LX LITHOGRAPHIE
A LA GRAVURE SR RAÏTAClllî LA LITIIOGR A l'i; I 0, QUI KST l'art de TRACER DIRECTEMENT SUR LA PIERRE UN DESSIN, DONT ON PEUT TIRER DES EMPREINTES.
Bien qu'un Allemand l'ait inventée, la litbographie est un art français, français par les qualités qu'il exige et qui sont nôtres. Tout ce qu'il y faut, nous le possédons : l'oljservation prompte, la facilité, l'esprit. rhal)itude d'un langage preste et vif (pii, de peur d'ennuyer, s'ul)stient de tout dire, enfin une manière superlicielle d'exprimer des cliosc;; quelquefois profondes. Le mot esprit, du reste, a ici deux acceptions. I! signifie non seulement l'aptitude à saisir des rapports délicats et à les faire briller par un rapprochement ou un contraste, mais encore bî talent d'apercevoir l'essentiel d'une image et ce qu'elle a de caract(''ristique. La lithographie, comme la conversation, demande donc à la l'ois l'esprit du fond et l'esprit de la forme.
Il semble que la nature, pour mieux établir la solidarité des races humaines, se ])laise à produire dans un pays ce qui est nécessaire au génie d'un autre. Si la lithographie, qui paraissait créée tout exprès pour les artistes de France, fut cependant découverte en Bavière, c'est qu'elle ne pouvait l'être ailleurs. Il y avait, en effet, une condition indispensable à l'invention de la lithographie : c'était l'existence d'une pierre qui fût du carbonate de chaux, qui présentât une surface unie, une pâte compacte, ni trop dure ni trop tendre, un grain lin, mais assez mordant, toutefois, pour râper le crayon. Ce genre de pierre ne se trouve à l'état parfait que dans les carrières de Solenhofen, en Bavière, où on l'emploie depuis des siècles au dallage des maisons. A Munich, tous les corridors en sont pavés, et c'est en voyant ces pierres, dont il remarquait la finesse et le poli, qu'un auteur dramatique, Aloïs Senefelder, natif de Prague, trouva la lithographie.
Tombé dans la misère, cet homme, qui possédait un génie inventif, soutenu par une persévérance toute germanique, avait eu la singulière pensi'c d'imprimer lui-même ses pièces en les gravant à l'eau-forte sur une plan-
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ehe de cuivre où il les écrivait à rebours tant bien que mal. Mais au prix où était le cuivi'e, Seuefelder n'avait pu se procurer qu'une seule planche, et il s'apercevait avec effroi qu'elle diminuait d'épaisseur chaque fois qu'il effaçait une page; essayée, pour en recommencer une autre. Il cherchait donc à remplacer le cuivre par unematièz*e d'un prix modique sur laquelle il pût continuer ses exercices d'écriture à rebours, lorsqu'une circonstance le mit sur la voie de sa découverte.
Un jour qu'il était à son travail, — c'est lui-même qui le raconte, — sa mère lui demanda d'écrii*e le mémoire de la blanchisseuse. Or, le hasard voulut que tout le papier de la maison eût été employé en épreuves. Senefelder, ayant sous la main une pierre qu'il venait de polir, y écrivit à la liàte la note de son linge, avec l'intention de la recopier sur du papier lorsqu'il en aurait. L'encre dont il usa était la substance même qui lui servait de vernis, c'est-à-dire un composé de cire, de savon et de noir de fumée. Quand il eut recopié sa note, comme il se disposait à l'effacer, l'idée lui vint d'éprouver ce que deviendrait l'écriture s'il passait de l'eau-forte sur la pieri'e. Facilement attaquable par les acides, la pierre de Solenbofen baissa de niveau sur tous les points qui n'étaient pas enduits d'encre, de sorte que l'écriture se trouva dessinée en relief, comme l'eût été une gi*avure en bois. C'était là le commencement de l'invention. Il restait à bien constater, en la faisant tourner au profit de l'art, la propriété qu'ont les pierres de Solenbofen d'absorber les corps gras et de rendre })ar conséquent inaccessibles à l'humidité toutes les traces qu'y aurait laissées la plume ou le crayon.
La lithographie était inventée complètement en 1799 ; — mais il y manquait encore les perfectionnements chimiques ou mécaniques apportés depuis par Engelmann, qui fut en France le premier imprimeur-lithographe, et après lui par Motte et par Lemercier, dont les noms, avec celui du comte de Lasteyrie, sont inséparables de l'art lithographique.
