiamètres. xV l Ereclitliéion, les colonnessont plus sveltes, puisqu'elles ont plusdeneuf diamètres au portique de l'orient et plus de huit au portique du nord, et pourtant l'enlre-colonnement y est plus large qu'au temple de la Victoire Aptère, car il est de deux diamètres un huitième, dans le premier porti(jue, et pres(|ue de trois diamètres dans le second. Ainsi, tout en ayant soin de tenir plus massives les colonnes qu'ils voulaient espacer davantage, les Grecs n'en ont pas moins distingué leur ordre ionique et par une colonne j)lus élancée et par un entre-colonnement plus large. Cette douhie dillérence, elle est frap|)ante sur l'Acropole d'Athènes, où le doriijue duParthénon et l'ionique deTErechthéum s'élèvent en regai'd l'un de l'autre, à une distance de soixante pas.

Maiscest dans le cliapileau delà colonne qu'est])lacé letrait caracti'ristique de l'ordre, le volule. Selon Vitruve, la volute serait l'imitation de deux houcles de cheveux encadrant la coitl'ure d'une femme dont la tète serait représentée par le chapiteau. Nous avons vu que cette foi-ine, la volute, était originaire de l'Asie, et qu'on en trouvait le principe dans les chapiteaux de Persépolis. Mais lesGrecs, supérieurs à tous les peuples par le raffinement de la raison et par l'extrême pureté du goût, les Grecs se sont approprié la volute en lui donnant une expression pleine de douceur et d'élégance. L'ordre ioniipie, encore une fois, est destiné à la demeure d'une di\"inil('' gracieuse comme Minerve Poliade. ou d'une jeune fille comme Pandrose,oude cette Victoire sans ailes qui, ne pouvant plus s'envoler, ne quittera jamais la ville sacrée des Athéniens. Un tel ordre d'architecture ne doit donc éveiller en nous que des sentiments de délicatesse et d'amour. C'est pour cela qu'il s'annonce à nos regards par la plus helle courbe qui soit dans la nature. Il se peut([u'originairenient l'idée de la volute soit venue de l'écorce roulée du bouleau, ou bien des cornes de bélier qu'on avait coutume de suspendre aux autels et aux cippcs fuuéraires ; il se peut aussi la volute rappelle tout simplement les copeaux que le charpentier avait enlevés en voulant é(|uarrir un [loteau de bois, selon l'indication praticjue et ingénieuse que sendile donner M. Viollet- Le-Duc. Mais sous la main de l'artiste grec, l'enroulement asiatique s'est transforuK;' ; il a imit(; la charmante spirale de ces cotiuillages de mer au milieu desquels était née la Vénus Anadyomène.

Maintcuant, sur les colonnes ioni(pies, légers supports d'un temple intime, comment faire peser le sévère entaldeuieut du l^arlluMion ou la rude architrave de Pai'stum? Non seulenu^nt rarcliilecle allégera sa poutre de marbre et en affaiblira encore l'image eu la flivisant, mais entre le fût de la colonne et le poids qu'elle doit porter il interposerfi un coussinet qui

sera roulé en spirale sur le devant , tandis que sur les côtés il sera serré par des ligatures et formera comme un doux oreiller sur lequel viendront se poser ensuite un abaque mince et une architrave aussi légère qvie la colonne.

Le temple est-il élevé aune Victoire, qui esl toujours iière, le chapiteau sera décoré sobrement par le seul effet des oves que seront taillés dans l'échiné, et du jeu de la lumière sur les reliefs et les creux delà spirale. Qvie si le monument est consacré à une vierge aimable ou bien à ce fils adoptifet mystérieux de Minerve, Ereclitliée, qui fut bercé dans la corbeille de Pandrose, l'ordre ionique pourra se couvrir des plus riches ornements. Les coussinets seront brodésde perles; les deux volutes avec leurs

Page 1