‹ Grammaire des arts du dessinChapitre 7 sur 79 · GRANDEUR ET MISSION DE L'ART · texte numérisé non relu

GRANDEUR ET MISSION DE L'ART

son droit; il lui appartient de jviger si la forme est convenable à l'idée; or, quelle (jue soit la variété inépuisable des formes, il en est toujours une qui est plus parfaite, et c'est la raison qui en décide, avec l'aide du sentiment.

Non, le beau n'est pas seulement ce qui ])laît. Que de choses sont agréables sans être belles! comme le fait observer Socrate à Hippias. Les plaisirs de la table, par exemple, peuvent-ils être appelés beaux? Des nations entières trouvent agr('ables le café et le tlu' : quebpi'un dirat-il que ce sont là de belles substances ?

Il ne faut donc pas confondre le beau avec l agréable ; encon^ moins faut-il le confoiulre avec l'utile, qui est souvent son plus grand ennemi. Celui qui. dans un vase grec, ne verrait qu'un pot à eau, et dans une coupe de Cellini qu'une salière, celui-là les aurait bientôt détruits par l'usage. Utiliser, en effet, c"est approprier les choses à son désir, les convertir dans sa substance, les sacrifier. Le jour oii les pontifes romains envisagèrent comme utiles les monuments antiques, ils en firent des ruines; mais, chose admirable! ces ruines devinrent plus belles encore que le monument lui-même. Ainsi le voyageur qui se promène la nuit dans le Forum éprouve un de ces ravissements dont l'àme conserve toujours l'ineffable impression. L'aspect de ces débris le plonge dans une rêverie délicieuse, solennelle, et pour lui l'arc de Titus, le ('olisée, n'ont jamais été plus beaux que depuis qu'ils sont inutiles.

L'utile est le domaine de rindustriel; le beau est l'ajianage de l'artiste; on admire les créations de l'art, on consomuie les produits de l'industrie. Dès que la beauté n'est pas la 'première (jualité d'un objet, cet objet n'est point une œuvre d'art. Un meuble utile peut avoir une cei"taine beauté, mais il n'est pas beau en lui-même et par essence; il n'est qu'embelli. Quand l'utile et le beau sont réunis dans une même chose, il arrive souvent que la beauté semble en interdire l'usage, et, si elle l'emporte, l'objet de\ ient alors inutile.

L'utilité est donc étrangère à la destiuation de l'art; pour conserver sa dignité, sa grandeur, il doit avoir son but en lui-même. Si on en l'ait un missionnaire de la religion, un officier de morale, comme dit Mirabeau, f»u un moyen de gouvernement, quelque brillant que soit son esclavage, il n'en sera pas moins esclave. Même au service des plus nobles causes, il ne peut devenir un instrument sans s'abaisser ou s'amoindrir, car l'inspiration libre est le plus illustre privilège de l'artiste. La lil)erté est la plus haute destination de l'esprit.

Il se peut sans doute que d'une belle O'uvre d'art il ressorte une idée morale; mais la morale dépend du spectateur qui la dégage; c'est lui qui la trouve et qui la prouve. Lorsque la peinture était encore en son enfance, on représentait dans les tableaux des inscriptions morales écrites sur des cartels ou tracées sur des banderoles qui sortaient de la bouche

(les persormugcs. Ces naïvetés gothiques fout voir jusqu'où allait lasservissement du peintre, et jusqu où il pourrait aller, si l'art acceptait pour mission de prêcher la vertu par le dessin et la couleur. Ouhliant peu à peu sa véritahle fin, qui est de manifester le heau, il retomberait bientôt en enfance; le fond emporterait la forme; la moi-ale absorl)erait la beauté : il n'y aurait plus d'art.

Maintenant, si nous rapprochons ce que nous avons distingué, nous verrons que, par un enchaînement merveilleux, l'art produit de luimême ce qui n'est pas son but, c'est-à-dire qii'il est religieux et moral, utile et charmant.

Il est religieux, parce que le beau est un relief de Dieu même. Tonte vérité enveloppée par une forme sensible et belle nous montre et nous voile l'infini; elle couvre et découvre tout ensend^le léternelle beauté.

Il est moral, parce qu'il élève l'âme et la purilie : il est la splendeur du vrai, suivant une belle pensée platonicienne, modifiée par saint Augustin : splcndor boni. Quand je suis en présence d'un chef-d'œuvre, j'éprouve le besoin de mettre mon âine à l'unisson. Si j'a^■ais le sentiment de mon indignité, l'admiration serait pour moi un malaise, un reproche; je me sentirais humilié de toute pensée basse : je ferais donc elfort, une fois rentré en moi-même, pour effacer de ma nature les lâches qui me seraient apparues à cette vive lumière que projette la l)eauté.

Ivart est utile aux sociétés, parce qu'il adoucit les mœurs; il tempère ia rudesse de I homme, rien qu'en le donnant en spectacle à lui-même. Lorsque, jeté par la tempête sur les côtes d'Afrique, Enée arrive secrètement à Cartilage, il entre dans le temple de Junon et il y voit une suite de peintures qui représentaient le siège de Troie. A cette vue, ses inquiétudes se calment, et il renaît à l'espérance : « Rassurons-nous, » dit-il à son compagnon, « ici les malheureux trouvent des cœurs compatissants. »

<( En voyant chaque jour, » dit Platon dans sa République, « des chefsd œuvre de peinture, de sculpture et d'architecture, les génies les moins disposés aux grâces, élevés parmi ces ouvrages comme dans un air pur et sain, prendront le goût du beau, du décent et du délicat; ils s accoulumeront à saisir avec justesse ce qu'il y a de p.irfait ou de défectueux dans les ouvrages de l'art et dans ceux de la nature, et cette heureuse rectitude de leur jugement deviendra une haliitude de leur âuu'. »

Laissez donc faire les grands artistes : sans songer à nous plaire, ils nous raviront; sans vouloir nous moraliser, ils élèveront notre âme. Laissez l'aire la lieauté : d'elle-même, fille gracieuse et voil(''e, elle nous conduira auprès de sa sauir austère, chaste et nue... la Vérité.

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