A peine connu en Frauce, le procédé de Senefelder est expérimenté par des membres de l'Académie, tels que Girodet et le baron Regnault. Carie Yernet, avec son esprit léger, à lleur de peau, qui improvise l'observation, crayonne sur la pierre ces figures de cavaliers cosaques et de hussards aux avant-postes, qui sont comme les escarmouches de la lithographie. Spirituel autant que son père, Horace Yernet n'ose insister sur la pierre; il y trace, en l'efUeurant, des silhouettes peu ombrées de lanciers en vedette, de soldats à la maraude ou de braconniers, et, ne connaissant pas encore les petits secrets particuliers au maniement de la litliogi-aphie, il hésite à creuser des fonds et il se borne à indiquer sommairement tout ce qui est la parure secondaire d'un trait d'esprit. Vient un maître puissant et fier, Géricault: celui-ci, rudoyant la pierre d'une main magistrale, y fait piétiner et bondir les robustes montures du soldat et du peuple, chevaux de camion, chevaux de train, qui se
GRAVURE. OGl
cabrent sur le timon, se mordent dans une écurie, ou se heurtent dans luie mêlée.
A l'inverse des lithographies de Vernet, celles de Géricault, les premières du moins, sont grossoyées ; le crayon y est écrasé avec une impétuosité brutale ; mais, à ne considérer que l'exécution de ces deux peintres, on peut déjà démêler quels seront les meilleurs moyens d'entamer la pierre, d'y faire entreries ombres et jouer les chiirs. Ce moyen il est bientôt trouvé par les artistes et les imprimeurs français. Il s'agit d'abord d'employer des crayons dont le noir soit avec les corps gras proportionné de façon que le dessin produise après l'impression le môme effet qu'il produisait avant. C'est Engolmann qui le remarque [Traité de Lithographie) : lorsque la quantité de noir contenue dans le crayon sera trop forte en proportion des parties grasses, un dessin qui paraissait vigoureux sur la pierre ne donnera au tirage que des épreuves pâles, tandis que, s'il y a excès de parties grasses, un dessin qui offrait sur la pierre de la légèreté, de la transparence, viendra charbonné et lourd sur les épreuves. Tel lithographe, croyant obtenir un effet piquant, employait pour ses lointains des crayons qui marquaient peu, parce qu'ils ne contenaient pas assez de noir, et, pour les premiers plans, des crayons dans lesquels le noir se trouvait en excès. On se figure le désappointement du dessinateur lorsqu'il voyait ses fonds venir au tirage plus vigoureux que les premiers plans !
Ces choses une fois remarquées, l'artiste français met le doigt sur la difficulté. Il comprend que les vigueurs doivent être attaquées hardiment et ferme. Il d(''pose donc sur la pierre des masses de crayon bien nourries qui fortement y adhèrent, sauf ensuite à fondre et harmoniser le tout par un travail plus léger. Au contraire, le dessinateur allemand, plus soigneux, plus timide, commence légèi-ement, pose une teinte fine sur une autre teinte fine, et n'applique les vigueurs qu'à la fin. De cette manière, les tons énergiques, superposés à des tons minces, n'adhérant pas directement à la pierre, ne peuvent happer la quantité d'encre nécessaire pour fournir des morceaux onctueux et riches.
Pratiquée avec une patiente finesse, avec une attention minutieuse, d'un crayon aigu, la lithographie allemande est sortie de sa voie naturelle, car elle a servi beaucoup moins à exprimer librement la pensée des artistes modernes qu'à reproduire, en guise de gravure, les vieux peintres de l'Ecole germanique, notamment ceux qui figurent dans le grand ouvrage des frères Boisserée. Chose vraiment singulière, c'est en France que Goethe a vu ses drames popularisés par les lithograpliies d'Eugène Delacroix, tandis que les illustrations de Faust par Cornélius étaient gravées au burin dans la patrie de Senefelder.
Mais déjà, au déibut de la lithographie, s'est révélé parmi nous un artiste qui en a deviné la vraie destination et la plus brillante, je dis un.
artiste de génie, Cliarlel. Le premier, il emploie ce genre de gi-avure ( ursive à improviser l'expression des sentiments populaires ; il inaugure le journalisme de l'art. Chaque matin, les Athéniens de Paris, enquête du nouveau, voient paraître, aux devantures, des images qui traduisent l'idée de tout le monde et qui, (( en faisant rire les honnêtes gens », comme dit Molière, réveillent dans les cœurs l'amour de la patrie et protestent contre Waterloo. Tous ces personnages, devenus typiques, d'un temps «jui peut renaître il eût été impossibh^ sans la lithographie de les saisir au passage, de les fixer. Par elle, Charlet sait nous montrer, quelquefois grotesques, mais toujours intéressants, les c anciens du camp (le la lune », les grognards qui s'attardent au cabaret pour oublier les hontes de l'invasion, Yintrépide Lefèvrc qui traverse l'estampe comme un ouragan, le conscrit qui est aujourd'hui ridicule et qui demain sera un brave, le gamin qui veut emboîter le pas des tambours, et les hussards qui guettent la poule du fermier après s'être battus à outrance pour d('fendre sa ferme contre les Prussiens de Blucher.
L'avantage de la lithographie, c'est de se prêter mieux peut-être qu'aucun autre procédé, et avec plus de souplesse, à mettre en lumière le génie, le caractère ou le tempérament de chaque maître, par la raison (ju'elle ]ic demande l'intervention d'aucune main étrangère. Que Pru- (Ihon y touche un moment, aussitôt une exquise douceur succède aux louches franches de Charlet, aux rudesses de Géricault. Le crayon car(>sse la pierre et s'y attendrit. Le peintre représente une femme qui, icnant un livre et des lleurs, se retourne pour recevoir les l)aisers d'ime colombf'. La lumière attiédie ressemble à un clair de lune, et cependant les formes prennent un ample relief, une rondeur voluptueuse. L'ombre est nourrie, la chair est présente et chaude, mais voilée. La lithographie maniée par Prudhon est aussi suave qu'une gravure au pointilh'' de Copia, et aussi savoureuse. Si Ingres à son tour dessine sur la pierre une Odalisque, il y met l'empreinte du style. Son crayon, conduit par une volonté émue et contenue tout ensemble, précise, non la volupté des chairs, mais la volupté des formes, et il les modèle discrèlement, d'un grain serré, ferme et pur.
La lithographie est donc susceptible de prendre les physionomies les plus diverses. Elle a, sous la main de Bonnington, la consistance et les glacis d'unt^ peinture profonde ; sous la main de Gigoux, elle est vivante dans ses beaux ])or traits de Gérard, d'Eugène Delacroix et des frères ,!(jhanii<;l. qui semblent forniub'S par un rayon de soleil; elle est corsée, empà tée et comme pétrie avec de la lumière dans les estampes de Decamps ; elle est d'ime pâleur austère et solennelle dans la sainte /m^* de Flandrin. Seule aussi elle peut rendre les fantômes passionnés qui traversent l'ima-
' Ceci ûlaiU'crit avant la désasLreuse guerre île 1870!
giuatiou d'Eugène Delacroix. (|iiaii(l il conimentc le Faust de Gœlhe, le Hamlet de Shakespeare, et ses i'oriiies (]Lii, violentées ou faussées par le dessin, se sauvent dans le prestige d'un songe.
Oui, la litliograpliie est un art français, un art qu'une seule gMMK'ration a vu naître et tomber en désuétude ; mais avant sa disparition elle a fait le tour de notre époque; elle en a tlit les pensées, les mœurs, les élc'ganoes, les travers. Achille Devéria s'en est servi avec grâce pour illustrer les boudoirs, satiner les modes et mettre au jour les intimités de la vie ; Gavarni, pour représenter au vif la comédie humaine de son tem|)s avec l'esprit du crayon, doublé de cet autre cisprit qui tient à la satire litt('i'aire. Daumier y a stéréotypé la grimace d'une caricature sanglante; Raffet v a déroulé des amures entières qui tantôt développent leurs lignes dans la plaine, tantôt se ruent à l'assaut, tantôt apparaissent dans une vision fantastique où l'on voit les tri'passés du cbanq) de bataille secouer le sommeil de la mort, au bruit du tambour qui bat la résurrection. Il était dit que cette causerie facile, la lithographie, Rall'et la monterait un jour jusqu'au sublime en crayoïnuint le Réveil., rêve étrange où se dressent, comme des revenants qui écartent leur linceul, les volontaires pieds nus de 92, le sergent de Marengo, l'enseigne d'Auslerlilz, les sapeurs de la liérésina, les grenadiers de Monlmirail et de Champaidjert. Ils ont encore peine à ressaisir la \\q. au son tlu rappel; mais bientôt ils reparaîtrojit, spectres, armés, cuirassés, boulonnés, dans la Revue nocturne qui se groupe sous la lune funèbre de l'autre monde. Les escadrons délitent sous les yeux de César, (|ui, à h)rcede rêver coml)ats au fond de sa tombe, en est sorti pour commander une dernière fois ses hîgions... et la cavalerie posthvime de Waterloo passe avec la vitesse des morts, cl lui, sur son cheval pâle, il attendlatin du déhlépour rentrera\ec eux^ dans la unit...
Au moment d'être abandonné par les peintres, la lithographie est de- "s enue en France, comme en Allemagne, une variante delà gravure ; mais elle a jeté encore de l'éclat et bien mérité de l'art en traduisant, par la main d'Aubry Leconrte, les charmantes pensées de Prudhon et les rêves ossianiques de Girodet ; sous le crayou afiini' de Sudre, la Chapelle Sixtine d'Ingres, et sur les pierres de Mouilleron. certains peintres jnodernes. et sui'tout Va Ronde ch' nuit de Rembrandt, avec ses ellets mystérieux (jue la manière noire ne saurait imiter sans mollesse, et dans lesquels la lumière, tour à tour j)erdue et retrouvée par le grattoir, creuse des profondeurs fantastiques ou s'accroche au relief des formes et aux accents de la touche.
Malheur aux sociétés (jui laissent périr la litliogra|)liie et la gravure ! Ce sont en ell'et ces feuilles volantes (pii coiitraignent les passants à vivre pour quelques minutes dans les régions de l'art et de l'idéal ; ce sont elles ([ui font pour rien l'éducation du peuple, lui enseigiu'nt le beau, lui apprennent l'histoire, et se laissent comprendre aux plus illettrés, aux plus humbles, en leur donnant, chose admirable, le spectacle des. idées !
GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSir^.